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Quoi de mieux que le Wi-Fi? Le Super Wi-Fi!

Farhad Manjoo, mis à jour le 18.10.2010 à 1 h 56

L'agence américaine en charge des télécommunications ouvre la voie à la prochaine génération des technologies sans fil.

Un hotspot Wi-Fi en Californie. Florian Boyd via Flickr, licence CC

Un hotspot Wi-Fi en Californie. Florian Boyd via Flickr, licence CC

Le 9 mai 1985, lors d'une réunion peu médiatisée, la Commission fédérale des communications (FCC) modifiait sa réglementation, bouleversant à jamais le monde des nouvelles technologies. Jusque là, le rôle principal de la FCC était de définir les usages spécifiques des ondes radio publiques. Grosso modo, si le spectre radio disponible aux Etats-Unis était une tarte, alors la FCC serait le serveur qui découperait les parts et les servirait aux institutions les mieux connectées de la nation: les chaînes de télé et les radios, les entreprises de télécoms, et l'armée. Mais la nouvelle règlementation adoptée en 1985 a bouleversé tout ça. Sous la pression de Michael Marcus, un ingénieur qui a rejoint la FCC sous le gouvernement Carter, l'agence a mis de côté certaines fréquences spécifiques pour un usage non-contrôlé. Cette modification autorisait les entreprises high-tech et leurs clients à connecter certains appareils sur ces bandes, gratuitement et sans avoir à demander la permission au gouvernement. Autrement dit, la FCC a décidé de garder une part de tarte pour le commun des mortels.

Mais quelle part... Les fréquences cédées par la FCC –les bandes 900 MHz, 2,4 GHz et 5,8 Ghz– étaient surnommées «bandes-poubelles», parce que trop souvent sujettes aux interférences pour être d'une grande utilité (le rayonnement des fours micro-ondes, par exemple, émet sur la bande 2,4 Ghz). Mais grâce à une technique de diffusion intelligente plus connue sous le nom d'«étalement de spectre» –avec laquelle un appareil peut communiquer sur toute une plage de fréquences radio, ce qui le rend moins sensible aux interférences– les entreprises high-tech ont réussi à faire bon usage de ces bandes-poubelles. Et grâce à la réglementation de 1985, le public peut depuis profiter des joies du sans-fil, puisqu'aujourd'hui presque tous les appareils sans-fil que nous utilisons, du téléphone fixe au routeur Wi-Fi à l'oreillette Bluetooth, fonctionnent sur ces bandes non-contrôlées. Aucune de ces technologies n'aurait pu voir le jour sans cela.

Mais ce spectre gratuit n'est pas sans inconvénient. Comme les fréquences réservées au public n'ont jamais été envisagées pour l'usage très répandu qu'on en fait aujourd'hui, leur bon fonctionnement n'est pas garanti; elles ne passent pas facilement à travers les murs ni ne couvrent de grandes distances. Cela explique pourquoi vous ne captez pas votre Wi-Fi au sous-sol et c'est aussi pour ça que votre connexion Internet saute à chaque fois que vous passez un burger au micro-ondes.

Libération de nouvelles fréquences

Mais la FCC a rendu la semaine dernière une décision très attendue en adoptant une nouvelle réglementation (PDF) qui pourrait considérablement améliorer le fonctionnement de nos appareils sans-fil, puisqu'il s'agit de l'ouverture d'une toute nouvelle plage de fréquences bien plus stables que celle qu'on utilise aujourd'hui. Ces dernières, que l'on appelle «espaces blancs» –des fréquences hertziennes libérées par les chaînes de télé lors du passage au numérique l'année dernière– sont la crème de la crème en la matière, le contraire des bandes-poubelles en fait. Les ondes radio transmises sur ces espaces blancs peuvent parcourir des kilomètres, passent bien plus facilement à travers les murs et mêmes les immeubles, et peuvent transporter énormément de données.

Pour les spécialistes, cette nouvelle réglementation va conduire à l'apparition d'un tout nouveau genre d'appareils sans-fil connectés à un «Super Wi-Fi». Ces nouveaux routeurs par exemple, pourront couvrir de larges zones, permettant à tout un campus, un immeuble ou bien un hôpital d'être connecté à Internet via un seul appareil. Une promesse qui ne laissera pas indifférent quiconque a déjà eu à faire à un routeur récalcitrant  Mais le plus intéressant avec cette nouvelle réglementation, ce n'est pas le Super Wi-Fi. Ce qui est vraiment bien avec ce nouveau spectre radio, c'est... à vrai dire, on ne sait pas trop ce que c'est. Lorsqu'en 1985 la FCC a libéré des bandes non-contrôlées pour la première fois, peu de gens s'attendaient à voir apparaître des choses aussi extraordinaires que le Wi-Fi et le Bluetooth. «Il a fallu attendre trois ans pour que certains commencent à développer la technologie Wi-Fi», se souvient Julius Genachowski, président de la FCC. Il y a de grandes chances pour que l'histoire se répète avec ces nouvelles bandes, et les usages les plus intéressants qu'on pourra en faire impliqueront à coup sûr des nouvelles technologies qu'on ne peut anticiper aujourd'hui. «Le Super Wi-Fi sera la première application de ce spectre, mais ce ne sera certainement pas la dernière, affirme Genachowski. C'est une nouvelle plateforme importante pour permettre à certains d'innover sans autorisation, et, Dieu les bénisse, qui sait ce qu'ils vont nous trouver.»

