Life

La fellation, banale mais toujours fascinante

Grégoire Fleurot, mis à jour le 24.10.2010 à 15 h 59

L'écart entre la fascination qu'elle génère après les bourdes médiatisées (Dati, Skyrock) et sa pratique est étonnant.

Wallpaper, Luis.Vieira via Flickr CC License by

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En prononçant le mot fellation à la place d’inflation, Rachida Dati est sans le vouloir entrée dimanche 26 septembre «dans les annales du buzz politique», la vidéo de son lapsus étant même reprise par les sites étrangers les plus sérieux. Le simple fait qu’une femme politique prononce de manière non-intentionnelle le mot «fellation» a déclenché une fascination de la part des médias et du public presque inédite.

Vendredi, le Conseil d'État a confirmé que Skyrock allait bien devoir payer les 200.000 euros d’amende —un record— que lui a infligés en 2008 le CSA pour avoir parlé de fellation de 21h07 à 21h27 un soir de 2008. Le CSA n'autorise ce genre de propos crus susceptibles de heurter la sensibilité des auditeurs de moins de 16 ans qu'à partir de 22h30.

Etonnant décalage entre le choc du mot, la lourdeur de cette sanction et le poids des pratiques. Selon les chiffres de la dernière grande enquête sur la sexualité menée en 2006, plus de 80% des Français ont en effet déjà fait l’expérience de cette pratique sexuelle. Pourquoi la fellation fascine-t-elle tant alors qu’elle semble faire partie de la vie sexuelle de beaucoup de Français? Quelles sont les représentations de cette pratique et comment ont-elles évolué au cours des dernières décennies?

Un premier constat s’impose: la fellation s’est largement banalisée au cours des dernières décennies, pour devenir aujourd’hui «une composante très ordinaire du répertoire sexuel des individus et des couples», comme l’explique Nathalie Bajos, directrice de recherche à l’Inserm et co-auteure de l’enquête «Contexte de la sexualité en France». Les chiffres sont sans appel: 80,4% des femmes et 83,3% des hommes de 18 à 69 ayant déjà eu des relations sexuelles affirment avoir déjà expérimenté la fellation, tandis que plus de la moitié des Français interrogés déclare avoir pratiqué parfois ou souvent la fellation au cours des 12 derniers mois.

«Plus on est jeune, plus on suce.» Cette hypothèse plutôt intuitive se vérifie en grande partie par les résultats de l’enquête. En fait, les tranches d’âge entre 25 et 49 ans sont celles qui déclarent le plus avoir eu une expérience fréquente de la fellation dans les 12 derniers mois (plus de 60%), une proportion qui descend à 22% chez les femmes de 60-69 ans.

Si la fellation est donc aujourd’hui largement répandue, des différences persistent dans les pratiques et la propension à les déclarer selon l’appartenance sociale, le degré d’instruction, la religion ou encore le sexe. La sexualité orale est ainsi moins souvent déclarée par les personnes sans diplôme et les femmes de milieu populaire. En revanche, la fellation l’est beaucoup plus chez les femmes ayant un diplôme supérieur, les cadres et les professions intellectuelles. Une des explications à ce phénomène tient dans le fait que les personnes des milieux sociaux les plus favorisés ont une aptitude sociale à se distancier de la norme dominante, en l’occurrence celle d’une sexualité pénétrative.

Histoire

Au-delà des chiffres et des niveaux de pratiques, on arrive ici sur la question des représentations culturelle et sociale de la fellation, qui ont elles aussi fortement évolué au cours des dernières décennies. Comme l’explique Jacques Waynberg, directeur de l’institut de sexologie de Paris, les pratiques sexuelles, et donc la fellation, ne peuvent être envisagées comme des pratiques individuelles, mais plutôt dans le cadre de comportements collectifs et sociaux. Ainsi, si la dernière enquête montre une nette diffusion de la fellation chez les Français, il faut garder à l’esprit qu’il est aujourd’hui plus facile de citer cette pratiques dans une étude que cela ne l’était il y a trente ans, parce que son image a changé. Et c’est sans surprise dans les années 1960 et 1970 qu’une vraie révolution s’est produite.

Jusqu’à cette époque, la fellation a souffert de façon presque permanente d’une image négative et interdite dans nos sociétés. A l’époque romaine, elle avait une connotation particulièrement humiliante. Pour les soldats, qui pratiquaient notamment le viol en terre conquise, elle était considérée comme étant pire que la sodomie, plus impure. Thierry Leguay, auteur de Histoire raisonnée de la fellation, rappelle qu’on retrouve dans des poèmes latin comme les épigrammes de Martial l’expression «va sucer», l’équivalent du désormais célèbre «va te faire enculer». Autre preuve qu’il s’agissait d’une pratique mal considérée: les tarifs des prostituées de Pompéi, chez qui la fellation était très peu chère. 

