Monde

Mahmoud A., VRP aux mains pleines, au Liban

Nathalie Bontems, mis à jour le 14.10.2010 à 6 h 50

Le président iranien est en visite officielle pour 48 heures au Liban. Le temps de réitérer son appui au Hezbollah, mais surtout de faire des affaires.

Poster du président iranien au Liban, septembre 2010. REUTERS/ Ali Hashisho

Poster du président iranien installé dans le village de Deir al-Zahrani, Sud-Liban, le 9 octobre 2010. REUTERS/ Ali Hashisho

En regardant par le hublot de l’avion présidentiel ce mercredi matin, Mahmoud Ahmadinejad a pu admirer la Méditerranée, ses flots bleus et le formidable potentiel économique que son sous-sol renferme. Dans la soute de l’avion, point d’armes à destination du Hezbollah, mais une cargaison d’une cinquantaine d’hommes d’affaires. Cette visite officielle du président iranien au Liban (la première depuis son élection en 2005) a déjà fait beaucoup parler et écrire. Au Liban, les «pro» le considère comme un hôte de marque comme un autre, voire comme un messie pour les partisans du Parti de dieu dirigé par Hassan Nasrallah; les « anti » comme un dangereux impérialiste qui tente coûte que coûte de faire tomber la petite république du Levant dans son escarcelle.

La politique certes, mais le business d’abord

Les rumeurs les plus folles ont circulé ces dernières semaines concernant le programme du président iranien au Liban. Certains le voyaient déjà lancer des pierres vers Israël depuis la porte de Fatima, sur la frontière sud. Rumeur vite balayée par les officiels du Hezbollah, qui ont précisé que si Ahmadinejad voulait lancer quelque chose sur le territoire israélien, il avait la possibilité d’envoyer des projectiles bien plus dévastateurs que de simples cailloux.

Si la visite du mentor du Hezbollah est politiquement symbolique à un moment où le parti chiite libanais est en plein bras de fer avec ses opposants libanais dans le cadre du Tribunal spécial international chargé de faire la lumière sur l’assassinat de Rafic Hariri en 2005, elle répond surtout à un pragmatisme très terre à terre. Car en survolant la banlieue sud de Beyrouth au moment de se poser, le président iranien aura peut-être confondu la Kalachnikov verte sur les milliers de drapeaux agités par les sympathisants du Hezbollah avec le «S» et ses deux barres verticales, symboles du dollar tout puissant au pays du cèdre.

Le Liban est certes un petit marché, mais il y a beaucoup à y faire. Les deux pays viennent de signer, début octobre, deux accords de coopération dans le secteur de l’énergie. Trois volets sont concernés: l’électrique, l’hydraulique et les hydrocarbures. Le ministre libanais de l’Energie, Gebran Bassil (le gendre de Michel Aoun, principal allié chrétien du Hezbollah), a réalisé plusieurs va-et-vient entre Beyrouth et Téhéran ces derniers mois. Résultat: la signature avec son homologue iranien, Majid Namjo, d’un accord sur des transferts de compétence, pour construire des barrages, alimenter le réseau électrique libanais déficient et une éventuelle exploration des fonds marins des eaux territoriales libanaises. Le tout assorti d’un prêt de 450 millions de dollars sous forme d’emprunts à long terme et aux conditions plus que généreuses.

A Beyrouth, les piliers de la majorité parlementaire en froid avec le Hezbollah se sont montrés prudents, estimant que tant de générosité ne serait pas gratuite, politiquement parlant. Bassil, lui, inscrit sa politique dans une démarche régionale:

«L’Iran propose une coopération comprenant la Turquie, la Syrie, l’Irak, la Jordanie et le Liban. Pour nous, il est clair que l’Iran possède une expérience importante dans le domaine de l’énergie, à des prix très abordables. »

Dans le dossier pétrolier, le temps presse pour le Liban et l’expérience iranienne pourrait faire la différence : Israël a déjà commencé l’exploration d’une poche de 453 milliards de m3 de gaz (baptisée Tamar), une seconde très prometteuse à hauteur de 16000 milliards de m3 (nommée Leviathan) se situant dans une zone à cheval entre les eaux territoriales libanaises, israéliennes et chypriotes. Le Liban, s’il tient à sa part du gâteau, doit agir vite car son voisin du Sud distribue déjà les licences d’exploitation. L’exploitation des champs de gaz pourrait facilement éponger la dette astronomique du pays (55 milliards de dollars, soit plus de 154% du PIB).

Grandeur d’âme vs. nécessité

Les relations économiques entre les deux pays sont donc sur le point de changer, au bénéfice des deux acteurs. En 2009, le volume des échanges (officiels) entre le Liban et l’Iran ne s’élevait qu’à 87 millions de dollars, et concernait principalement l’agriculture (graines, fruits secs) et les tapis persans. Les échanges officieux ne sont quant à eux pas quantifiables : depuis la guerre de juillet 2006 opposant le Hezbollah et Israël, Téhéran a versé des dizaines de millions de dollars pour la reconstruction et les aides sociales en faveur du Sud-Liban, directement à des institutions liées au Hezbollah, comme Jihad el-Bina.

Dans les dossiers de Mahmoud Ahmadinejad figurent aussi le secteur bancaire. Les dernières sanctions onusiennes (résolution 1929) ont porté un coup sévère à Téhéran. Même si le Liban – qui siège actuellement au Conseil de sécurité – s’était abstenu (comme la Turquie) de voter ces sanctions, il est tenu de se conformer aux décisions internationales. Les mesures punitives visant les banques étrangères opérant en Iran et celles iraniennes à l’étranger ont poussé Téhéran à revoir sa copie et à chercher de nouveaux débouchés pour faire fructifier son formidable potentiel financier.

Avec les nouveaux accords en vue, l’Iran devrait donc se positionner avantageusement parmi les partenaires commerciaux du Liban, les principaux restant aujourd’hui la France, l’Italie et les Etats-Unis. Mais au-delà des abricots secs et des tapis, un dernier domaine – très sensible – est en ligne de mire : la très sous-équipée armée libanaise.

L’armée libanaise, arme à double tranchant

Dans ses différents discours télévisés depuis le début de l’été, le secrétaire général du Hezbollah a invité l’Etat libanais à accepter l’offre de l’Iran, Téhéran souhaitant devenir le fournisseur officiel de l’armée libanaise. Là, les chancelleries occidentales tiquent : les livraisons d’armements lourds et de munitions à l’armée frappée du Cèdre sont un domaine très sensible car le Liban reste en état de guerre avec Israël. Les pays occidentaux sont tiraillés entre désir de vendre leur équipement et réticences, de peur que ledit équipement ne tombe entre de mauvaises mains. Le 22 septembre dernier, le Pentagone et le gouvernement américain ont tenté de passer en force pour l’octroi d’une nouvelle assistance militaire de 100 millions de dollars en faveur de Beyrouth (depuis 2006, Washington a déjà débloqué 720 millions de dollars pour du matériel secondaire et de la formation).

Les élus démocrates au Congrès ont dit « niet » à cause d’un accrochage le 3 août, à la frontière libano-israélienne au cours duquel des soldats libanais ont tiré en direction d’Israël. Le lendemain de ce refus, l’ambassadeur iranien au Liban est revenu à la charge en réitérant les propositions de son pays à l’égard de l’armée libanaise «pour l’aider à remplir son rôle de défense du Liban». A travers les volets économiques et militaires, la lutte d’influence entre les Etats-Unis et l’Iran est donc loin d’être terminée...

Nathalie Bontems

Nathalie Bontems
Nathalie Bontems (17 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte