Life

Jeff et Juliet, ou l'amitié d'un nouveau genre

Juliet Lapidos, mis à jour le 03.11.2010 à 16 h 20

L'amitié, rien que l'amitié et toute l'amitié entre un garçon et une fille, c'est possible. La preuve avec Jeff et moi.

Un groupe d'amis / Wonder_j via Flickr CC License By

Un groupe d'amis / Wonder_j via Flickr CC License By

Je ne compte plus les samedis soirs que j'ai passés, adolescente, à devoir choisir entre un trajet en bus pour rentrer chez mes parents, et un lit gigogne dans la chambre de mon ami Jeff. Le bus M79 qui, à New York, relie l'Upper West Side, où vivait Jeff, à l'Upper East Side, où je vivais, ne passe que très peu après minuit, et comme tout transport en commun, il est légèrement déprimant la nuit. Mais le lit gigogne n'était pas l'idéal non plus.

Jeff était mon meilleur ami. Comme il avait un couvre-feu, nous restions souvent chez lui à regarder des films jusqu'à l'épuisement. Il n'y avait rien, entre nous; notre relation était uniquement platonique. Malgré cela, c'était un peu gênant de demander à sa mère si je pouvais dormir chez eux, et un peu embarrassant de regarder le plafond côte à côte, lui dans son lit, moi dans le lit gigogne. Sans parler des vieux caleçons que je devais lui emprunter pour ne pas dormir en jean. Au final, je ne suis restée chez lui que deux fois.

Sous les néons du M79, entourée d'ivrognes, je me suis parfois dit que si j'avais eu une fille pour meilleure amie, le dilemme lit gigogne/bus ne se serait pas posé. Je n'aurais pas eu non plus à faire face aux soupçons de l'entourage. Physiquement, on faisait la paire: tous les deux petits, juifs aux cheveux bouclés... Certains se demandaient si nous nous aimions en secret –autre raison pour laquelle je préférais le bus.

Une histoire d'amitié

Nous étions sûrs de ne pas tomber amoureux, de garder toujours une relation paisible, d'où le sexe était exclu. Et c'est ainsi qu'il en a été, exceptions faites d'un maladroit baiser d'ados à la fête de l'Indépendance, l'été de notre rencontre, et d'une autre tentative encore plus maladroite sur un trampoline, peu de temps après. Notre histoire n'est pas une histoire d'amour. Jeff et moi sommes maintenant amis depuis 14 ans, sans interruption. Vers nos vingt ans, nous avons vécu ensemble pendant plus de trois ans, à regarder des films jusque tard dans la nuit puis à aller se coucher chacun de son côté, comme quand on était gamins. À mes yeux, il n'y a rien d'exceptionnel là-dedans; je trouve le scepticisme des autres étrange et borné. Pourtant, l'histoire des rapports humains leur donne raison: notre relation a bien quelque chose de remarquable et de parfaitement hors normes.

Que Jeff et moi soyons juste amis est autant affaire d'époque que de personnalité. En écho au point de vue universitaire, le critique littéraire William Deresiewicz estime que «l'amitié entre les sexes opposés semble n'avoir pas existé avant le XIXe siècle» et qu'elle n'est devenue «une éventualité acceptée par l'ensemble de la société» qu'au XXe siècle. Il y a encore deux générations de cela, les lieux où se développent l'amitié –universités, bureau, colonies de vacances (où Jeff et moi nous sommes rencontrés)– n'étaient pas mixtes. L'université où je suis allée, par exemple, n'a admis les filles qu'en 1969. Et ce n'est qu'à partir des années 1970 que le monde du travail s'est vraiment ouvert aux femmes (1). Si Jeff et moi étions nés en 1923 plutôt qu'en 1983, jamais nous n'aurions pu créer ce lien non-amoureux.

Une question de moeurs

Il apparaît clairement que l'amitié entre homme et femme, autrefois extrêmement rare, est un phénomène plus fréquent du fait de l'évolution de la société. En 1981, la sociologue Rebecca G. Adams a relevé que sur 70 femmes âgées interrogées, 67 percevaient l'amitié entre homme et femme comme un rapport de séduction. (L'idée même d'une relation platonique entre sexes opposés leur était difficilement concevable.) Vingt ans plus tard, en 2002, le magazine American Demographics a lancé une enquête plus approfondie à l'échelle nationale, et a obtenu des résultats très différents: de 25 à 34 ans, plus d'un adulte sur dix avait alors un(e) meilleur(e) ami(e), pas juste un bon copain ou une bonne copine, du sexe opposé.

