Life

Le droit à oublier ma jeunesse politique

Quentin Girard, mis à jour le 14.10.2010 à 18 h 49

Si le droit à l'oubli fait consensus pour les anonymes, qu'en est-il des politiques?

Hide and seek / Flickr / SashaW

Hide and seek / Flickr / SashaW

De temps en temps, nous, journalistes, nous recevons dans nos boîtes mails un message à peu près toujours formulé comme celui-ci:

«S’il vous plaît, pourriez-vous dépublier l’article que vous avez écrit sur moi il y a 1/5/10 ans? Il arrive en premier quand on cherche mon nom sur Google. J’ai complètement arrêté la politique (ou je suis sorti de prison) et cela m'empêche de trouver un travail.»

Les gens ont pris conscience que telles ou telles informations diffusées sur le Net pouvaient leur porter préjudice dans leur vie professionelle ou privée. Un sous-secrétariat d’Etat consacre une grande partie de son temps à réfléchir à la question. Réguler les myspace angle maladroits ou les photos ivres peut paraître logique pour les étudiants qui cherchent un boulot, pour les lycéens qui veulent entrer en prépa… De même, offrir une virginité judiciaire sur le net à quelqu’un qui a purgé sa peine peut fortement aider à la réinsertion.

Mais la question est un peu différente pour les politiques. A partir du moment où ils s’engagent, même ultra-localement, en participant à une élection de canton, d’arrondissement, dans un petit parti, peuvent-ils réclamer la suppression de tel ou tel article? Surtout si c’est des années après? Surtout s’ils ont arrêté la politique? Et s’ils s’engagent à nouveau dans le futur? Les avis sont plus que partagés. La question se pose principalement pour les politiques qui ont arrêté et qui étaient engagés localement. A part dans des cas assez rares, comme récemment Devedjian et Madelin qui refusaient de voir leur passé à Occident remis sur le devant de la scène, les politiques de premier plan assument plus ou moins (surtout, ils bénéficient d’une sorte de bruit médiatique permanent autour d’eux qui relèguent les vieilles affaires dans les tréfonds de Google).

«On n'est pas dans 1984»

Du côté des politiques ou ex-politiques, évidemment, le droit à l’oubli, on est pour. J’ai récemment reçu plusieurs emails d’une jeune femme qui s’était engagée pour le MoDem. Elle était tête de liste dans un arrondissement, lors des élections municipales à Paris en 2008. Elle me réclamait la suppression d’un article que j’avais écrit sur elle. Un banal compte-rendu de soirée pré-électorale. Motif habituel: elle avait complètement quitté la politique et disait que son engagement passé l'empêchait de trouver un boulot. Face à cette demande, je ne savais pas trop comment réagir.

Matthieu Creux est le responsable web des Jeunes Populaires, le mouvement des jeunes de l’UMP. Lors de ses études dans une grande école, il était déjà engagé dans un syndicat étudiant, Nouvelle Donne, qui s’est fondu plus tard dans le Mét (anciennement l’Uni, le syndicat étudiant de droite). En tant qu’engagé assez actif, il a donc été cité plusieurs fois, souvent de manières moqueuses, par le journal satirique de cette grande école. Problème pour lui: «Pendant longtemps, leurs articles étaient en première page de Google. C’était drôle dans le contexte des études, mais les gens ne connaissent pas ce contexte.» Il s’est donc fendu de plusieurs emails aux auteurs. Et s’est vu opposé une fin de non-recevoir. Louis Moulin (ndlr: que l’auteur de cet article connaît personnellement) et Denis Carlier étaient à l’époque rédacteurs en chef de ce journal satirique. Louis Moulin est désormais journaliste pour un quotidien régional. Il se justifie ainsi:

«Lorsqu'on s'engage en politique, dans la vie syndicale, associative, même au niveau universitaire, on accepte de se mettre en avant, de devenir un personnage public. A partir de là, il faut savoir en assumer les conséquences et notamment faire l'objet d'une certaine attention médiatique. Rien ne justifie que, dès l'instant magique où un étudiant dont on a parlé dans notre journal obtient son diplôme, tout soit effacé de la mémoire. On n'est pas dans 1984, on ne retravaille pas le passé.»

