Culture

The Social Network: les femmes ne sont pas ses amies

Dana Stevens, mis à jour le 16.10.2010 à 8 h 43

Une chose est sûre, le film «sur Facebook» ne fait pas la part belle aux femmes.

Extrait de The Social Network © Sony Pictures Releasing France

Extrait de The Social Network © Sony Pictures Releasing France

Après les productions de cet été, bas de gamme et qui manquaient terriblement de substance, la sortie de The Social Network, ce mercredi 13 septembre, promettait enfin quelque chose d’un peu plus consistant. Du lourd, qu’on n’est pas prêt d’oublier!

Aux Etats-Unis, les communautés du web dont le film explore (et, dans une certaine mesure, critique) la création, ont fait exploser les débats tous azimuts. Sur la Toile et dans les médias en tous genres, on s’interroge sur la qualité du film de David Fincher, son message. On cherche à savoir s’il dit du bien ou du mal du fondateur renfrogné de Facebook, Mark Zuckerberg, et de l’empire mondial virtuel qu’il a bâti.

Peu de femmes, et quelle image!

L’un des sujets récurrents concerne le rôle des femmes dans le film. Un fait est incontestable: il n’y en a pas beaucoup. Certes, il y a Erica Albright (Rooney Mara), cette étudiante de l’Université de Boston [université fustigée par Mark dans le film pour sa médiocrité] qui porte un pull écossais Fair-Isle, très vieux jeu. Dès la première scène, elle plaque Mark, puis réapparaît brièvement, trois fois en tout et pour tout (deux fois en chair et en os, une fois virtuellement sur le Net). Et Christy (Brenda Song), la groupie américaine d’origine asiatique qui fait une fellation à Eduardo (Andrew Garfield), le pote de Mark, aux toilettes. (Son amie Alice s’occupe de Mark.) Et plus tard, Christy devient la petite amie officielle d’Eduardo.

Mais, sorti de là, la plupart des autres femmes du film sont secondaires, personnages de fantasme quasi muets: les étudiantes qui débarquent en bus au gala des final clubs sont dignes des débauches qu’on voit sur MTV; le mannequin de Victoria’s Secret que Sean Parker (Justin Timberlake), le machiavélique fondateur de Napster, emmène en boîte; et puis que des bimbos, à première vue mineures, qui gloussent en permanence, fument des bongs et jouent à des jeux vidéo sur le canap’ de la résidence d’été louée par Mark à Palo Alto (Californie).

Pourtant, ce sont des femmes. Et, apparemment, toutes représentent, aux yeux de ces jeunes hommes, des filles-objets qui leurs permettent d’assouvir leurs désirs sexuels, les accompagnent et les soutiennent de façon inconditionnelle –elles leur appartiennent presque. Autant d’ingrédients qui alimentent les frénésies d’écriture de code et les ambitions de business de la gente masculine.

Sur IFC.com, Allison Willmore signe un article intitulé The (Homo)social Network. «Homosocial» n’est peut-être pas un terme que le scénariste du film, Aaron Sorkin, emploierait lui-même, mais c’est un concept qui ne lui est assurément pas inconnu.

Quel que soit l’avis que vous vous forgiez, beaucoup d’écrits ou d’images méritent qu’on s’y intéresse: la critique d’Irin Carmon ou celle de Tracy Clark-Flory. Même Stephen Colbert s’en prend à Aaron Sorkin dans The Colbert Report: «Pouvez-vous nous expliquer le rôle des femmes?»

Les personnages du film sont misogynes, pas le film

Finalement, je rejoins d’Allison Willmore, qui reconnaît que ce film est une «fête de la saucisse cinématographique», tout en récusant les accusations de sexisme portées contre lui: «Le film The Social Network a-t-il un problème avec les femmes? Je ne crois pas, mais pour ce qui est de ses personnages, c’est clair.»

Après un second visionnage –qui m’a permis d’apprécier, autant que la première fois, peut-être plus, la sobriété et le caractère épuré de l’intrigue–, j’ai été frappée de voir à quel point le film aborde la question du sexisme. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce film ne rime pas avec féminisme. Il traite davantage l’amitié entre les hommes que les relations entre les hommes et les femmes. Mais la critique d’Internet que fait l’auteur et qui renferme un humanisme implicite (que beaucoup de jeunes spectateurs trouvent d’ailleurs réac) va jusqu’à la condamnation du club de garçons que la communication en ligne permet de créer.

