Life

Le LOL, entre jubilation potache et contestation politique

Monique Dagnaud, mis à jour le 14.10.2010 à 12 h 13

La naissance d'un espace public underground.

Photo: LOLcat at PDF sur Fickr, License by

LOLcat at PDF sur Fickr, License by

La sociabilité en réseaux a pris son essor en bénéficiant d’un contexte culturel qui lui est favorable. D’abord par le temps dont dispose la jeunesse. Aujourd’hui l’adolescence et de la post-adolescence s’étalent sur de longues années, parfois jusqu’à l’âge de trente ans, en raison de la longueur des études et de l’entrée tardive, par paliers, dans le monde du travail. C’est pendant cette période de latence et d’expérimentations, que se forgent, se composent et se recomposent les liens amicaux qui, souvent, vous suivront toute la vie.

Internet fournit ainsi un outil pour la sociabilité qui prolonge et amplifie les contacts sociaux et amicaux de la vie «réelle». Parallèlement, cultiver ses compétences relationnelles fait partie, plus que jamais, des valeurs du système éducatif, tant cette ouverture agit comme un levier à tous les étages de la vie: pour le bien être psychologique que ces liens procurent –notamment la reconnaissance et la confiance des pairs- , d’une part, pour l’intégration sociale, de l’autre. Enfin, converser et échanger via les réseaux numériques est un habitus acquis par les gens de vingt ans qui dès l’enfance ont baigné dans la pratique digitale.

En dessous de la ceinture

C’est sur ce fond de sociabilité numérique qu’a germé l’humeur «LOL» (laughing out loud: rire aux éclats). Derrière cet acronyme s’affirme le parti pris ne jamais prendre quoi que ce soit au sérieux, et tout particulièrement de tourner en dérision et en plaisanterie les institutions et les personnes qui façonnent la vie publique (politiques, journalistes, stars).

Les contenus lol pourrait être analysés sous un angle historique et être comparés, toutes choses égales par ailleurs,  à la floraison de libelles fondés sur des anecdotes indéfiniment recyclées - sous forme d’ historiettes, nouvelles, articles, bouts de textes, portraits, satires -qui ont circulé sous le manteau avant la Révolution française, et qui ont contribué, parmi d’autres raisons, à la chute de la royauté. Ciblés sur la famille royale, composés de rumeurs, de fausses vérités, et de projections imaginaires, se délectant des mœurs, en particulier des moeurs sexuelles, ces récits «donnaient l’image d’une société rongée par l’incompétences, l’immoralité et l’impuissance».

Les expressions lol, comme ces diatribes du XVIIe et XVIIIe siècle, «au lieu d’opérer sur le plan intellectuel», au lieu d’user de l’argumentation rationnelle,  frappent «en dessous de la ceinture pour produire des réactions viscérales». Comme la littérature clandestine pré-révolutionnaire,  elles visent à la désacralisation et à l’ébranlement des  pouvoirs. Pourtant, contrairement à cette dernière, elles peuvent s’emparer de tout et n’importe quoi, et privilégient des «héros» dérisoires comme l’acteur Keanu Reeves, la starlette pop Justin Bieber, etc... à des personnages des sommets de l’Etat –même si, en France,  Nicolas Sarkozy, par son style,  fournit souvent une cible.

De l'hilarité au ricanement menaçant

Comme les libelles, la culture lol suscite  une gamme étendue de rires, du plus léger au plus grave. Robert Darnton évoque les diverses tonalités du rire politique qui ont scandé les années 1650 à 1800. Au départ, les pamphlets se contentaient de bousculer les réputations et de ridiculiser leurs victimes. « Il faut mettre les rieurs de notre côté » disait Voltaire, ambitionnant ainsi de faire s’esclaffer ses lecteurs. Progressivement, «ce gros rire rabelaisien et d’autres variétés de jovialité à se tordre et à se frapper les cuisses» ont cédé la place «aux petits sourires narquois et gloussements».  L’humour explosif a été remplacé par un sourire sardonique, la franche hilarité a disparu au profit du ricanement menaçant.

