Monde

Les Kurdes, la constance de Kouchner

Ariane Bonzon, mis à jour le 19.10.2010 à 9 h 36

L’histoire de Bernard Kouchner et des Kurdes débute en septembre 1974. Une histoire de fidélité à peine écornée par son passage au Quai d'Orsay.

Kouchner REUTERS/Philippe Wojazer

Bernard Kouchner à l'Assemblée nationale en 2009. REUTERS/Philippe Wojazer

Dernière mission du ministre français des Affaires étrangères? Il était en début de semaine à Ankara pour y préparer la présidence française du G20. Aux yeux des Turcs, Bernard Kouchner a deux défauts: il est l’ami des Kurdes et il s’est dédit en se ralliant à la position de Nicolas Sarkozy contre l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne.

A un ami qui lui demandait récemment d’intervenir auprès des autorités turques sur le dossier kurde, Bernard Kouchner répondit à peu près ceci:

«Je ne suis sans doute pas le mieux placé pour cela. Les Turcs connaissent mon engagement auprès des Kurdes; et puis difficile de se faire entendre d’eux alors qu’actuellement les relations entre la Turquie et la France sont loin d’être au beau fixe!»

Voilà sans doute l’un des rendez-vous manqué du ministre français des Affaires étrangères. En 2008, Bernard Kouchner a opéré un virage à 180° en s’alignant sur la position du président Nicolas Sarkozy. Lui qui quatre ans plus tôt affirmait qu’il «faudrait être fou pour éconduire le seul grand pays musulman qui a séparé la religion de l’Etat et qui nous tend la main» s’opposait à son tour à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne.

Aujourd’hui, alors que l’hallali sonne pour Bernard Kouchner et que les Turcs lui reprochent ce virage, c’est pourtant de ce côté-là du monde qu’une petite musique plus douce se fait entendre. Elle provient des montagnes kurdes d’Irak du Nord. «Quand les Kurdes regardent de leur fenêtre, ils voient que Bernard Kouchner a été d’une grande constance et d’une longue fidélité. Qu’il ait été médecin, président de Médecins du Monde, secrétaire d’Etat ou ministre de l’action humanitaire, député européen ou ministre des Affaires étrangères, jamais il n’a failli à notre égard», explique le directeur de l’Institut kurde de Paris, Kendal Nezan, qui se fait l’écho à Paris de cette petite musique.

L’histoire de Bernard Kouchner et des Kurdes débute en septembre 1974. Médecins sans Frontières (MSF) l’envoie évaluer les besoins médicaux de la résistance kurde à Saddam Hussein. Pour rejoindre les maquis kurdes, il doit passer par l’Iran. A l’époque, nombre de gens de gauche refusent tout contact avec le régime autoritaire du Shah. Le «french doctor» Kouchner n’en a cure. Il passera par l’Iran, puisque c’est le seul moyen d’avoir accès à l’enclave contrôlée par Moustafa Barzani et ses hommes. A droite, Jacques Chirac en tête, on soutient le régime de Saddam Hussein. Et on regarde cette initiative pro-kurde d’un mauvais œil. Même MSF est divisée: aider les Kurdes, objectent certains, c’est s’aligner sur les positions israéliennes et américaines. Autant dire que Bernard Kouchner n’a pas grand monde avec lui. Déjà, la «marque Kouchner». L’électron libre qui agace tant politiques et diplomates de carrière.

Le déclic

Ce voyage clandestin, un déclic, est le premier d’une longue série: «De toutes mes tribulations dans le Tiers monde, l’homme qui m’a le plus impressionné, Abdul Rahman Ghassemlou, était kurde», confie-t-il à Daniel Cohn Bendit dans le dialogue qu’ils mènent en 2004 (Quand tu seras président…, Robert Laffont). Au fil des années, le french doctor tisse de solides liens avec certains de ceux qui dirigeront l’Irak d’après Saddam. «Docteur Kouchner, vous êtes au Kurdistan, chez vous», lui précise récemment le président du gouvernement régional du Kurdistan irakien, Moustafa Barzani, trente-six ans après leur première rencontre. Il bénéficie également d’un accès privilégié à l’ancien frère ennemi de Barzani: le président d’Irak, le Kurde Jalal Talabani, que Bernard Kouchner a rencontré en 1983 en pleine guerre Iran-Irak.