Cette décision arrive après des années de lobbying intensif de la part de géants de l'industrie comme Microsoft et Google, pour qui l'ouverture de ces espaces blancs encouragera sans aucun doute les innovations dans le domaine de la technologie sans-fil. Ceux-ci affirment également que ces nouvelles fréquences pourraient faire ressurgir l'intérêt pour la mise en place à grande échelle de connexions Internet gratuites. Grâce à ce Super Wi-Fi, une ville pourrait connecter des parcs, des centres culturels, ou même encore des arrondissements entiers. La ville de Wilmington, en Caroline du Nord, où la FCC expérimente ce Super Wi-Fi, a décidé d'utiliser cette nouvelle technologie pour diffuser un flux vidéo en direct des conditions de circulation sur plusieurs axes, et pour surveiller des capteurs installés dans un bassin d'évacuation autrefois uniquement accessible par bateau. Plusieurs sociétés travaillent sur des systèmes de «réseau intelligent» qui pourraient communiquer grâce à ces nouveaux signaux Wi-Fi, avec des capteurs installés dans des zones très éloignées et qui transmettraient des informations directement au siège. Pour finir, on peut également envisager que ces espaces blancs ravivent la compétition sur le marché du haut-débit: Genachowski imagine que les FAI pourraient proposer de nouvelles offres d'Internet fixe ou mobile en Super Wi-Fi, créant ainsi une nouvelle concurrence pour certaines entreprises du câble et de télécoms qui fournissent aujourd'hui un accès Internet à des millions de personnes aux États-Unis.

Gare aux interférences !

Si tout cela semble prometteur, il faut savoir que cette nouvelle réglementation sur les espaces blancs a été mise en suspens pendant des années suite aux plaintes émises par de nombreux diffuseurs et autres entreprises du divertissement. La pomme de discorde: les interférences. En effet, selon eux ces nouveaux appareils connectés aux espaces blancs allaient nuire à leurs signaux lors de la diffusion d'évènements en direct. (Les ligues sportives et les organisateurs de concerts craignaient notamment pour leurs micros sans-fil). Si ces inquiétudes peuvent paraître futiles –après tout, qu'est-ce qui est le plus important, les micros des Jonas Brothers ou bien un meilleur Internet sans-fil pour tous ?– c'est parce qu'elles le sont. Mais les entreprises du divertissement ont beaucoup d'influence, et la commission a dû travailler dur pour faire en sorte que les appareils espaces blancs-friendly la jouent fair-play avec leurs ancêtres. Il a donc été décidé que ces appareils nouvelle génération devront s'enregistrer auprès d'une base de données centralisée afin de déterminer les canaux disponibles dans un certain rayon. En théorie, ça devrait empêcher aux routeurs Super Wi-Fi d'interférer avec les signaux télé ou micro. Mais pour certains spécialistes tout ça va beaucoup trop loin, particulièrement parce qu'on ne sait pas encore comment fonctionneront ces nouveaux appareils dans les grandes villes, où les ondes sont encombrées par les signaux des chaînes de télé.

Il faudra des mois –voire des années– aux constructeurs high-tech pour sortir de leurs usines des appareils qui se servent de ces nouvelles bandes. Genachowski estime l'arrivée sur le marché de cette nouvelle génération de produits à octobre 2011, quant aux acteurs de l'industries que j'ai interrogés, ils misent plus sur les fêtes de fin d'année (2011 aussi). Il faudra sans doute encore plus de temps pour établir de nouvelles normes et peaufiner cette nouvelle technologie; on parie que les premiers appareils spécial espaces blancs seront beaucoup trop chers pour ce qu'ils feront, un peu à la manière des premiers téléphones portables qui ressemblaient à des briques.

Mais les choses évolueront rapidement, et les plus enthousiastes imaginent que les espaces blancs remplaceront même les opérateurs de téléphonie mobile –si le Super Wi-Fi fait tout, pourquoi continuer à signer des contrats pour des forfaits voix et données? Ça peut paraître un poil ambitieux, mais ce n'est pas tous les jours qu'on nous donne tout un tas de fréquences en nous disant d'en faire ce qu'on veut. La dernière fois que c'est arrivé, ça a donné des choses incroyables. Et ça risque bien de se reproduire.

Farhad Manjoo

Traduit par Nora Bouazzouni

Photo: Un hotspot Wi-Fi en Californie. Florian Boyd via Flickr, licence CC

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