Monde

Nobel de la paix: le prix dont la Chine ne voulait pas

Foreign Policy, mis à jour le 08.10.2010 à 16 h 24

Accorder le prix Nobel de la Paix à Liu Xiaobo est une défaite pour le gouvernement de Beijing – et une victoire pour les droits humains partout ailleurs.

Liu Xiaobo et sa femme Liu Xia Ho New/Reuters

Liu Xiaobo et sa femme Liu Xia Ho New/Reuters

Si d’habitude, le gouvernement chinois lorgne avec convoitise les grandes distinctions internationales, il y a quelques exceptions. A commencer par le Prix Nobel de la paix qui vient d'être attribué à Liu Xiaobo, écrivain et essayiste politique chinois qui purge une peine de 11 années de prison pour ses opinions engagées. Il est l’un des plus célèbres dissidents chinois, connu depuis plus de vingt ans pour son plaidoyer indéfectible pour la liberté d’expression, les droits humains et la démocratie. Ses nombreux essais en ligne critiquant le gouvernement entre 2005 et 2007 et son rôle dans l’écriture de la Charte 08, manifeste politique appelant à des réformes progressives en Chine, lui valurent en 2009 d’être accusé «d’incitation à la subversion du pouvoir de l’État et au renversement du système socialiste».

Né en 1955 à Changchun, ville industrielle du nord-est de la Chine, Liu reçut un diplôme de littérature à l’université de Jilin et s’installa à Beijing pour poursuivre ses études. Après sa thèse en littérature comparée soutenue à l’école normale de Beijing, il commença à y enseigner en tant que conférencier. Fin 1988, il fut invité à l’université de Columbia, mais il écourta son séjour pour participer au mouvement chinois pour la démocratie de 1989. Au petit matin du 4 juin 1989, tandis que l’armée de libération du peuple entrait dans Beijing et piégeait les étudiants restés sur la place Tiananmen, Liu jouait le rôle de médiateur entre les étudiants et les soldats et réussissait à obtenir un arrangement qui permit à de nombreux étudiants d’éviter le bain de sang qui eut lieu dans d’autres quartiers de la capitale.

Étiqueté «meneur» et «éminence grise» du mouvement étudiant par le gouvernement, Liu fut arrêté le 6 juin et passa 18 mois à la prison de Qincheng, accusé de «contre-révolution». Il finit par être relâché en janvier 1991, avec l’interdiction d’enseigner ou d’occuper un quelconque poste universitaire. Il continua d’écrire des essais en faveur de la liberté d’expression et des droits humains, et fit des adeptes tant dans son pays qu’à l’étranger, convaincus par sa défense inébranlable, désintéressée et pacifiste de ses idéaux. Pour ses partisans, il représente ainsi la «conscience de la Chine». En 1995, il fut assigné à résidence avant d’être condamné à trois années de «rééducation par le travail» pour une série d’essais critiques à l’égard du gouvernement. À sa libération en octobre 1999, Liu continua à écrire des essais critiques, la majorité publiés à l’étranger mais largement diffusés en Chine.

Puis, le 8 décembre 2008, Liu fut de nouveau arrêté. C’était la veille de la journée des droits de l’homme, date que plus de 300 signataires chinois avaient choisie pour la publication de la Charte 08.

La Charte 08 suit consciencieusement le modèle de la Charte 77, ce document révolutionnaire publié en 1977 dans lequel des intellectuels tchèques et slovaques s’engageaient courageusement «à lutter individuellement et collectivement pour le respect des droits humains et civiques dans notre pays et dans le monde». Elle appelait à la fin du règne unique du parti communiste et à la mise en place d’un système fondé sur les droits humains, l’état de droit et la démocratie dans l’ex-Tchécoslovaquie. Liu est d’ailleurs parfois surnommé le Vaclav Havel chinois. «Parmi le peuple chinois», déclarent les signataires de la Charte 08, «un grand nombre [de citoyens] voient clairement que la liberté, l’égalité et les droits humains sont des valeurs universelles de l’espèce humaine et que la démocratie et un gouvernement constitutionnel constituent un cadre fondamental pour protéger ces valeurs».

La Charte 08, écrite en plusieurs mois, ne parvint à l’attention des autorités chinoises que quelques jours avant sa date de parution prévue. Après l’arrestation de Liu, une opération policière coordonnée à grande échelle fut lancée pour «dénicher les organisateurs» et empêcher la distribution de la Charte. Au cours des semaines et des mois qui suivirent, la police interrogea chacun des 303 premiers signataires, parmi lesquels figuraient des écrivains, des avocats, des journalistes, des universitaires, d’anciens membres du parti et des citoyens ordinaires, en insistant sur le fait que les autorités chinoises considéraient la Charte 08 comme «différente» des déclarations dissidentes précédentes et qu’il s’agissait «d’une affaire assez grave».

