Life

L'enfant qui prenait un smartphone pour sa mère

Slate.com, mis à jour le 14.10.2010 à 6 h 55

C'est grave docteur?

Crédits: Josh Lewis via Flickr, licence CC

Crédits: Josh Lewis via Flickr, licence CC

Quand mon fils a eu à peu près un an et que ma femme appelait, j’ai commencé à lui porter mon iPhone à l’oreille. Je lui disais: «C’est maman Luka, c’est ta maman», et le petit se mettait souvent à roucouler en entendant sa voix.

Et lorsque je prenais des photos avec mon téléphone, je les montrais à Luka tout de suite. Il était alors fou de joie.

J’ai rapidement pris l’habitude de lui montrer une série de photos et de vidéos sur le téléphone au moment de le mettre au lit. Généralement des photos de Luka et de sa mère. Souvent, il s’endormait au deuxième passage. Parfois, je m’assoupissais avant lui et en me réveillant, je trouvais Luka en train d’appuyer sur l’écran pour rejouer la vidéo.

Un jour, environ deux mois plus tard, mon iPhone a sonné. Le nom de ma femme est apparu sur l’écran. Avant que je ne puisse répondre, Luka s’est mis à crier «Maman!». J’étais si surpris, et si fier! Une preuve des liens spéciaux entre lui et sa mère? Pas si sûr, car peu de temps après, Luka a de nouveau crié «maman» alors que nous étions tous trois au salon. Ce n’est toutefois pas à sa mère qu’il s’adressait, mais au téléphone.

J’ai vite compris: Luka a commencé à dire «maman» chaque fois qu’il voyait mon iPhone! Pouvait-il vraiment prendre l’iPhone pour sa mère?

Maman, une application iPhone ?

Alors que je discutais un jour avec lui sur Internet, Rich, un ami de Philadelphie qui s’y connait en nouvelles technologies, m’a demandé si notre bambin croyait vraiment que sa mère était à l’intérieur du téléphone. Luka avait entendu sa voix sortir de l’appareil et avait vu son image sur l’écran. Pire, j’avais passé des mois à dire «Ici, c’est Luka et sa maman» ou encore «Là, c’est maman et Luka» en lui montrant le téléphone. Luka en a donc déduit que sa mère était dedans. Elle n’est toutefois pas toute seule à l’intérieur. Elle est juste l’une des multiples cordes à l’arc du téléphone. En d’autres termes, maman est simplement une application parmi d’autres de l’iPhone.

Quelques temps après, nous faisions des bulles de savon dans notre salon quand mon ami Mathias a sorti son iPhone, le même que moi, pour immortaliser le moment. «Maman», a lancé Luka en fixant l’appareil. Mathias a alors déployé des trésors de patience pour lui expliquer que sa maman était juste derrière lui. En vain. «Maman», a répété Luka au téléphone.

A partir de ce moment, n’importe quel iPhone a eu le même effet sur lui. Luka criait «maman» quand il en voyait un sur la table, «maman» quand il grimpait sur un meuble pour en attraper un, et encore «maman» quand il en trouvait un posé sur la bibliothèque. Ça ne lui suffisait pas de jouer avec «maman», il avait besoin de son «iMaman».

Dans le même temps, la mère de Luka a perdu son titre… Elle n’avait plus de nom. Luka s’adressait à elle d’un simple geste de la main ou par un petit bruit indéfini. Il a fini par l’appeler par la périphrase «Mammon» (NDLT: personnification de la richesse dans les récits bibliques), elle était une sorte de prolongation de son iMaman. Luka n’appelait sa mère «maman» que quand elle utilisait mon téléphone.

Smartphone maternel

Ma femme martelait que ça ne la dérangeait pas. Mais comme nous étions à Paris, elle a demandé son avis à un psychologue français. Celui-ci lui a répondu qu’à ce stade du développement du langage de Luka, «maman» était en réalité un mot-valise. «Maman» –ou des mots dérivés comme «mammon»– peuvent donc se référer à un iPhone ou à une personne, mais aussi à des actions comme nourrir Luka ou le sortir de son berceau le matin. Ça peut être un verbe ou un nom, qui peut renvoyer à une mère ou à toute chose maternelle.

Et apparemment, il peut y avoir du maternel dans un iPhone. J’ai contacté le docteur Richard Colman, un psychologue de Portland, dans l’Oregon. Je le connais depuis mon enfance, quand l’informatique faisait ses premiers pas. Je lui ai demandé comment Luka pouvait interpréter le fait que la voix de sa mère sorte d’un téléphone et surtout comment il percevait les vidéos et les photos d’elle sur un smartphone. Dans un e-mail, il m’a expliqué que le cerveau en développement de Luka n’était pas capable de comprendre le sens d’une voix, d’une vidéo ou d’une photo sans chair.

«Quand Luka dit “maman” à un iPhone, il veut simplement dire “je vois maman”, “j’entends maman”, “c’est l’appareil qui me permet de voir ou d’entendre maman” ou encore “je veux voir une photo de maman”, a écrit le docteur Colman. Il fait référence à l’expérience qu’il a eu avec le téléphone, pas juste à sa mère.»

Dans les dernières décennies, je pensais que les enfants pouvaient être perturbés par les vieux téléphones filaires, les appareils photo, voire les vidéos 8mm de famille. Mais ces instruments ont vu leurs effets décuplés quand ils se sont retrouvés au sein d’un seul et même objet. Au Moyen-âge de l’informatique, du temps de l’analogique, si vous vouliez montrer une photo à votre enfant, il vous fallait la prendre, la faire développer, attendre, puis seulement lui montrer. Un certain laps de temps s’écoulait entre l’instant capturé par l’image et le moment où le petit voyait la photo, si bien que l’expérience lui paraissait lointaine –si déjà il s’en souvenait.

C’est très différent maintenant: Luka glisse sur un toboggan, je le filme, on regarde la vidéo et il retourne sur le toboggan. L’enregistrement des souvenirs est intimement lié aux expériences elles-mêmes, quasiment dès le début de la vie.

Mon neveu de Seattle, qui a 3 ans, me laisse penser que le cas de mon fils n’est pas désespéré. J’ai envoyé une vidéo de Luka à mon frère et  il nous a immédiatement appelés via la webcam de l’ordinateur, avec son fils sur les genoux. Mon neveu a en effet tout de suite voulu nous voir, il est frustré par les vidéos de sa famille sur l’ordinateur parce qu’elles ne peuvent pas interagir avec lui. Pas top les vidéos, sa «normalité» à lui, c’est Skype!

Conséquence de mon expérience accidentelle avec la iMaman: j’utilise désormais moins mon téléphone. J’ai cessé de montrer les photos et les vidéos à Luka. Quand sa mère appelle, je ne lui porte plus le téléphone à l’oreille. Je range l’appareil en dehors de sa vue. Je pensais que l’effet maternel du téléphone s’estomperait rapidement. Mais trois mois plus tard, le seul changement, c’est que Luka n’est plus fidèle à la marque. Quand il marche d’un pas non assuré dans une rue pavée et qu’il voit quelqu’un avec un smartphone clinquant, il le montre du doigt et crie «maman».

J’imagine que mon fils aime tellement sa mère qu’il la voit partout.

Eric Pape

Traduit par Aurélie Blondel

Photo: Josh Lewis via Flickr, licence CC

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