Life

Le foot africain malade de ses dirigeants

Brian Palmer, mis à jour le 18.10.2010 à 13 h 02

L'étrange affaire de la fausse équipe du Togo est le symbole de la corruption qui entrave encore le développement du football sur le continent.

 Gregory da Silva alias Eggman, un célèbre supporter sud-africain à la veille du début de la Coupe du monde au Cap, le 10 juin 2010. P. HANNA / REUTERS

Gregory da Silva alias Eggman, un célèbre supporter sud-africain à la veille du début de la Coupe du monde au Cap, le 10 juin 2010. P. HANNA / REUTERS

Le mois dernier, des imposteurs se faisant passer pour l’équipe nationale de football du Togo ont entrepris un voyage de 5.500 kilomètres, depuis l’Afrique de l’Ouest jusqu’au golfe Persique. Ils y ont disputé un match contre l’équipe de Bahreïn; cette dernière les a vaincus sans peine (3-0). L’équipe n’étant pas coutumière des victoires facile, elle n’a pas tardé à avoir des soupçons; surpris, son sélectionneur autrichien, Josef Hickersberger, a même fait remarquer que les joueurs du Togo «n’étaient pas assez en forme pour tenir 90 minutes.» Lorsque la nouvelle est parvenue en Afrique, les instances du football togolais ont dit ne pas en croire leurs oreilles. «Les joueurs qui ont disputé le match amical contre l’équipe de Bahreïn étaient des imposteurs, a tempêté le général Seyi Memene, président de la Fédération togolaise de football. Nous n’avons pas envoyé d’équipe officielle à Bahreïn

Le Togo – mince bande de terre s’étendant entre le Ghana et le Bénin – est un pays épris de football; c’est donc avec indignation que ses citoyens ont appris qu’un mystérieux groupe de joueurs rapidement essoufflés s’étaient fait passer pour l’équipe nationale. Une enquête a été lancée; dans la presse, le ministre togolais du sport a vaguement évoqué des «acteurs de l’ombre» et des «organisations mafieuses». La police a fini – au terme d’un travail d’investigation qu’on imagine proprement éreintant – par soupçonner Tchanile Bana, ancien sélectionneur de l’équipe nationale, récemment suspendu pour avoir fait concourir une autre équipe d’imposteurs dans une compétition disputée cette fois en Egypte. Bana a tout avoué, a présenté des excuses, s’est vu exclure de la Fédération pour les trois ans à venir, et a répété – avec une insistance quelque peu excessive – qu’il avait agi de son propre chef.

La mésaventure de Bana a amusé les Américains quelque temps, avant d’être éclipsée par un nouveau scandale (un grand classique: le coach de l’équipe de football américain d’un lycée éclaboussé par une affaire de prostitution). Au Togo, en revanche, l’étrange imposture demeure au centre de toutes les attentions. Au fil du temps, le simple canular a pris un nouveau jour, chaque semaine apportant son lot de révélations: conspiration, escroquerie, corruption, instabilité politique, et violence insoutenable. L’équipe d’imposteurs qui a joué à Bahreïn pourrait donc symboliser toutes les difficultés auxquelles doit faire face le monde du football africain, où sport et instabilité politique se confondent souvent, et où la réalité quotidienne est souvent bien différente de l’image enthousiaste qu’a pu en donner la Coupe du monde d’Afrique du Sud.

Pour comprendre la situation actuelle du Togo, il faut revenir en arrière – jusqu’à l’après-midi du 8 janvier 2010. Le bus de l’équipe nationale – la vraie – entre dans la province de Cabinda, en Angola; elle doit y disputer son premier match de la Coupe d’Afrique des nations. La rencontre n’aurait jamais du avoir lieu dans cette région pétrolifère, qui se trouve être au centre d’un conflit sécessionniste particulièrement violent. Nombre d’observateurs estiment que le gouvernement angolais voulait simplement rassurer les compagnies pétrolières en leur prouvant qu’il était seul maître de la province.

Erreur. Lorsque le bus de l’équipe franchit la frontière de la région, des soldats appartenant à un groupe séparatiste font feu sur le véhicule, faisant trois morts (le chauffeur et deux membres du staff) et blessant plusieurs joueurs. Le Français Herbert Velud, sélectionneur de l’équipe togolaise, est touché au bras. Pendant environ trente minutes, les soldats mitraillent le bus et affrontent les forces de sécurité angolaise; les joueurs se réfugient sous les sièges. Le Togo retire son équipe de la compétition – et le gouvernement angolais profite du scandale pour s’en prendre aux militants des droits de l’homme. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ce retrait a pénalisé l’équipe, qui a été exclue des deux prochaines compétitions. Cette exclusion a toutefois été annulée peu de temps après – mais pas avant qu’Emanuel Adebayor, l’attaquant star du Togo, ne mette un terme à sa carrière internationale; il a déclaré être «hanté» par les évènements de Cabinda.

