Life

Pourquoi l'amour est-il «platonique» ?

Juliet Lapidos, mis à jour le 03.11.2010 à 16 h 19

La définition qu'on associe aujourd'hui à «l'amour platonique» n'a pas grand chose à voir avec ce que théorisait le philosophe Platon.

Platon et Aristote dans L'Ecole d'Athènes, de Raphaël

Platon et Aristote dans L'Ecole d'Athènes, de Raphaël

Dans sa rubrique «rencontres», le site Craiglist comporte une catégorie «relations platoniques», dont les quelques annonces pudiques («On se fait un ciné?») sont bien moins nombreuses et ludiques que dans les catégories plus coquines («En matière de sexe, j'ai beaucoup d'envies et de besoins»). Depuis que j'ai entamé une enquête sur l'amitié entre hommes et femmes, j'ai souvent recours au qualificatif «platonique», et toujours dans le sens d'abstinence charnelle. J'imagine que la plupart des gens l'entendent aussi dans ce sens. Mais comment en est-on venu à associer le philosophe Platon à ce lien dépourvu de dimension physique?

Le grand savant florentin Marsile Ficin utilise l'expression latine amor platonicus dès le 15e siècle, en référence au Banquet de Platon, dans lequel Socrate décrit l'ascension qui peut être faite depuis le désir inférieur jusqu'à la vénérable contemplation. Une «échelle» pourrait ainsi être gravie, depuis l'amour pour un beau corps jusqu'à l'amour pour la Beauté en elle-même, en passant par les degrés de l'amour pour tous les beaux corps, de l'amour pour la beauté des lois, et de l'amour pour la beauté des connaissances. Ficin va christianiser le concept, faire de la Beauté suprême une expression de Dieu, en énonçant que le véritable amour est celui qui lie l'une à l'autre deux âmes divines: «[La] passion de l'amant ne peut être assouvie par le simple toucher ou la simple vue du corps, car ce n'est pas tel ou tel corps qu'elle désire, mais la splendeur de la lumière divine qui émane du corps, qui l'émerveille et la subjugue».

De l'amour platonique masculin à l'amour platonique mixte

Le Banquet évoque cependant des relations entre hommes, pas entre hommes et femmes –le «beau corps» socratique est celui d'un jeune garçon. Bien que Ficin condamne l'homosexualité pour n'être pas naturelle, il estime néanmoins que la chaste amitié masculine est la plus adaptée à l'ascension de l'échelle divine. Mais alors que sa pensée sur l'amour platonique se diffuse en Europe, c'est la femme qui devient l'inspiratrice du désir spirituel. Le néo-platonisme rencontre là la tradition de l'amour courtois, qui fait de la femme un objet de culte pour l'homme. Cet amour platonique hétérosexuel n'est pas de l'amitié, c'est un lien romantique (mais non charnel) qui glorifie les bienfaits de la chasteté face à la passion sensuelle. L'amant platonique vénère en la femme son âme, pas son corps.

Quand l'expression «amour platonique» apparaît dans la langue anglaise, vers 1630, le néo-platonisme est déjà une lubie à la cour royale. En 1634, l'écrivain James Howell écrit ainsi: «Il ne se passe pas grand-chose à la Cour, si ce n'est que depuis peu, on y parle avec ardeur d'un amour qualifié de "platonique"; c'est un amour débarrassé de tout sentiment physique scabreux et de tout appétit sensuel, qui s'épanouit dans la contemplation et le monde des idées». Dans une pièce satirique de 1636, Les Amants platoniques, Sir William Davenant tourne cette mode en dérision pour en dénoncer la prétention. L'intrigue oppose la relation éthérée et spirituelle de Theander et Eurithea au lien plus ordinaire, plus physique de Phylomont et Ariola. À la fin de la pièce, Theander prend un remède qui le «guérit» de sa chasteté, et il peut alors vivre une relation plus «naturelle» avec Eurithea.

Spirituel = non physique

Peu à peu, la dimension divine de l'amitié platonique s'estompe, jusqu'à ce que le terme «spirituel» ne signifie plus que «non physique». À la moitié du 18e siècle, «l'amour platonique» désigne donc essentiellement une relation intense mais sans sexe, d'où Dieu a disparu. Dans un roman publié en 1742, Joseph Andrews, Henry Fielding écrit de ses deux protagonistes: «S'ils se découvraient réellement frère et sœur, ils feraient vœu de célibat perpétuel, et de vivre ensemble jusqu'à la fin de leurs jours, liés l'un à l'autre par une amitié platonique».

Sous cette nouvelle acception, un amour peut être qualifié de «platonique» même si le désir y est présent. En ce sens, c'est l'impossibilité de la relation, pour quelque raison que ce soit, qui impose l'adjectif. Dans sa Biographical History of Philosophy de 1846, George Henry Lewes note ainsi: «Voici l'illustre Amour platonique, lequel, après avoir désigné à l'origine la communion de deux âmes, et ce dans un sens dialectique très strict, en a été réduit à l'expression d'un bête sentimentalisme entre les sexes. Autrefois, l'amour platonique était une affinité idéale; c'est aujourd'hui l'amour d'un jeune homme sentimental pour une femme qu'il ne peut ou ne veut épouser».

Une relation «platonique» s'entend maintenant comme une relation sans sexe ou sans intérêt pour la chose; pas comme un lien spirituel, ni comme un amour courtois ou une histoire contrariée. Et il n'est pas rare que le terme soit employé avec un certain mépris, voire un certain scepticisme. En 2003, le blog Word Detective, en réponse à une question sur l'origine du mot, expliquait que depuis son apparition dans la langue anglaise, «nombreux sont ceux qui affirment vivre une relation "uniquement platonique". Bien sûr, cela est presque toujours un mensonge».

Juliet Lapidos

Traduit par Chloé Leleu

Juliet Lapidos
Juliet Lapidos (26 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte