Culture

Quand l'extrême droite se cherche une identité musicale

Jean-Marc Proust, mis à jour le 13.10.2010 à 14 h 37

Avant le FPÖ autrichien avec Strauss et le Front national avec Verdi, Hitler et Mussolini avaient embrigadé ces compositeurs.

Version du Nabucco de Verdi en 2000. REUTERS

Version du Nabucco de Verdi en 2000, dirigé par Daniel Oren. REUTERS

La pratique est inhabituelle: le candidat de l’extrême droite à la mairie de Vienne, Heinz-Christian Strache, a mis en musique son programme dans un clip diffusé sur YouTube et baptisé Wiener Blut (Sang viennois), dans lequel on reconnaît quelques mesures de la célèbre valse éponyme de Johann Strauss II, «Sang viennois».

Le jeune leader du Freiheitliche Partei Österreichs (FPÖ) y dénonce la menace islamiste dont son adversaire, le social-démocrate Michael Häupl, se rendrait complice:

«Les islamistes sont en marche, Minaret et muezzin. C'est ce que les Rouges veulent installer, […] Vienne incorpore Istanbul, Le maire trouve cela cool».

Le tout sur un rythme dance plutôt lourd, où Strauss est chanté en chœur dans un «lalala» martial qui évoque plus la fête de la bière que le Musikverein de Vienne. A priori, Heinz-Christian Strache semble jouer sur du velours: son sang viennois c’est, en quelque sorte, la pureté raciale face à l’invasion cosmopolite. C’est également le slogan de ses affiches de campagne: «mehr Mut für unser wiener Blut» (plus de courage pour notre sang viennois). Alors, Strauss, héraut du nationalisme autrichien? Raccourci hâtif.

D’abord parce que, dans l’opérette posthume de Johann Strauss II, le sang viennois c’est… l’émoi amoureux, le sang qui bout, un cœur qui palpite, des femmes accortes et des hommes entreprenants. Rien de xénophobe ni de nationaliste donc. Ensuite, parce que Johann Strauss II est d'origine juive par ses grands-parents, qui se sont convertis au catholicisme à la fin du XVIIIe siècle. Celui dont se réclame l'extrême droite aujourd'hui aurait-il dû être mis à l’index par les nazis dès 1938. Car, selon les dogmes du IIIe Reich, une conversion ne changeait rien à une «ascendance juive».

Un certificat d’aryanité de complaisance

Si ce n’a pas été le cas, c’est parce qu’Hitler aimait les valses de Strauss. Et Wagner lui-même ne disait-il pas de lui qu’il était «l’esprit le plus musical de toute l’Europe»? Sitôt après l'Anschluss, le Reichskulturkammer (équivalent d'un ministère de la Culture) fit effacer des registres de la cathédrale Saint-Étienne de Vienne la référence à la conversion des aïeuls de Strauss, où leur naissance juive était mentionnée. Goebbels ayant fait de l'arbre généalogique des Strauss un secret d'Etat, à titre posthume, le roi de la valse obtint un certificat d’aryanité de complaisance, tout comme Franz Lehàr, compositeur de la Veuve joyeuse. Son symbole national «purifié», Vienne put continuer de valser. Ce qui n'empêcha pas, après guerre, sa veuve de subir de fortes pressions pour renoncer à son héritage, extorqué par les nazis au profit du musée d’Histoire de Vienne.

La «pureté» de ce sang viennois n’a donc pas toujours été acquise. Pour être en accord avec lui-même, Heinz-Christian Strache aurait dû se contenter des quelques mesures de Carmina Burana citées au début de son clip. Car Carl Orff fut bien un authentique serviteur du IIIe Reich. Mais, pour lui, peu importe: les résultats des élections municipales, ce 10 octobre, le créditent de 27% des voix, contre 14,83% en 2005. Ce n’est pas encore la Valse de l’Empereur, mais…

Avec son clip puisant dans le nationalisme musical, le leader du FPÖ viennois se situe dans une tradition bien ancrée des partis d’extrême droite. Bien avant lui, Mussolini et Hitler ont embrigadé des compositeurs à des fins politiques.

Durant le règne hitlérien, la «musique dégénérée» («Entartete Musik» - du nom d'une exposition à Düsseldorf en 1938) est mise à l'index, qu'il s'agisse du jazz, de compositeurs juifs ou d'adeptes d'une musique perçue comme trop moderne (Schönberg, Weill, Mahler, Mendelssohn...) En revanche, Richard Wagner, compositeur préféré du Führer, est mis à toutes les sauces, du Congrès de Nuremberg, célébré par Leni Riefenstahl dans le Triomphe de la volonté, jusqu’aux chambres à gaz, sans oublier le festival de Bayreuth, résolument nazifié et paré de croix gammées. Farouchement antisémite, Winifred Wagner, belle-fille de Wagner, amie personnelle du Führer, affiche un dévouement absolu à la cause nazie.

