Life

Ça se sent que c'est toi

Slate.com, mis à jour le 30.03.2009 à 15 h 08

Les progrès de la recherche suggèrent que l'identification par l'odeur pourrait devenir une réalité.

Le département pour la Sécurité nationale va lancer plusieurs études visant à déterminer l'efficacité des méthodes d'analyse olfactive pour l'identification des personnes et la détection du mensonge. Ces travaux s'appuieront sur les découvertes liées à «l'empreinte olfactive», une signature chimique que certains scientifiques estiment aussi complexe et individuelle que l'ADN. A vu de nez, il est difficile de prendre au sérieux l'idée selon laquelle l'odeur d'une personne serait aussi unique qu'un flocon de neige. Pourtant, l'odeur corporelle sert à identifier les gens depuis le XIVe siècle, époque à laquelle l'homme commença à utiliser des chiens pour pourchasser les fugitifs.

Si on ne peut que reconnaître le mérite du meilleur ami de l'homme, il apparaît que ses capacités ont leurs limites. En effet, les chiens ne sont pas aussi infaillibles qu'on pourrait le croire. Les meilleurs éléments parviennent à reconnaître une odeur dans 85% des cas, mais un chien mal dressé, ou à l'odorat médiocre, ne fera pas mieux que vous et moi. Il existe désormais des méthodes scientifiques plus efficaces pour analyser les odeurs. Ainsi, les recherches visant à mettre au point des nez, ou renifleurs, électroniques permettent aux scientifiques de comprendre comment les êtres humains se reconnaissent entre eux grâce à leur odeur. Nous savons déjà, par exemple, qu'une mère et son bébé peuvent se reconnaître mutuellement par ce moyen. Les chercheurs désignent ce phénomène par l'élégante expression d'«effet aisselles» et supposent que beaucoup d'animaux utilisent la même méthode pour identifier leurs parents proches. Cette hypothèse m'a donné une idée. Serait-il possible de reconstituer un arbre généalogique grâce aux techniques modernes d'analyse des odeurs, comme on le fait avec les tests ADN? Pour le savoir, je me suis adressé à un chercheur spécialisé dans les techniques médico-légales d'identification par empreinte olfactive.

Cocktail

Kenneth Furton, chimiste rattaché à l'Université internationale de Floride, étudie les odeurs les plus utiles aux enquêtes de la police scientifique. Les assassins portant rarement l'arme du crime sous l'aisselle, il s'agit des odeurs émises par les mains. Depuis cinq ans, Furton décompose les éléments chimiques qui constituent ces odeurs, dont les acides odoriférants, les alcools, les aldéhydes, les hydrocarbures, les esters, les cétones et les composés d'azote.

Un cocktail puissant, à n'en pas douter, mais loin d'être le plus chargé. Et pour cause, les mains ne contiennent pas de glandes apocrines, ces usines à odeurs situées sous les aisselles et les aines, qui servent à tenir tout le monde au courant de nos dispositions sexuelles. Par contre, les mains sont dotées de nombreuses glandes eccrines, utiles à la régulation thermique, ainsi que de glandes sébacées, qui génèrent elles aussi leurs propres odeurs. Ces différents arômes se mélangent aux vapeurs produites par les cellules mortes de notre peau et par notre respiration pour former un véritable panache odorant.

Fort de ces connaissances de base, j'ai proposé à Furton de reconstruire mon arbre généalogique à partir de données tirées de nos odeurs respectives. N'ayant jamais réalisé ce type de test, il a convenu que cela s'avérerait peut-être impossible, mais qu'il était prêt à essayer. Pour réaliser l'expérience, j'ai enrôlé ma mère, mon père, mon oncle Merritt, ainsi que mes cousins jumeaux, Ricky et Johnny.