Après la scène d’exposition où Erica quitte Mark, ce dernier passe une nuit entière à faire de la programmation, à entrer des lignes de codes interminables… jusqu’à donner naissance à Facemash, un site qui permet aux internautes (garçons a priori) de «classer les filles de Harvard en fonction de leur torridité». L’extraordinaire conclusion que Mark tire du franc succès de son site (avant qu’il ne soit mis hors service par les autorités de la fac) est que «[les étudiants] veulent voir les photos des filles qu’ils connaissent». «Tu pourras voir des filles canons partout sur Internet», assure-t-il à Eduardo.

Mais quand vous aurez vu le film, vous comprendrez qu’à chaque fois que Mark Zuckerberg dit quelque chose, il faut «lire entre les lignes». Les sous-entendus sont généralement nauséabonds. Voici notamment celui de la réplique ci-dessus: «Tu pourras voir des filles canons partout sur Internet, or ce n’est pas marrant de les insulter quand tu les connais pas.»

Pas de sexisme, un joli scénario...

A mon sens, cette lecture des femmes à travers l’expérience, somme toute limitée, que Mark a d’elles, ce n’est pas du sexisme, c’est le signe d’un bon scénar. D’ailleurs les insultes fusent dans les deux sens: outre la phrase incendiaire d’Erica à Mark quand elle le largue («Tout au long de ta vie, tu croiras que les filles ne t’aiment pas parce que t’es un nerd (…), mais la raison sera que t’es un sale con»), une anonyme fait passer un mot à Mark, sur lequel on peut lire: «u dick» («connard»), à la suite de quoi il quitte le cours d’informatique. Plus tard, quand Mark est traîné devant le conseil de discipline de la fac pour s’expliquer sur Facemash, Eduardo lui reproche: «Pourquoi tu fais toujours en sorte que les filles nous haïssent?»

Mark fait constamment des sales coups à tout le monde (en particulier à Eduardo), mais ses attitudes humiliantes à l’égard des filles dénotent une condescendance d’un autre acabit. «On peut faire quelque chose?», demande Christy alors qu’Alice et elle-même participent à une session de stratégie Facebook (presque) exclusivement masculine. Mark pose son regard sur elle durant une seconde, l’air désorienté, comme si une figurine posée sur une étagère s’était mise à parler, avant de répondre brusquement: «Non.» Intello asocial qui considère toutes les relations humaines comme purement «transactionnelles», Mark a du mal à cacher qu’il a besoin de l’argent d’Eduardo (pour le capital d’amorçage de sa société) ou des séances de fellations d’Alice (auxquelles nous assistons uniquement à travers des toilettes fermées –notons le bon goût du réalisateur; on ne voit jamais Mark se livrer à des rapports charnels avec une femme).

Avec hélas, des personnages de femmes bâclés

Ceux qui critiquent la misogynie de The Social Network soulignent une faiblesse dont je fais moi aussi mention dans ma première critique du film: les personnages féminins, dans l’ensemble, sont beaucoup moins fouillés que les hommes. Ce n’est pas que les femmes soient moins attachantes (personne dans le film n’est attachant, sauf ponctuellement Eduardo Saverin). Non, leurs traits et caractères sont maladroitement construits. Ce n’est pas un problème dans le cas d’Erica, dont la personnalité s’exprime assez clairement au cours des deux scènes où elle parle. En revanche, ça l’est pour Christy qui, de groupie impressionnée par l’informatique et ouverte sexuellement, devient la petite amie psychotique et même pyromane d’Eduardo, sans scènes transitoires pour rendre le tout crédible. L’auteure Rebecca Davis O’Brien décrit Christy comme le cliché de l’Américaine asiatique. Ça ne m’est pourtant jamais venu à l’esprit en regardant le film: ni sa séduction intéressée des hommes de pouvoir, ni le fait qu’elle brûle un foulard en soie (très mélodramatique comme scène) ne semblent être des comportements liés à ses origines.

The Social Network cache un étrange paradoxe quant à son point de vue sur la guerre des sexes (qui, comme tous les conflits du film, sont de véritables guerres, brutales et implacables). Il traduit avec plus de subtilité l’évolution des femmes en tant qu’objets de concurrence entre les hommes, que les motivations des personnages féminins.

Les femmes ne sont pas mises en valeur dans ce film, mais cela ne tient pas au fait que beaucoup d’entre elles (à l’exception d’Erica Albright et de l’avocate jouée par Rashida Jones) sont des greluches niaises, mauvaises et égoïstes; la plupart des hommes le sont aussi quelque part. Mais toute production capable de construire à l’écran un salaud aussi complexe et fascinant que le personnage de Mark Zuckerberg (incarné par Jesse Eisenberg), devrait avoir l’intelligence d’en faire autant pour les femmes.

Dana Stevens

Traduit par Micha Cziffra

Dana Stevens
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