Après avoir pas mal insisté, Matthieu Creux a finalement laissé tomber. Il estime que les articles sont devenus moins gênants, pour une raison toute simple: le référencement sur Google. «Depuis, j’ai été interviewé ailleurs, pas mal de papiers ont été écrits sur moi, donc leurs articles ne sont plus en première page.» Mais il regrette que le journal satirique ne l’ait pas écouté: «C’est dommage car ça peut entraîner une surenchère. Moi aussi, je pourrai écrire sur eux et détruire facilement leurs identités numériques. Mais ça ne sert à rien.»

Des traces complexes à faire supprimer

Détail amusant, Matthieu Creux, à la sortie de son école, a justement créé une boîte de nettoyeurs du net pour les entreprises. Les nettoyeurs du net, ce sont ces personnes chargées de recréer une virginité sur le web à des entreprises ou des particuliers. Selon les clients, le travail peut-être plus ou moins long, plus ou moins compliqué. Ils sont en général tout à fait conscients de la situation particulière des politiques. Pour Albéric Guiguou, de ReputationSquad, une «agence d’e-reputation»:

«Les traces que peuvent laisser un engagement politique sont extrêmement variées en effet et n’appellent pas toutes la même réponse. Elles sont globalement complexes à faire supprimer car ce sont souvent des traces que les tiers estiment comme volontaires et publiques. Il est très difficile de répondre de manière générale en distinguant rédactions et blogueurs, tout dépend à la fois des interlocuteurs et des “victimes”, appartiennent-elles au même bord ou pas, etc. Enfin, il existe bien sûr des cas où la suppression se justifie juridiquement de manière évidente.»

Xavier Desfeuillet, de Hington Klarsey, une autre agence basée à Londres, estime lui qu’il est préférable pour le politique d’assumer, mais que, dans le même temps, les médias doivent être réceptifs aux demandes si besoin, réfléchir par rapport à «l’humain». «Les politiques sont conscients d’une chose, qu’ils passent leur temps à valider leurs discours par des actions passées. Ils vont devoir apprendre à défendre des contextes.» Toutefois, Internet procure, selon lui, «une classification arbitraire des données qui ne correspond pas forcément à la réalité». Cette «absence de chemin» pour contextualiser pourrait donc porter préjudice.

S’il pense qu’il n’y a pas besoin de légiférer, il invite les journalistes ou les blogueurs à se poser la question de la pertinence de l’information archivée. Parfois, «quel est commercialement l’intérêt pour un site d’info de produire encore cette information?», se demande-t-il. Problème: dites «valeur commerciale» à un journaliste et il risque fort de faire l’outragé répliquant «archive nécessaire» et «mémoire de la démocratie». Mais sans jouer sur les gros mots, c’est effectivement ce genre de question que l’on se pose quand on reçoit ce type de demandes. Lors de la requête de la tête de liste MoDem, je me suis ainsi interrogé: «A quoi ça sert de garder cet article? De toute façon, ce blog politique ne fonctionne plus, plus personne ne le consulte, et je n’ai même plus les codes d’accès. Certes, c’est important pour la mémoire. Mais pour la mémoire de qui?»

«C'est dommage de ne pas assumer»

Ainsi, au service juridique du Parisien, quotidien régional, et qui donc fait très régulièrement des portraits de politiques locaux, on reçoit régulièrement des emails pour supprimer un article, pas forcément émanant de politiques, d’ailleurs. Face à cela, le journal estime «que s’il n’y a pas de ligne arrêtée, c’est souvent en fonction de l’ancienneté. Si un article à dix ans, il y a un droit à l’oubli. Six mois c’est trop tôt». La ligne restant de «retirer le moins possible». Car, Le Parisien craint, à force de trop supprimer, de «transformer les archives en gruyère». La solution le plus souvent choisie étant non pas la suppression pure et simple mais le déférencement de Google. Le site, en insérant une balise nofollow peut décider de déréférencer une de ses pages. Elle sera présente encore quelque temps dans le cache Google mais ne sera plus par la suite référencée par le moteur de recherche. Pour peu qu'elle trouve l'introuvable formulaire de contact, une personne peut s’adresser directement à Google, mais elle aura très peu de chances de voir sa demande acceptée.

