Monde

La fin des chrétiens d'Orient

Henri Tincq, mis à jour le 13.10.2010 à 9 h 48

Le conflit israélo-palestinien, les guerres, le désastre économique, l’islamisation croissante: tout incite les chrétiens à fuir la région où ils sont nés. Au Vatican, un synode autour du pape examine leur sort.

Manifestation anti-coptes au Caire en Egypte Amr Dalsh / Reuters

Manifestation anti-coptes au Caire en Egypte. Amr Dalsh / Reuters

Une assemblée extraordinaire, appelée «synode», réunit autour du pape à Rome, du 10 au 24 octobre, près de trois cents évêques et patriarches originaires du Moyen-Orient, représentant des communautés chrétiennes fragiles, certaines au bord de l’épuisement et presque en état de survie. Le conflit israélo-palestinien qui s’éternise, les guerres et l’insécurité, la menace iranienne, la situation économique désastreuse et l’islamisation galopante allongent les listes de ces chrétiens arabes qui veulent fuir la région plutôt que croire, comme en Irak, aux fragiles promesses de paix et de développement.

On estime à un peu plus de dix millions le nombre des chrétiens présents au Moyen-Orient. L’exactitude du chiffre est loin d’être garantie, tant l’exode est massif depuis deux décennies et grande la précarité de ces communautés. Si leur effectif est modeste, leur importance symbolique et politique est considérable sur cette Terre dite sainte, où sont nés les trois grands monothéismes et que les conflits, depuis soixante ans, n’ont cessé d’éprouver et de déchirer.  

Des communautés de plus en plus marginalisées

De ces minorités chrétiennes, appelées copte en Egypte, maronite au Liban, chaldéenne en Irak, melkite en Syrie, au Liban, on a souvent cru qu’elles seraient balayées par le vent de l’histoire. Que leurs divisions archaïques, les discriminations qu’elles subissent et leur émigration finiraient par avoir raison de leur résistance puisée à une histoire prestigieuse et une foi radicale. Elles luttent pour leur survie, mais le long chaos irakien, l’isolement international de l’Iran, la montée de l’islamisme, les fièvres qui traversent régulièrement le monde musulman et qui confondent volontiers les chrétiens arabes avec l’Occident, ont aggravé la marginalisation de ces communautés.

Les chrétiens irakiens ont été les plus éprouvés dans la période récente. Présente en Mésopotamie depuis près de deux mille ans, l’Eglise chaldéenne d’Irak a diminué d’un tiers depuis les deux guerres (1991 et 2003) contre Saddam Hussein. Elle ne représente plus que de 650.000 fidèles, soit 3% de la population, contre 20% à l’époque de la monarchie. Les chrétiens se sont réfugiés, pour les plus aisés, aux Etats-Unis, au Canada, en Scandinavie, en Australie; pour les plus nombreux au Kurdistan irakien, en Jordanie, en Syrie, au Liban. Les perspectives de paix et le redémarrage de l’économie favorisent aujourd’hui un mouvement de retour de ceux qui sont restés dans la région, mais ceux qui sont loin ne reviennent pas. Les chrétiens d’Irak ne peuvent effacer le souvenir d’un passé récent qui les a traumatisés.

Comme toute la population, ils ont payé un lourd tribut à la guerre. Ils ont été un enjeu dans la lutte que se sont livrés les extrémistes chiites et sunnites. Leurs églises ont été attaquées à Bagdad, à Kirkouk, à Mossoul. L’évêque chaldéen de Mossoul, Mgr Raho, en 2008, et des prêtres ont été assassinés. Des chrétiens ont été enlevés. «Il faudrait pouvoir dire nos différences et nos peurs mutuelles, explique Mgr Louis Sako, archevêque chaldéen de Kirkouk et l’un des initiateurs de ce synode de Rome. Il faudrait aider les musulmans à oublier le désir d’imposer la charia. La religion est un choix personnel et non une obligation politique».  

Citoyens de seconde zone

En Egypte, les coptes –8 millions, soit les plus nombreux des chrétiens du Moyen-Orient–  se plaignent d’être des citoyens de seconde zone. Ils sont écartés de la haute administration, de certains secteurs de l’armée et de l’université. Ils sont soumis à un régime humiliant d’autorisation pour les constructions d’églises ou d’écoles et se heurtent le plus souvent à des refus. Ils se sentent de plus en plus isolés dans un pays déchiré entre l’aspiration moderniste et la radicalisation islamiste. La charia est devenue une source du droit égyptien. L’islamisation gagne du terrain dans les familles par les médias et l’école.

Les coptes d’Egypte doivent faire face à l’affaiblissement du régime Moubarak, proche de sa fin, et à la pression conquérante des Frères musulmans. La montée de l’islam politique et le désengagement forcé des chrétiens dans la société civile contraignent ceux-ci à une situation de plus en plus difficile. Et les agressions anti-chrétiennes détériorent un peu plus le climat: le 7 janvier 2010, jour de Noël orthodoxe, à Nagaa Hamadi en Haute-Egypte, sept chrétiens coptes ont été massacrés à la sortie de l’office de minuit. La police a été accusée de passivité et, depuis, l’enquête piétine pour retrouver les assaillants musulmans.

Les chrétiens palestiniens ont aussi leur lot de souffrances. L’exode se poursuit dans les territoires occupés et colonisés de Cisjordanie, à Jérusalem-Est, dans la bande de Gaza. Ils ne sont plus que 50.000, en proie à une situation économique défaillante, à des restrictions de circulation de plus en plus éprouvantes, à une insécurité croissante. Aux élections de 2006, la majorité des chrétiens palestiniens avait voté pour les listes du Fatah, mais des chrétiens ont aussi voté, par souci d’efficacité, pour le Hamas, le mouvement islamiste qui a soutenu l’élection du maire chrétien de Bethléem. Les chrétiens jouent un rôle dans la direction de l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas, mais ils s’impatientent devant l’immobilisme israélien et l’islamisation croissante de la société.

Le souvenir des drames

Au Liban, des progrès sont signalés. La voix du patriarche maronite, le cardinal Nasrallah Sfeir, est l'une de celles qui se font le plus entendre pour un retour à l’indépendance, à la stabilité et à la prospérité du pays. Mais le Liban ne peut oublier que 40% des chrétiens (maronites, melkites, etc), soit deux millions de personnes, ont quitté le pays depuis le début de la guerre civile en 1975. Les liens restent très forts entre la diaspora libanaise, installée en Amérique et en Europe, et la mère-patrie, mais cette émigration reste une plaie douloureuse.

Enfin, dans un pays comme la Turquie qui poursuit ses efforts pour être fréquentable, les chrétiens arméniens, chaldéens, syriaques constatent de petites ouvertures: restauration d’églises, autorisation de chanter dans les langues d’origine. Mais le génocide arménien, la laïcisation et l’islamisation ont vidé le pays de sa population chrétienne, 0,1% aujourd'hui, alors qu’elle était de 20% au début du vingtième siècle. Le souvenir de ces drames pèse encore en particulier dans ces villages chrétiens du Sud-Est qui, pris en otage entre la guerilla kurde et l’armée turque, ont été rasés.

On ne sait ce qu’un synode à Rome pourra apporter comme perspective de solution à la situation de ces minorités chrétiennes du Moyen-Orient. Cette rencontre constituera pourtant un lieu d’échanges et une tribune rare pour des évêques et patriarches orientaux, chefs de communautés éprouvées, dont les divisions confessionnelles et rituelles affaiblissent l’autorité, mais sont autant de moyens de préserver leur enracinement et leur identité. Avec le pape, ils encourageront leurs fidèles à unir davantage leurs efforts, à rester, voire revenir, sur leur sol, à militer pour la démocratisation, pour le développement de leur pays, à cohabiter le mieux possible avec leurs voisins musulmans. La survie des chrétiens d’Orient est un enjeu de civilisation plus que de religion. Comme dit souvent l’historien Henry Laurens, «les chrétiens ont été les catalyseurs de la modernité arabe. Et ils sont d’autant plus chez eux en terre d’islam qu’ils sont antérieurs à l’islam».

Henri Tincq  

 

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte