France

Vous êtes journaliste? Veuillez ne pas quitter

Reporters sans frontières, mis à jour le 13.10.2010 à 17 h 17

Piteux mois d'octobre pour la liberté de la presse et l'indépendance de la justice, que ce soit en France, aux Etats-Unis ou en Colombie.

Une opératrice de la Navy à Hawaï, vers 1945.

Une opératrice de la Navy à Hawaï, vers 1945.

En paraphrasant un peu la citation de l’attaquant anglais Gary Lineker à propos du football, on pourrait conclure que la relation entre pouvoir d’État et média est «un jeu qui se joue autour d’un combiné téléphonique ou d’une boîte email [du journaliste en l’occurrence], où il en va de l’intérêt supérieur de la Nation [pour le pouvoir politique], et où l’État gagne toujours à la fin».

Il n’en a pas toujours été ainsi. Qu’on se souvienne d’une équipe de plombiers pris la main sous les radiateurs du Canard enchaîné en 1973. Ou, à la même époque, de deux journalistes du Washington Post finalement vainqueurs d’une administration Nixon dont les oreilles baladeuses portaient bien au-delà des salles de rédaction.

Depuis, tout change parce que rien ne change. Les grands progrès démocratiques d’un monde délivré de la guerre froide se heurtent à quelques entorses à la liberté d’informer et au secret des sources qui va avec. Piteux début de mois d’octobre dans des pays aussi contrastés que la France, les Etats-Unis ou encore la Colombie. Malgré de solides Constitutions qui garantissent à la justice et à la presse une certaine indépendance, ces deux dernières viennent d’y subir autant de désaveux et de fâcheux précédents pour le contrôle de l’action politique.

Prime à l'espionnite

En France, les «intérêts vitaux de la Nation» dispenseront donc les services de police et leur ministère de tutelle d’expliquer comment et pourquoi ils se sont si abondamment servis dans le vivier de la téléphonie mobile. Au mépris de l’encadrement de la Commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité (CNCIS). Mieux, le procureur général de Paris, Jean-Claude Marin, vient de se voir rétorquer «secret défense» par la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI). Le magistrat avait exigé de cette dernière qu’elle lui fournisse les «vérifications techniques» désignant David Sénat, membre du cabinet de la Garde des Sceaux Michèle Alliot-Marie, comme source probable du Monde dans ses dernières révélations sur l’affaire Woerth-Bettencourt. Malgré les dénégations gouvernementales, la question reste posée: cette affaire, si embarrassante soit-elle pour le pouvoir exécutif, menace-t-elle sur ce seul critère les intérêts fondamentaux du pays? Et Gérard Davet, journaliste au quotidien du soir, représente-t-il une cible stratégique? La presse libre chère au candidat Sarkozy va devoir se replier sur les cabines publiques.

Aux Etats-Unis, c’est de la Cour suprême que vient de tomber une véritable prime à l’espionnite. Saisie d’une requête de 23 avocats, déjà deux fois déboutés, de détenus de Guantanamo, la haute juridiction a tout bonnement refusé de s’en saisir. On ne saura donc rien des enregistrements probables de conversations entre les avocats et leurs clients par l’Agence nationale de sécurité (NSA). On connaîtra encore moins l’ampleur et l’usage des interceptions pratiquées par la NSA en dehors de tout cadre légal, sur ordre de l’administration Bush, à partir de 2002. On ignorait jusqu’à l’existence même de ce programme jusqu’en 2005, date à laquelle le New York Times l’avait révélé sans manquer de préciser que sa rédaction avait subi des pressions directes de la Maison Blanche pour ne rien publier. La pilule passe mal au pays du Premier amendement, d’autant plus que le gouvernement Obama, qui s’était juré de faire appliquer à la lettre la loi sur l’accès à l’information (Freedom of Information Act), n’aura pas mis deux mois à faire volte-face une fois passée l’investiture. Motif: la sécurité nationale, encore elle.

En Colombie, la justice avance plus vite, mais avec ses lacunes, dans la vaste enquête sur les pratiques des services de renseignements sous l’administration Uribe. Ouvrant ses portes aux paramilitaires –avec un risque physique décuplé pour les personnes espionnées– le Département administratif de sécurité (DAS) aura préparé avec soin, grâce aux tables d’écoutes, des campagnes de discrédit contre des hommes politiques d’opposition, des journalistes réputés critiques et des défenseurs des droits de l’homme. Le «Dasgate», dont un journaliste colombien nous confiait qu’il «était de la petite bière à côté du Watergate», fait désormais tomber des têtes au plus haut niveau de l’État. Or, s’il punit notamment Bernardo Moreno, ancien secrétaire particulier d’Alvaro Uribe, pour des écoutes sauvages, le jugement rendu ce mois-ci par le parquet général (Procuraduría General de la Nación) ne dit rien des actes de «propagande noire» et de sabotage commis, à l’appui de ces enregistrements, contre certaines personnes en vue. Parmi elles, les journalistes Claudia Julieta Duque et Hollman Morris, dont l’enquête sur l’assassinat, en 1999, de leur collègue Jaime Garzón risquait d’éclabousser… le DAS. L’institution du renseignement s’en sort de justesse, la «sécurité démocratique» paraît sauve et, là encore, la liberté de la presse attendra.

Méfiez-vous des amabilités

Pendant les revers judiciaires, les écoutes continuent donc. Et si d’aventure la presse venait à l’apprendre, preuve à l’appui? En Italie, Silvio Berlusconi a trouvé la parade. Un nouveau projet de loi –partiellement approuvé au Parlement– prévoit deux mois de prison et des amendes pouvant atteindre 464.700 euros pour les éditeurs de journaux ou pour les médias audiovisuels qui diffuseraient des enregistrements audio et vidéo pratiqués par la police au cours d’une enquête judiciaire. Le Cavaliere tient à son intimité et on le comprend. Souhaitons d’ailleurs qu’il applique à ces «journalistes et juges rouges» un principe qu’il réclame pour lui-même. A notre modeste niveau, nous recommandons à nos confrères de se méfier des amabilités suspectes. «Vous êtes de la presse? Veuillez surtout ne pas quitter!» Dites alors à votre rédacteur en chef que vous sortez téléphoner.

Benoît Hervieu et la rédaction de Reporters sans frontières  

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