Sous François Mitterrand, il avait d’ailleurs tenté sans succès de réconcilier Talabani et Barzani. Ces liens exceptionnels ont donc, très certainement aussi, joué leur rôle dans la nomination de Bernard Kouchner au Quai d’Orsay en 2007: «Les Etats-Unis veulent (…) que la France soutienne la création d’un Etat kurde. Pour cela, Bernard Kouchner, ami des chefs féodaux kurdes depuis plus de trente ans, est l’“homme qu’il faut à la place qu’il faut”», avançait alors un homme de l’autre bord, Gilles Munier, secrétaire général des Amitiés franco-irakiennes.

Durant neuf mois, en 1988, le régime irakien va bombarder sans répit les zones kurdes, faisant des dizaines de milliers de victimes. A Halabja, le 16 mars 1988, les Mig et les mirages irakiens sont relayés par des hélicoptères vendus aux Irakiens par la France et les Etats-Unis. Après les bombes, Saddam Hussein monte d’un cran, et utilise l’arme chimique. 5.000 morts, gazés. «L’horreur», se souvient Bernard Kouchner qui s’est rendu deux fois à Halabja. Ce qu’il y a vu l’a certainement influencé lors de sa décision de soutenir trente ans plus tard l’intervention américaine contre le dictateur irakien alors que «nous avons été si longtemps assez lâches pour ne pas libérer les Irakiens et d’abord les Kurdes de Saddam Hussein», argumente-t-il souvent. 

Après Halabja, 32 pays sont prêts à envoyer des représentants à Paris pour la tenue d’une Conférence internationale sur le sujet. La délégation kurde est déjà sur place, mais le Quai d’Orsay fait demi-tour et annule à la dernière minute la tenue de cette assemblée: par crainte de déplaire à la Turquie et à l’Irak. Saddam Hussein ne manque pas de moyens de pressions, financiers et politiques. La délégation kurde ne trouvera même pas un seul interlocuteur à qui parler au Quai d’Orsay. C’est Bernard Kouchner, alors secrétaire à l’action humanitaire qui la recevra.

Résolution 688

Trois ans plus tard, au lendemain de la guerre du Golfe, l’exode massif des Kurdes d’Irak permet une avancée sans précédent du «droit d’ingérence», dont le french doctor rêve depuis le début des années 1980. Mario Bettati donne à la chose sa tournure juridique. «Si l’ONU n’intervient pas militairement en Irak du nord pour protéger les populations civiles kurdes exposées aux représailles de Bagdad, elle perd sa raison d’être», défend en substance François Mitterrand, enfin convaincu par les arguments de son épouse Danielle, de Bernard Kouchner et de quelques autres encore. La bataille diplomatique est rude, dix jours de débat, face aux Américains. Mais le camp du «oui» l’emporte et le Conseil de sécurité des Nations Unies vote la résolution 688. C’est l’un des moments forts de la carrière de Bernard Kouchner. Il le rappelait encore le 27 septembre dernier, devant l’assemblée des Nations Unies.  

Désormais, les aviations américaine et britannique protègent l’enclave kurde en territoire irakien. En 1992, Bernard Kouchner veut s’y rendre. Trois ans auparavant, Roland Dumas, le patron du Quai d’Orsay, était bien parvenu à empêcher «l’incontrôlable Kouchner» de venir clandestinement en Afrique du sud afin d’y prendre langue avec les mouvements anti-apartheid. Cette fois-ci, il ne peut s’y opposer: Bernard Kouchner accompagne Danielle Mitterrand à Erbil. Pour les Kurdes, Bernard Kouchner a une alliée de poids en la personne de l’épouse du président de la République, à la grande colère des autorités civiles et militaires turques. Celles-ci redoutent qu’un Kurdistan indépendant ne voit le jour en Irak du nord et que le séparatisme turc en soit renforcé en Turquie. La délégation de Danielle Mitterrand fait escale à la frontière turco-irakienne.

Signe de leur mécontentement: les Turcs la feront attendre plusieurs heures dans le lugubre aéroport de Diyarbakir, avant qu’elle ne puisse prendre sa correspondance. En Irak du nord, elle est ensuite la cible d’un attentat. Il y plusieurs morts dans le convoi. Danielle Mitterrand et Bernard Kouchner en réchappent de justesse. «Je me souviens très bien de la visite de Madame Mitterrand, raconte le journaliste turc Ragip Duran, qui été emprisonné quelques mois pour s’être rendu en Syrie interviewer l’ennemi numéro 1 d’Ankara, Öcalan. Tout le monde ici s’en souvient. Aux yeux des Kurdes de Turquie, Madame Mitterrand représente quelque chose! Quant aux politiques turcs, ils n’ont toujours pas digéré ce voyage! Même s’ils ne le diront jamais à Bernard Kouchner.»