Les prélèvements d'échantillons ont été réalisés selon un protocole rigoureux, dans des pièces étanches et surveillées par caméras. En Virginie, ma mère, mon père et moi nous sommes soigneusement lavé les mains sans savon, puis les avons séchées seulement en les agitant. Pour déclencher la sudation, nous nous sommes vigoureusement frotté les mains avant de les refermer sur des morceaux de gaze. Pendant dix minutes, nous avons gardé les mains levées devant nous en regardant une émission politique à la télévision, pendant que notre odeur imprégnait le tissu. En Californie, mon oncle et mes cousins ont regardé un match de basket. Chaque personne a fourni trois échantillons, qui ont été envoyés en Floride, à une doctorante de Furton, Davia Hudson, qui les a analysés au chromatographe et au spectromètre de masse. (Cliquez ici pour voir un diagramme de l'expérience).

Etranges résultats

Les résultats furent intéressants, quoique pas vraiment dignes du prix Nobel. Selon Hudson, nos profils olfactifs étaient «très semblables», mais les échantillons souffraient d'un «faible taux de reproductibilité», probablement dû à une contamination. Elle a donc éliminé un échantillon de chaque sujet. Malgré cela, l'analyse d'un des échantillons de ma mère a donné un taux de similarité de 94% avec ceux de son neveu Johnny, résultat fort improbable. En effet, la ressemblance était supérieure à celle entre Johnny et son frère jumeau, Ricky. (Alors que les vrais jumeaux ont la même odeur).

Néanmoins, l'arbre olfactif ainsi formé a un parfum bien familier. Selon lui, mon odeur est semblable à celle de mon père, avec des taux de citrus et de suif très proches, qui reflètent très certainement notre passion commune pour les sandwichs aux travers de porc. Les deux clones, Ricky et Johnny, ont aussi une odeur très proche, avec une note de brûlé du côté de Ricky, probablement due à sa faiblesse pour les Caramel Frappuccinos. Globalement, les hommes ont des profils semblables, à l'exception de mon oncle, dont l'odeur semble venir d'une autre planète. Il semble excréter un bouquet des plus rudes, à la fois huileux, âcre et sucré, produit par ses curieuses habitudes alimentaires. Une seule personne semble avoir un vague élément en commun avec lui, ma mère qui, après tout, est sans doute bien plus proche de lui qu'elle n'est prête à le reconnaître. (Cliquer ici pour voir les différents composés chimiques).

Le dicton selon lequel on est ce qu'on mange s'applique tout à fait à l'odeur corporelle, qui est largement influencée par notre régime alimentaire, mais aussi par les différents produits cosmétiques que nous utilisons. Une des plus importantes difficultés à laquelle se heurtent les chercheurs est donc de déterminer «l'odeur primaire» d'un individu. Le fumet originel, si vous préférez. J'ai montré les résultats de mon expérience à George Preti, un spécialiste de l'emprunte olfactive dont les travaux sont financés par l'Agence de recherche de la défense (Darpa). Sa principale critique a porté sur la contamination des échantillons par des odeurs issues de l'environnement. Par exemple, mon oncle et mon cousin Ricky avaient du linalol sur les mains, un parfum présent dans de nombreux produits, savons, shampoings et détergents. Mais Preti a admis l'idée selon laquelle mon odeur était plus proche de celle de mon père que de celle de ma mère. Selon lui, à la différence de l'héritage génétique, la transmission des odeurs «ne se fait pas sur une base de 50-50.»

Discrimination par l'odeur

Vous ne serez pas surpris d'apprendre que l'odeur varie notamment en fonction du sexe. Une étude récente affirme que les hommes sentent le fromage et les femmes, le pamplemousse ou l'oignon. Elle change aussi selon l'âge. Preti a découvert plusieurs composés dont la présence augmente avec le vieillissement, comme l'aldéhyde nonanal, qui n'est pas la molécule que certains désignent comme responsable de «l'odeur des personnes âgées». Il semble même que les odeurs primaires diffèrent selon l'ethnie d'origine. Les Asiatiques, par exemple, ont moins de glandes apocrines que les Blancs ou les Noirs. Anecdote intéressante, dans un livre consacré aux odeurs intitulé «Headspace», Amber Marks raconte que dans les années 1990, une société britannique spécialisée dans la mise au point de renifleurs électroniques a reçu commande de la police sud-africaine d'une analyse permettant d'établir la «signature olfactive» des Noirs. La société en question a refusé, mais un employé a confié à Marks qu'il aurait été possible de déterminer cette catégorie olfactive ethnique.