L'étude que j'ai moi-même menée auprès de 600 lecteurs de Slate.com pendant l'hiver et le printemps derniers, suggère également une augmentation du phénomène. J'avais demandé aux participants d'estimer la proportion de leurs amis qui entretenaient une relation proche mais platonique avec le sexe opposé. Chez les adolescents, la moyenne était de 73 %; chez les vingt-trente ans, de 59 %; chez les trente-cinquante ans, d'environ 50%; et chez les plus de soixante ans, de 24%. Ces résultats pourraient signifier que les plus jeunes (célibataires et sans attaches) sont plus susceptibles d'avoir une relation platonique avec le sexe opposé et ce, quelle que soit l'époque. Mais ils pourraient aussi être révélateurs de notre temps: peut-être l'amitié entre homme et femme est-elle plus possible aujourd'hui qu'elle ne l'a jamais été.

Amitié sans sexe?

Cependant, le sujet est peu traité par la recherche, qui s'intéresse davantage aux liens entre personnes du même sexe; d'où un décalage important entre la généralisation du phénomène et son analyse. La culture, qu'elle soit érudite ou populaire, présente la même lacune. L'affirmation que James Joyce prête à M. Duffy dans la nouvelle Un Cas douloureux, comme quoi «l'amitié entre homme et femme est impossible car il doit y avoir rapport sexuel», relève quasiment de l'axiome. Et le point de vue hollywoodien, symbolisé par une réplique du film Quand Harry rencontre  Sally, ne se démarque pas: «Les hommes et les femmes ne peuvent pas être amis, parce que le sexe s'en mêle toujours.» Mon amitié avec Jeff ne serait donc qu'illusion?

Ces dernières années, c'est le duo homme homo/femme hétéro qui s'est imposé –dans des séries comme Will & Grace ou Sex and the City– pour incarner la relation platonique par excellence. Peut-être est-ce pour apprivoiser un sujet qui met mal à l'aise. (C'est une amitié moins déconcertante qu'entre un homme et une femme hétérosexuels. L'absence de désir de l'homme homo pour les femmes en général rend son absence de désir pour une femme en particulier –sa super copine– plus compréhensible.) Dans la culture populaire, le modèle qui se rapproche le plus de ce que Jeff et moi vivons, nous qui sommes tous les deux hétéros, est la relation qui unit Jerry et Elaine dans Seinfeld: celle d'amis qui, comme on ne manque jamais de nous le rappeler, ont un jour franchi le cap.

Avant de commencer mon enquête, je savais ce qu'était l'amitié entre homme et femme (Jeff et moi), mais je me demandais comment d'autres pouvaient vivre ce type de relation. Dans cette série d'articles, je m'emploierai donc à raconter l'histoire d'hommes et de femmes qui partagent leurs pensées, mais pas leur lit. Mon étude porte exclusivement sur des hétérosexuels, sur des relations qui, théoriquement, pourraient devenir amoureuses. Si l'absence de dimension sexuelle est ce qui la distingue de l'amour, l'amitié entre homme et femme ne saurait pourtant être définie uniquement par défaut. Intrinsèquement lié à l'égalité des sexes, ce type de relation contribuera peut-être même, dans le siècle à venir, à redessiner les rapports entre les hommes et les femmes.

Juliet Lapidos

Traduit par Chloé Leleu 

1)   Selon une étude menée en 1998 [PDF] par le Center for Demography and Ecology de l'université du Wisconsin-Madison. Certes, le primaire et le secondaire ont été mixtes bien avant les universités, et les enfants de sexe opposé pouvaient devenir amis. Cela étant, il était très difficile de rester proches à partir d'un certain âge, puisque filles et garçons étaient destinés à des sphères toutes différentes. Hommes patrons, femmes secrétaires: la relation employeur-employé est fort peu propice à la réciprocité de sentiments essentielle à l'amitié.

Photo: Un groupe d'amis / Wonder_j via Flickr CC License By

Juliet Lapidos
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