Plus près de nous, dans les années 1960, les hommes allaient chez les prostituées notamment pour la fellation, qui était une pratique impossible avec leur conjointe. Aujourd’hui encore, la fellation reste une des deux prestations «classiques» proposées par les prostituées, avec le coït, avec toujours une différence de prix. Parmi les autres facteurs qui ont longtemps joué contre la diffusion de la fellation, la désapprobation de l’Eglise à cause de la nature non reproductive de la pratique ou encore le manque d’hygiène, qui a longtemps été un frein à son développement.

Dissociation entre sexe et procréation

Que s’est-il passé pour que la fellation soit aujourd’hui si répandue? Nathalie Bajos explique que la banalisation de la fellation «s’inscrit dans un mouvement d’une plus grande dissociation entre la sexualité et la procréation qui a été autorisée avec la légalisation de la contraception et de l’avortement, mais aussi dans le mouvement plus général d’évolution du statut social des femmes». En d’autres termes, on ne fait plus l’amour (que) pour faire des enfants, mais aussi et surtout pour le plaisir, qui est également le seul but de la fellation. Autrefois considérées uniquement dans le cadre des «préliminaires», la sexualité non pénétrative et donc la fellation ne sont que depuis récemment étudiées en tant que pratiques autonomes. 30% des femmes et 33% des hommes déclarent qu’il leur arrive d’avoir des rapports sans pénétration avec leur dernier partenaire (fellation, cunnilingus et caresses mutuelles).

Michel Bozon rappelle qu’il faut également prendre en compte l’élargissement général du répertoire sexuel, et pas seulement pour ce qui est de la fellation, qui trouve ses causes dans des phénomènes tels que «la généralisation de l’expérience de la sexualité juvénile, de l’importance croissante de l’activité sexuelle dans la vie des couples, de l’autonomie sociale grandissante des femmes et du déclin du poids des préceptes religieux».

Pornographie

Pour Jacques Waynberg, au-delà de ces évolutions sociales, on peut dégager un responsable pour le changement de regard sur la fellation: l’avènement de la pornographie dans les années 1960. «La fellation, qui avait jusqu’ici toujours été associée à la prostitution, a changé d’image avec l’apparition de la pornographie de masse», estime le sexologue. En 1972, Gorge Profonde (Deep Throat), film culte du cinéma pornographique, donnait une place centrale à la fellation à travers son personnage principal (interprété par Linda Lovelace), dont le clitoris se trouvait dans la gorge. Depuis, la pratique s’est petit à petit imposée pour devenir incontournable dans les pornos, où elle est décrite comme le centre du plaisir masculin, et précède de manière quasi-systématique toute pénétration.

Mais, malgré le développement de la pornographie, il semblerait que l’image de domination de l’homme dans la fellation qui y est souvent véhiculée ne se reflète pas dans la vie sexuelle des Français. L’étude sur la sexualité de 2006 montre ainsi une tendance nette au rapprochement des pratiques chez les hommes et chez les femmes et la réciprocité du sexe oral. Les femmes qui pratiquent souvent la fellation sont aussi celles qui ont un partenaire qui pratique souvent le cunnilingus, et vice versa. «La fellation n’est pas un acte à sens unique, et les femmes y ont souvent un rôle actif», estime Thierry Leguay. Jacques Waynberg confirme: «La représentation de la fellation comme pratique humiliante est stupide: il n’y a pas de pratique humiliante, seulement des relations consenties ou non. Si la relation est consentie, alors l’aspect “humiliant” d’une position est accepté et même recherché.»

L’image de la fellation comme plaisir ultime pour l’homme véhiculée par le porno ne semble pas non plus vérifiée dans les faits: la fellation est la pratique qui procure le plus de plaisir pour seulement un homme sur dix, loin derrière la pénétration et les caresses mutuelles.

Une chose est sûre, la fellation n’a plus l’image d’une perversion ou d’une pratique réservée aux prostituées et s’est largement répandue dans la population, et ce depuis plusieurs décennies. Mais, souligne Jacques Waynberg, son côté transgressif et les représentations liées notamment à la prostitution existent encore, et font même partie de son attrait érotique. Le sexologue rappelle que quand les femmes ont commencé à se montrer seins nus sur les plages, le sein féminin a perdu de son pouvoir érotique sur les hommes car il est devenu moins mystérieux et trop banal. Heureusement pour les amateurs, on ne voit pas encore des couples pratiquer des fellations dans les lieux publics comme on s’embrasse devant une bouche de métro.

Grégoire Fleurot

Photo: Wallpaper, Luis.Vieira via Flickr CC License by

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