Staline, Mussolini...

Et, si nombre de musiciens – et pas des moindres — ont déserté Bayreuth, le festival dédié à Richard Wagner continue d’accueillir des chefs et des chanteurs prestigieux. L’antisémitisme avéré du compositeur sert en effet la cause nazie. Les livrets peuvent d'ailleurs se prêter à des interprétations raciales, notamment celui des Maîtres chanteurs de Nuremberg, où, face à Hans Sachs, chantre du noble art allemand, la figure de Beckmesser semble celle du juif honni. Tout comme le nain Mime, face à Siegfried dans la Tétralogie…

Staline ne s’y trompe pas. Fin 1939, pour célébrer le Pacte germano-soviétique, il offre à Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères d’Hitler, une représentation de la Walkyrie au Bolchoï. Et, pour flatter son allié, il demande à Serguei Eisenstein, cinéaste quasi-officiel du régime, d’en assurer la mise en scène.

Après-guerre, il faudra six ans de purgatoire pour que Bayreuth, ou plutôt le neues Bayreuth, rouvre ses portes. Avec… la 9e Symphonie de Beethoven et son hymne à la joie. La dénazification est presque accomplie: Wieland Wagner, le fils aîné de Winifred, par des mises en scène épurées, débarrassera le wagnérisme de ses ultimes oripeaux idéologiques. Mais la réputation de Wagner reste durablement souillée par le nazisme: le cinéma, du Dictateur de Chaplin (qui joue avec un globe sur le prélude de Lohengrin) à Mystérieux meurtre à Manhattan de Woody Allen («I can't listen to that much Wagner. I start getting the urge to conquer Poland»), ne s'y est pas trompé. Encore aujourd’hui, sa musique n'est presque jamais jouée en Israël : il y a quelques années, Daniel Barenboïm a pu constater que le tabou était encore tenace.

... et Le Pen

Moins connu est l’attachement de Benito Mussolini à la musique de Giuseppe Verdi. Là encore, ce n’est pas un hasard. En 1842, Verdi triomphe avec Nabucco, son troisième opéra. Un succès musical autant que politique: pour les Italiens sous domination autrichienne, le chœur des esclaves a la forme d’un hymne à la liberté et Va pensiero sull'ali dorate devient l'emblème du Risorgimento, de l’unité italienne en marche. Et, Verdi, par l’acronyme Victor Emmanuele Re De Italia, son héros: s’exclamer Viva Verdi, c'est défier l'Autriche.

Dans la scène inaugurale de Senso, Luchino Visconti a magnifié cette approche en filmant une représentation du Trouvère à la Fenice de Venise, avec un parterre d’officiers autrichiens et un poulailler empli de nationalistes italiens. Après que Manrico a entonné All’armi ! All’armi !, du haut des balcons et aux cris de «Viva l’Italia!», sont jetées des centaines d’affichettes vertes, blanches et rouges à la grande indignation des occupants. Définitivement, Verdi, qui sera élu à la Chambre des députés en 1861 en suivant Cavour, incarne l'unité balbutiante de la nation italienne.

Pour Mussolini, le symbole est parfait. Le chœur des esclaves accompagnera son règne et magnifiera les rassemblements de masse. On vit par exemple Pietro Mascagni, l'auteur de Cavalliera rusticana, diriger orchestre et chœur devant le Duce, dans un stade chauffé à blanc, salut romain à la clef. Quant au plus grand cinéaste italien de l’époque, Carmine Gallone, réalisateur d'un Scipion l’Africain tout à la gloire du Duce, il réalisera plusieurs biographies filmées de compositeurs célèbres dont, bien sûr, celle de Verdi, avec la bénédiction du régime.

Le symbole reste entier aujourd'hui. Ainsi des tentations séparatistes de la Ligue du Nord d’Umberto Bossi, qui s'accompagnent parfois du refus d’entonner l’hymne national au profit de… Nabucco. Comme l’explique la blogueuse Eve Mongin: « lors de l’inauguration d’une école dans la province de Trévise, le 13 juin, le nouveau président de la Vénétie, Luca Zaia » a préféré chanter tour à tour «l’hymne de la Ligue du Nord, un (célèbre) extrait de Nabucco de Verdi, Va, pensiero». Pour mieux écarter l'Italie du Sud...

Et France? Curieusement, Jean-Marie Le Pen a aussi recours à Nabucco pour galvaniser ses troupes, en ouverture de ses meetings. Décidément, l'extrême droite aime s'identifier aux esclaves... Mais, que le leader du Front national ait dédaigné Berlioz au profit d'un compositeur étranger, quelle humiliation pour la France! Et dire que Verdi a, aussi, composé une Giovanna d'Arco

Jean-Marc Proust

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Journaliste
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