Le gouvernement chinois a pu, au début, s’inquiéter du possible tollé mondial suscité par l’arrestation du dissident le plus célèbre du pays. Cependant, la réaction diplomatique internationale fut pour le moins tempérée. En février 2009, la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton promit même, la veille d’une visite à Beijing, que les États-Unis ne laisseraient pas la question des droits humains «affecter» d’autres importants aspects des relations entre les États-Unis et la Chine.

Le 23 juin 2009, Liu fut officiellement arrêté et transféré à Beikan, le principal centre de détention de Beijing. Son procès, qui dura moins de deux heures, eut lieu le 23 décembre et la peine de Liu—la plus longue jamais attribuée pour «incitation à la subversion» depuis que ce crime a été inclus dans le code pénal chinois en 1996—fut prononcée le jour de noël, alors que la plus grande partie de la presse étrangère était en vacances, visiblement dans le but de minimiser les retentissements médiatiques à l’étranger.

Au cours du procès de Liu, le gouvernement avança que celui-ci avait «dépassé» les limites de la liberté d’expression en écrivant des essais qui avaient «ouvertement calomnié et incité d’autres personnes à renverser la puissance de l’État de notre pays». La cour d’appel qui maintint la première condamnation à 11 ans de prison statua: «En outre, le crime a été commis sur une longue période, et la malveillance subjective est immense. Les articles publiés ont été largement relayés, reproduits et visionnés, diffusant une influence exécrable. C’est un grand criminel et il doit être sévèrement puni comme le prévoit la loi».

En fait, dans les neuf essais produits par l’accusation, Liu défend invariablement l’idée que le changement politique ne peut être que progressif et pacifique. Dans la déclaration qu’il avait préparée pour le tribunal, mais qu’il n’eut jamais l’autorisation de lire, Liu disait: «Au cours des vingt dernières années... j’ai toujours exprimé l’opinion que les réformes politiques de la Chine devraient être progressives, pacifiques, disciplinées et contrôlées. Je me suis aussi constamment opposé aux réformes radicales brusques et d’un seul tenant, et encore davantage à la révolution violente».

Les avocats de Liu alignèrent sa défense sur ce point de vue, et invoquèrent des dispositions légales chinoises et des critères internationaux sur la liberté d’expression. La réponse de la cour n’occupe qu’une ligne à la fin du jugement: «Les raisonnements de la déclaration d’appel de la défense par les avocats de Liu Xiaobo sont insuffisants; par conséquent, la cour n’en accepte pas les arguments» (les neuf essais cités comme preuves par l’accusation, ainsi que tous les documents judiciaires du procès de Liu, sont disponibles sur le site de China Rights Forum, un magazine en ligne et en version imprimée publié par le groupe militant new-yorkais Human Rights in China.)

Le procès conférait un très superficiel vernis de légalité à une décision prise à l’avance par les dirigeants chinois. Liu lui-même ne se faisait pas d’illusions sur son issue: «Je sais depuis longtemps que quand un intellectuel indépendant s’oppose à un État absolutiste, le premier pas vers la liberté est souvent un pas vers la prison» a-t-il écrit après son arrestation. «Aujourd’hui, je fais ce pas; et la vraie liberté en est d’autant plus proche».

Liu est le plus célèbre des innombrables Chinois critiquant le gouvernement qui croupissent en prison pour avoir exprimé leur opinion de façon pacifique. Il s’inscrit parfaitement dans la tradition du prix Nobel de la Paix qui est d’honorer les activistes des droits humains appelant à des réformes politiques pacifiques. Kim Dae-jung, Lech Walesa et Aung San Suu Kyi sont quelques exemples des lauréats précédents qui relèvent de cette catégorie.

L’effet le plus positif de l'attribution du prix Nobel de la paix à Liu pourrait être  la possible naissance d’un intérêt à grande échelle pour la Charte 08 et les écrits de Liu en Chine. Alors que les textes de dissidents ont pour l’instant été circonscrits aux cercles relativement restreints de Chinois qui savent comment contourner la vaste censure d’Internet par Beijing, le prix Nobel pourrait conférer à Liu une notoriété instantanée qui rendrait impossible d’empêcher la diffusion en masse de la Charte 08 et des autres textes de Liu.

Comme semblaient le craindre les dirigeants chinois lorsqu’ils ont décidé d’emprisonner Liu, beaucoup de Chinois—y compris des membres du parti et des fonctionnaires—pourraient se reconnaître dans les propositions avancées par la Charte 08.

Des personnalités comme Vaclav Havel lui-même ont pressé le comité du Nobel d’attribuer à Liu le prix de cette année. Malgré l’avertissement du gouvernement chinois qu’accorder le prix Nobel de la paix à Liu serait «un grand tort», l’histoire pourrait bien en juger autrement.

Nicholas Bequelin

Traduit par Bérengère Viennot

Photo: Liu Xiaobo et sa femme Liu Xia Ho New/Reuters

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