Chez les blogueurs et les  journalistes, on hésite entre compréhension un peu gênée et radicalisme pur et dur. Luc Mandret est blogueur politique mais a également travaillé pour un homme politique MoDem. Comme moi, il a été confronté à la même femme politique qui lui a également demandé de retirer ses articles. Et il ne s’est pas exécuté. Il serait ainsi plutôt du côté des radicaux. Il estime que «c’est dommage de ne pas assumer. Pourquoi le droit à l’oubli médiatique serait-il plus important que le droit à l’information?». En revanche, il n’est pas contre des arrangements: «Cela m’est déjà arrivé qu’on me le demande, qu’on m’explique bien pourquoi. J’ai compris que c’était “une erreur de jeunesse”, et j’ai été conciliant.» Mais dans l’ensemble, deux points sont très importants selon lui: assumer et le droit à l’information et à critiquer, soupçonnant aussi une certaine hypocrisie de la part des politiques: «Quand tu veux être élu, c’est que tu veux être aimé. Ils ne demandent jamais la suppression des articles laudateurs. »

«Un engagement public doit être assumé»

Christophe Grébert tient un blog politique local, MonPuteaux.com. Site d’opposition, il égratigne souvent la classe politique de sa ville, tout en étant engagé au MoDem: il a donc la double casquette. Même si c’est assez rare, il reçoit de temps à autre ce type de requête:

«Quand on me demande une anonymisation d'une note, je le fais le plus souvent sans problème. Une simple demande suffit. Je ne réclame pas d'explication. Plus rarement, j'accepte de supprimer un article. J'estime en effet qu'un engagement public doit être assumé. Pour les cas dont je me souviens, il s'agissait de simples sympathisants apparaissant en fin de liste. Leur engagement n'allait pas plus loin. Je comprends leur souhait de ne pas rester exposé au-delà.»

Surtout, un droit à l’oubli automatique pour les politiques serait une brèche dans laquelle s’engouffreraient de nombreuses personnes. A partir de quel moment est-on suffisamment désengagé pour voir les articles supprimés? Que fait-on des décisions de justice qui classiquement touche ce «corps de métier» (abus de confiance, corruption...)? Si on a atteint un stade suffisamment haut placé –maire, député, ministre– a-t-on droit à l’oubli? Cas classique: un maire d’une ville moyenne est condamné par la justice, il quitte la politique pour un temps. Au bout de quelques années, il pourrait tout à fait demander la suppression de tels ou tels contenus. Au motif que cela le gêne pour se réorienter. Mais si jamais il se réengage en politique, que fait-on? On republie ou référence à nouveau les articles? Du côté du secrétariat d’Etat chargé de la prospective et du développement de l’économie numérique, en charge de la question, comme du côté de la Cnil, on indique pour le moment que la question ne se pose pas, et qu’aucune réflexion centrée sur les politiques a pour le moment été menée.

Un engagement si problématique?

Mais, au final, un engagement politique est-il aussi problématique que supposé? Selon Christophe Grébert, cela ne l’a jamais gêné. Au contraire même. Pour Louis Moulin et Denis Carlier, «il ne faut pas exagérer: ce n'est pas un article dans une petite publication satirique étudiante, aux dehors gauchisants et outranciers, qui peut plomber la carrière de quelqu'un. Si un recruteur s'arrête à ça, c'est qu'il fait mal son métier et on n'y est pour rien. Si un ancien étudiant que l'on n'a pas ménagé n'est pas capable d'assumer ses erreurs de jeunesse et/ou d'expliquer le contexte de cette publication à un éventuel recruteur, ce n'est pas non plus de notre faute». Luc Mandret pense ainsi que la crise de vocation du politique, «n’a pas eu besoin d’Internet. Internet, c’est le café du commerce, mais dans les villages tu as un historique mille fois plus trash». Le web n’a pas non plus inventé l’archivage. S’il rend certes l’accès à la mémoire plus simple, quelqu’un de motivé pouvait auparavant toujours aller fouiller dans les archives des journaux.

Un point de vue plutôt partagé par Pascal Lobry. Directeur des relations humaines dans une grande entreprise, il estime que l’analyse de l’engagement d’une personne relève vraiment «du cas par cas. Tout dépend de la nature de l’engagement, à quel point il était extrême, à quel point il était opposé au monde du travail et à la culture de l’entreprise». Militer pour le FN ou au NPA risque d’être plus gênant que de soutenir le PS ou l’UMP. Néanmoins, Pascal Lobry note que «c’est vrai que beaucoup d’employeurs peuvent avoir un parti pris, qu’ils soient de gauche ou de droite».

Quentin Girard

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