Député européen, Bernard Kouchner n’oublie toujours pas les Kurdes. Il va en Turquie réclamer la libération des députés emprisonnés. Organise également deux auditions au Parlement de Strasbourg pour attirer l’attention des députés européens sur la situation des Kurdes de Turquie et d’ailleurs. Daniel Cohn-Bendit et Michel Rocard sont à ses côtés. Les trois hommes soutiennent la candidature turque à l’Union européenne même si Bernard Kouchner confie au député vert que son «expérience personnelle des Turcs est extrêmement négative. Je les ai d’abord vus à travers le regard des Kurdes persécutés, dans ces misérables villages razziés et bombardés».

Les parias de l'histoire

«Oui, Kouchner a fait preuve d’une fidélité infaillible à l’égard des Kurdes», confirme le journaliste Chris Kutschera, ami du ministre et spécialiste de l’histoire des Kurdes. Pourtant, les Kurdes ne représentent pas grand-chose, ce sont des parias de l’histoire. Kouchner n’a jamais eu rien à gagner de ce côté-là, ni stratégiquement, ni diplomatiquement.» Ce n’est pas l’avis du site Bakchich.com qui, début 2009, accuse le ministre des Affaires étrangères de conflit d’intérêt. Il aurait permis à plusieurs de ses proches, des experts ou d’anciens compagnons de route du temps de MDM de mener une mission d’expertise sur le système médical du Kurdistan irakien, le tout grassement payé. «Ça ne me scandalise pas que Kouchner joue les intermédiaires entre les autorités kurdes d’Irak du nord et des spécialistes qu’il connaît, qu’il apprécie et dont il sait qu’ils feront bien le boulot, analyse un ancien attaché français de coopération au Proche-Orient. A la différence de ce qui s’est passé en Birmanie et en Afrique, ni Kouchner ni sa société de conseil ne semblent avoir touché de l’argent. La France n’a pas mis un euro, tout était à la charge des Kurdes. Mais il est vrai que les rémunérations évoquées par Backchih paraissent largement au-dessus de ce qui se fait habituellement.»

Malgré son peu de moyens, le Quai d’Orsay a ouvert en 2008 une représentation à Erbil, «capitale» de la région autonome du Kurdistan irakien, confiée par Bernard Kouchner à l’ami du temps du maquis, un médecin français kurdophone, Frédéric Tissot (pdf). Et ce dernier, comme son patron du Quai d’Orsay, tente de convaincre les entreprises françaises, prudentes pour ne pas dire frileuses, d’investir dans la région autonome du Kurdistan irakien. .

En revanche, au Quai d’Orsay, Bernard Kouchner n’aura sans doute pas donné sa pleine mesure pour les Kurdes de Turquie. Peut-être est-il mal à l’aise avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) dont le conflit avec l’armée turque dure depuis plus de trente ans et n’a pas épargné la population civile. Les pratiques du PKK lui rappellent de mauvais souvenirs. Ce sont, raconte-t-il, toujours à Daniel Cohn-Bendit, de «beaux salauds polpotiens qui pressuraient la population. Lorsque j’étais secrétaire d’Etat à l’action humanitaire, ils ont débarqué en commando dans mon ministère. Ils ont pris les membres de mon cabinet en otages pendant quelques heures et les ont un peu malmenés. J’étais à l’extérieur, je suis revenu pour négocier. Ces faux révolutionnaires étaient de vraies brutes». Un jugement sévère que ne démentiraient pas les autorités et la majorité de la population turques. Tandis que le PKK, inscrit sur la liste noire des organisations terroristes par l’UE, rencontre encore un fort soutien dans le sud-est de la Turquie: il n’est pas une famille qui n’y ait un frère, un fils ou un cousin parti rejoindre les rangs de ce mouvement avec lequel le gouvernement turc devra bien un jour ou l’autre s’asseoir à la table de négociations. Quoiqu’il en soit, en rejetant la candidature turque à l’Union européenne, Bernard Kouchner a du même coup manqué aux Kurdes de Turquie. Car c’est principalement grâce à l’aiguillon européen que la situation de ceux-ci s’est un peu améliorée ces dernières années.

Ariane Bonzon

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