Monde

Le risque d'«afghanisation» du Pakistan

Françoise Chipaux, mis à jour le 13.10.2010 à 18 h 13

Les pressions de Washington sur Islamabad atteignent leurs limites dans ce pays troublé et détenteur de l'arme nucléaire.

Le 7 octobre 2010 dans la province du Khyber. REUTERS/Adrees Latif

Le 7 octobre 2010 dans la province du Khyber. REUTERS/Adrees Latif

La guerre en Afghanistan entre dans sa dixième année et, loin de se résoudre, le conflit s'étend de plus en plus au Pakistan voisin. La multiplication des attaques des drones de la CIA dans les zones tribales pakistanaises qui ne visent plus simplement les dirigeants supposés d'al-Qaida mais tous les extrémistes islamistes, mettent à mal les relations entre Washington et Islamabad. La vision différente que portent sur ce conflit les Etats-Unis et le Pakistan accentuent les contradictions entre deux alliés de circonstance qui n'ont jamais réussi à établir entre eux un minimum de confiance.

Le président Obama, qui a dès le début de son mandat compris que sans le Pakistan, il n'y avait pas de salut en Afghanistan, a essayé à la fois de jouer avec Islamabad de la carotte et du bâton sans obtenir ce dont ses militaires ont besoin: une lutte sans merci contre les sanctuaires talibans et autres extrémistes au Pakistan. La volonté affichée du président américain d'extirper au plus vite les Etats-Unis du bourbier afghan, la frustration de l'Otan en Afghanistan qui n'arrive pas à affaiblir l'insurrection des talibans explique les pressions renouvelées sur le Pakistan, mais celles-ci ont des limites.

La fermeture décrétée par les autorités pakistanaises pendant dix jours du col de Khyber (par lequel passe une grande partie du ravitaillement des troupes de l'Otan en Afghanistan) illustre l'importance stratégique d'un «partenaire» que de plus en plus de responsables américains dénoncent comme peu fiable. Cet arrêt des convois de l'Otan qui, dans le même temps, sont attaqués de toute part par les extrémistes islamistes, était la conséquence directe d'une incursion en territoire pakistanais d'un hélicoptère américain dont les tirs ont tué deux soldats pakistanais.

Le gouvernement d'Islamabad –très affaibli par son incapacité à répondre aux inondations sans précédent qui ont ravagé le pays, assiégé par une Cour suprême qui lui demande d'éliminer ses membres accusés de corruption et sous l'œil critique d'une armée aujourd'hui redevenue populaire– ne peut se permettre d'apparaître céder totalement sa souveraineté. La condamnation unanime de cette attaque par le Parlement, la déclaration du ministre de l'Intérieur Rehman Malik («nous devons savoir si nous sommes alliés ou ennemis») et le communiqué du ministère des Affaires étrangères indiquant «les incursions et frappes de cette nature sont inacceptables et pourraient conduire le Pakistan à considérer des représailles» sont certes à mettre au chapitre des «gesticulations», mais elles indiquent que le seuil de tolérance est proche.

Le prix du sacrifice

Au sein de l'armée et des services de renseignements, en première ligne dans ce qui concerne l'Afghanistan, le ras-le-bol est aussi très fort. Les militaires pakistanais, qui ont perdu plus de 2.000 soldats dans la lutte contre les extrémistes islamistes, estiment qu'en leur demandant toujours plus, les Etats-Unis ne reconnaissent pas à son juste prix le sacrifice consenti. La pomme de discorde présente, la demande américaine d'une intervention massive dans la zone tribale du Nord-Waziristan devenu le refuge des combattants d'al-Qaida et des militants de Serajuddin Haqqani, très actifs en Afghanistan, est jugée impossible par l'état-major pakistanais.

Officiellement les militaires pakistanais arguent du fait que leur armée est déjà trop déployée pour maintenir les acquis de ces précédentes opérations et qu'elle n'a pas les ressources nécessaires.

Plus fondamentalement toutefois, les stratèges pakistanais ne sont pas convaincus du succès de la nouvelle stratégie américaine en Afghanistan et craignent à juste titre qu'un départ des troupes occidentales ne ramène la guerre civile chez leur voisin. Dans ce cas, ils veulent tenir la carte pachtoune pour faire face aux ethnies du Nord qui ont toujours bénéficié du soutien de l'Iran et surtout de l'Inde. Les militaires pakistanais entendent bien être au cœur de toute solution au conflit afghan pour avoir à Kaboul un gouvernement ami à même de tenir l'Inde à l'écart. Car pour le chef de l'armée, le général Ashfaq Kayani et ses pairs, l'Inde reste «l'ennemi principal». Si New Delhi ne peut être totalement exclu d'Afghanistan, son rôle doit se limiter à faire de l'humanitaire et pas autre chose. Le conflit afghan figurera au menu des entretiens du président Obama qui se rend en Inde en novembre, mais la marge de manœuvre du président américain est quasi nulle, tant l'histoire nourrie de rancœurs pèse encore sur les relations entre New Delhi et Islamabad.

Les pressions américaines sur le Pakistan ont aussi leurs limites: les attaques de drones qui tuent des centaines de civils dans une population tribale pour laquelle la revanche est affaire d'honneur sont décriées fortement dans la population. Malgré les milliards de dollars déversés sur le Pakistan par Washington, les Etats-Unis restent hautement impopulaires et alors que des millions de personnes sont sans abri et n'ont plus grand-chose à perdre, ce n'est pas le moment de donner davantage d'arguments aux extrémistes. En l'absence d'un gouvernement crédible et capable de fixer un cap, sans effort de réhabilitation à la mesure des besoins, alors que l'économie s'effondre, la situation est suffisamment volatile dans ce pays de 180 millions d'habitants possesseur de l'arme nucléaire pour ne pas y ajouter des éléments de déstabilisation.

Françoise Chipaux 

Françoise Chipaux
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