Si l'idée d'une taxinomie des odeurs selon l'ethnie vous fait froid dans le dos, l'histoire de la discrimination par l'odeur ne vous rassurera pas. Au XIXe siècle, l'âge des empires, de savants Européens affirmaient que les Finlandais, les Esquimaux, les Juifs, et bien d'autres, possédaient une odeur caractéristique, et bien sûr déplaisante. Curieusement, les savants asiatiques considéraient que les Européens étaient ceux qui sentaient mauvais. On pensait que les Noirs attiraient davantage les requins à cause de leur odeur dominée par les «ammoniaques». Les femmes blondes sentaient toutes le «musc», les vieux, les «feuilles séchées» et les fous dégageaient des effluves à la fois «fétides et pénétrants». En 1829, un savant français mis au point une grille d'identification des criminels par l'odeur, mais il ne parvint pas à différencier les femmes brunes des hommes blonds. Aujourd'hui, nous savons que ces classifications n'ont aucune validité scientifique. D'ailleurs, les êtres humains n'arrivent même pas à faire la différence entre leur propre odeur et celle d'un chimpanzé. Il existe cependant des types d'odeurs assez précis, dont vous trouverez la représentation ici.

Les Experts

Les progrès de la recherche suggèrent en tout cas que l'identification par l'odeur pourrait devenir une réalité. Furton estime par exemple que les odeurs feront bientôt partie des indices recueillis sur le lieu d'un crime: «un homme d'origine américano-irlandaise, âgé d'environ 50 ans, qui utilise un déodorant Axe et aime l'ail.» Les policiers pourraient également prélever un échantillon d'odeur sur un suspect, grâce à un appareil tel que celui-ci, sans même le toucher, et surtout sans en demander l'autorisation à qui que ce soit.

Alors que depuis des siècles, nous ne pensons qu'à repousser les mauvaises odeurs, il se pourrait donc que nous soyons désormais amenés à protéger notre «intimité olfactive». En effet, notre odeur peut donner de nombreuses informations sur notre vie privée, et notamment sur notre état de santé. Preti et Furton travaillent par exemple à détecter l'odeur du cancer ou du diabète, et Furton étudie les différences d'odeur entre les personnes normales et les personnes souffrant de dépression. De plus, au contraire des échantillons contenant l'ADN, comme la salive ou le sang, il est impossible de cacher son odeur, ou de refuser de la donner, puisque nous ne pouvons pas nous empêcher de l'émettre. D'ailleurs, la surveillance par l'odeur existe déjà. En 2007, un article du «Spiegel» expliquait que la police allemande avait recueilli des échantillons d'odeurs sur des activistes avant la tenue d'un sommet du G8, méthode qu'on aurait pu croire disparue avec la Stasi.

A côté des risques d'invasion de la vie privée, les chercheurs devront également prendre en compte notre méconnaissance des odeurs et nos préjugés à leur égard. Celles-ci peuvent persister pendant plusieurs jours et elles sont invisibles, ce qui rend souvent très difficile d'en déterminer l'origine. La maxime bien connue des jeunes enfants, «c'est celui qui le sent qui l'a fait», illustre bien le caractère aléatoire des accusations reposant uniquement sur des preuves olfactives. Or, dans ce domaine, il semble que la science n'ait pas encore les moyens de dépasser le niveau de précision de la sagesse populaire.

Dave Johns
Traduit de l'anglais par Sylvestre Meininger

(Photo : capture d'écran d'une publicité japonaise pour déodorant)

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