La culture footballistique togolaise est l’une des plus dysfonctionnelles au monde – et elle n’a pas attendu la fusillade de janvier pour le devenir. Son histoire est jalonnée de scandales et de tragédies, de la grève des joueurs avant le Mondial 2010 aux crashs d’hélicoptères. Un mois seulement avant l’attaque de Cabinda, la FIFA avait dissout le bureau de la Fédération togolaise de football (dirigé par le frère du président – et semi-dictateur – du Togo) pour le remplacer par un comité intérimaire; le général Memene en avait pris les rênes. Le comité intérimaire devait être remplacé par une Fédération permanente en juillet dernier, mais son mandat a été prorogé de trois mois (en grande partie en raison du chaos créé par la fusillade); de nouvelles élections sont prévues pour le mois d’octobre.

Retour à l’équipe d’imposteurs de Bahreïn. Tchanile Bana a beau jurer qu’il a élaboré cette fumisterie sans complices, il est évident qu’il a reçu de l’aide: les autorités de Bahreïn ont reçu des lettres et des documents directement expédiés par le comité intérimaire. Interrogé peu après la révélation du scandale, un membre du comité (répondant au nom sublime d’Antoine Folly) n’a pas caché sa colère. «Je suis blessé, je suis profondément indigné par cette attitude criminelle, éructait-il alors. Nous devons faire toute la lumière sur cette affaire, pour démasquer et punir tous les complices [que Bana] pourrait avoir au sein de la fédération.» Quelques jours plus tard, Folly était arrêté et accusé d’avoir trempé dans l’affaire. Le secrétaire de la Fédération (qui se trouve être le beau-frère du général Memene) n’a pas tardé à le suivre en prison.

Résumons: les machinations du gouvernement angolais ont provoqué une redoutable fusillade visant l’équipe nationale du Togo; fusillade ayant permis à un petit groupe de conspirateur de conserver le pouvoir, et de mettre sur pied l’escroquerie des faux joueurs de football. (L’argent semble avoir été leur seul motif; les estimations varient, mais on sait que Wilson Perumal, agent singapourien très controversé, a avancé au moins 60.000 dollars pour couvrir les frais de l’équipe). La corruption mène à la violence; la violence mène à la corruption. Cette situation n’est pas propre à l’Afrique; elle se reproduit dès qu’un groupe d’hommes politiques véreux commencent à flirter d’un peu trop près avec un sport immensément populaire. Mais la corruption est profondément enracinée dans nombre de pays d’Afrique, et les fondations du football y sont encore fragiles; le continent est donc touché par ce type d’affaires à une fréquence des plus déprimantes.

Le président de la Fédération de football du Zimbabwe a été arrêté pour trucage de match en août dernier; en 2009, le pays avait envoyé une fausse équipe en Malaisie pour y disputer un match amical. En Afrique du Sud, un élu local a révélé une affaire de corruption entourant les contrats de construction du Mondial 2010; il a été renvoyé, puis assassiné. Au Ghana, des écoles de football illicites attirent les jeunes joueurs en leur proposant de faire un essai dans un grand club européen, leur prennent tout leur argent, et les abandonnent à Paris ou à Milan. La FIFA, qui veut absolument donner au football africain l’image d’une industrie florissante et dynamique, a tendance à minimiser ou à ne pas tenir compte de tels évènements. Les supporters africains et les journalistes ont, eux-aussi, parfois l’impression que le fait de s’appesantir sur ces histoires sordides pourrait faire de l’ombre aux grandes réussites de l’Afrique, qui vient d’organiser une Coupe du monde très réussie, et dont les joueurs comptent parmi les meilleurs de la planète.

Vu de l’extérieur, c’est une autre histoire; difficile de ne pas être envahi par un certain malaise en entrapercevant tout ce que la FIFA cache sous des dehors condescendants – par exemple lorsque Sepp Blatter déclare, tout sourire, que les joyeux supporters africains «se sont prouvé, et ont prouvé au reste du monde, qu’ils pouvaient accomplir de grandes choses». Dans l’affaire du Togo, chaque rebondissement amène son lot de nouvelles hypothèses, à chaque fois plus inquiétantes. Prenons l’exemple d’Antoine Folly, le conspirateur aujourd’hui emprisonné, ex-secrétaire général d’un parti d’opposition, l’Union des Démocrates Socialistes du Togo. Est-il puni pour la simple imposture, ou pour des raisons qui n’ont absolument rien à voir avec le football? Impossible d’en avoir le cœur net. Les caméras continuent de nous montrer des foules en délire et des stades baignés par la lumière du soleil, les médias occidentaux continuent de nous abreuver d’anecdotes étranges et comiques, et les secrets des intéressés ne sont jamais dévoilés. Quant à ceux qui s’intéressent vraiment au sujet, ils doivent se contenter de se demander si, en plus d’avoir affaire à de faux joueurs, nous ne sommes pas tout simplement confrontés à de fausses informations.

Brian Phillips

Traduit par Jean-Clément Nau

Brian Palmer
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