Enfin, comme les libelles, les contenus LOL entrainent plusieurs niveaux de lectures. Cette forme d’expression joyeuse et satirique peut galvaniser les ressentiments et enflammer  le sentiment contestataire. Tout autant, elle peut faire l’objet d’une attention désinvolte et dénuée d’arrière-pensée politique, répondant alors simplement au besoin innocent de divertissement. Cette approche ludique se voit de fait renforcée si les messages sont polysémiques et difficiles à déchiffrer, ce qui était  le cas des pamphlets du XVIIe siècle, souvent conçus sous formes d’énigmes ou de rébus. Ce côté indécidable caractérise, d’une part, les innombrables détournements et manipulations d’images et de vidéos du Web adolescent - dont l’insolite le dispute à l’insignifiance, et d’autre part, le style pince-sans-rire des photos et des écrits qui tapissent les blogs et les sites sociaux. Finalement, la culture LOL oscille continument entre la jubilation  potache –tout prête à rire, et la contestation par l’hilarité.

Un espace public éruptif, une rupture dans l’espace délibératif

Ainsi, les expressions LOL, elliptiques à souhait, nourrissent une opinion publique éparpillée et incertaine. Loin de construire du consensus, résultante  de raisonnements critiques croisés et cumulatifs, elles semblent plutôt dégager, par la verve des internautes, une humeur collective traversée de passions, de rancoeurs et de contradictions. Un espace public éruptif et improbable dont la traduction électorale se lit dans les comportements politique des jeunes, en particulier les moins diplômés: l’échappement vers un ailleurs (l’abstention) ou vers la radicalité (les partis extrêmes).

Dans l’espace public délibératif s’est installé un conflit de génération. La res publica, terreau des emballements des adultes, champ sémantique cloisonné en droite/gauche, façonné par les idéologies, et articulé aux grandes questions de politique publique voit, chez les jeunes, son aura se ternir. Ce positionnement  semble n’avoir pas tenu ses promesses, s’être épuisé dans des gesticulations non suivies d’effets et s’être noyé dans la rhétorique. Pour eux, il n’est pas crédible. Ainsi, les jeunes fréquentent peu les sites de débats de fond  -ceux des partis et ceux consacrés à  l’information générale, ces plateformes sont essentiellement  fréquentées par un public plus âgé, souvent CSP+, les étudiants se situant juste dans la moyenne. Malgré ses qualités performantes pour diffuser des idées politiques et mobiliser, internet est surtout utilisé par eux comme un outil pour l’échange et les plaisirs de la conversation.

En revanche, face à la vie publique classique,  se profile une autre aventure collective, plus accessible, plus efficace: la culture Web. Comme si la technologie avait, par la puissance relationnelle qu’elle offre, renouvelé et résolu la question du lien social. Comme si l’exubérance de la sociabilité du Web fortifiait la solidarité générationnelle, et la cimentait  par le rire et l’ironie, face à  la société occidentale secouée de crises depuis vingt ans, une société qui, à l’évidence, accueille mal les nouvelles générations et ne dégage guère de perspectives politiques.

La légitimité des pouvoirs politiques ébranlée

Cette reconversion de l’énergie mobilisable dans des échanges et des activités entre pairs, est un fait nouveau, un défi posé à la société institutionnelle qui aura du mal à la récupérer à son profit tant, sous influence de la culture Web,  les valeurs et les modes de participation  ont changé. Cette auto-organisation entre amis et contacts divers, de fait, «ne concerne que de façon minoritaire l’information d’actualité ou la politique», comme si l’important ne résidait pas là. Et cette «mass self-communication» menace la légitimité des pouvoirs politiques. Elle  se déploie comme une riposte à l’enlisement de l’action des pouvoirs partisans, et exprime la cherche de solutions en dehors de la sphère publique.

Faisant feu de toutes les ressources techniques du Web,  les jeunes internautes  promeuvent alors  un espace mental inédit : fondé sur le rire, les jeux de sens, la dérision et l’absurde. Cette effervescence de sociabilité et d’entraide intragénérationnelles, une façon de dire «nous parlons de nous» et «nous croyons en nous», caractérise les réseaux sociaux. Mais elle existe aussi en dehors du Web: nous l’avions déjà observée dans d’autres pratiques de loisirs, dans le déroulement des soirées festives. Dans ces espaces, s’est installée une forme inédite et clandestine de poser ce slogan bien ancien de la jeunesse: «we are the world». 

«Je crois en moi et en mes amis» , et j’observe, hilare,  l’évolution de notre société, dont je n’attends pas grand chose: tel est le message, en congruence avec les formes expressives sur le Net. Une vision que dessinent et confirment beaucoup d’enquêtes et de sondages. Optimisme sur soi et pessimisme sur le devenir collectif, voilà le sentiment des jeunes en France –et sans doute dans bien d’autres pays.

Monique Dagnaud

Photo: LOLcat at PDF, Flickr CC licence by

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte