Economie

Goldman Sachs, génie du mal financier

Marie-Laure Cittanova , mis à jour le 07.10.2010 à 21 h 24

Dans son livre LA Banque, Marc Roche montre le pouvoir et l'irresponsabilité de la plus grande banque d'affaires de la planète.

Le siège de Goldman Sachs au 85 Broad Street dans le quartier de la finance à Ma

Le siège de Goldman Sachs au 85 Broad Street dans le quartier de la finance à Manhattan Brendan McDermid / Reuters

En 2008, le monde a découvert qu’une banque d’affaires, totalement inconnue du grand public, pouvait mettre en péril l’économie mondiale. C’était Lehman Brothers, lâchée par la banque centrale américaine, et dont la faillite, le 14 septembre 2008, a déclenché la plus grande crise financière de l’histoire. Lehman Brothers anéantie, il reste une banque d’affaires dominante: celle que Marc Roche, correspondant du Monde à la City de Londres nomme LA Banque: Goldman Sachs. Une institution hyper puissante, présente dans tous les avatars de la crise. La crise grecque? Goldman. La chute de l’euro? Goldman. Le refus de la régulation? Goldman encore.

Dans sa «biographie non autorisée», puisque les dirigeants de LA Banque n’ont voulu répondre à aucune de ses questions, Marc Roche souligne comment un modeste établissement en partenariat, longtemps spécialisé dans les financements aux entreprises, est devenu un monstre financier. Mais Goldman Sachs n’est pas seulement cela: c’est aussi et peut être avant tout un réseau serré d’influence au service de sa puissance: secrétaires au Trésor, directeurs de banque centrales, Commissaires européens émargent ou ont émargé chez Goldman Sachs. C’est ce réseau d’influence qui rend LA Banque si puissante.

Qu’on en juge: Henry Paulson, numéro deux de GS avant de devenir secrétaire au Trésor de George Bush; Robert Rubin, patron de GS après avoir été secrétaire au Trésor de Bill Clinton; Donald Sutherland, ancien commissaire européen à la Concurrence, ex -président de Allied Irish Bank puis du Gatt (maintenant OMC) et de BP, devenu président de Goldman Sachs International; Mario Draghi, gouverneur de la Banque d’Italie, candidat à la tête de la BCE, ex-vice-président Europe de GS Internationale, la filiale basée à Londres de la banque américaine. Mario Monti, ex-commissaire au marché intérieur  puis à la Concurrence à Bruxelles, aujourd’hui conseiller aux affaires internationales de la firme. Otmar Issing, ex-membre du directoire de la Bundesbank, économiste en chef de la BCE, conseiller international de Goldman Sachs.  

Cet excellent réseau de relations facilite grandement la tâche de la banque, notamment dans l’exercice de ses fonctions de conseil aux gouvernements. C’est ainsi qu’Antigone Loudiadis, banquière chez Goldman Sachs à Londres, a aidé la Grèce à dissimuler sa dette afin d’être en mesure de rejoindre la zone euro en 2002. Pas très éthique? Peut être, mais ce qui l’est moins encore, c’est de spéculer ensuite contre l’euro, lorsque l’endettement grec se révèle supportable. Quant à Madame Loudiadis, elle a reçu une promotion… Elle est une de ces professionnels que Marc Roche appelle des «moines banquiers», sans états d’âme, travailleurs à l’extrême, prêts à tout pour rester les meilleurs dans leur branche, et partir, fortune faite, au bout de dix à quinze ans.

Goldman Sachs n’a pas seulement joué double jeu avec la Grèce. C’est dans cette banque aussi que s’est déroulé le scandale Abacus, ce fonds qui prenait des positions contraires à celles conseillées aux clients de Goldman. Peu à peu, LA Banque a multiplié ainsi les conflits d’intérêt, prenant des participations dans des sociétés  qu’elle conseille comme investissement à des clients, pratiquant la vente à découvert de titres, spéculant sur les devises ou les matières premières à grande échelle…

Dans le monde né de la crise de 2007-2008, Goldman Sachs fait partie de la superligue, les banques survivantes, sorties renforcées de la crise et parfois en situation d’oligopole, remarque Marc Roche. Cela lui permet de financer à bon compte ses activités et de dégager de gros profits qui permettront de distribuer des bonus plus que confortables. Goldman Sachs international vient d’ailleurs d’annoncer la distribution d’une prime exceptionnelle à son personnel. Celle-ci a une caractéristique : distribuée aujourd’hui, elle échappe à la taxation britannique! L’arrogance de GS ne se dément pas.  

Pour contrer l’influence de ces grands établissements, Marc Roche est en faveur de la solution prônée par Paul Volker aux Etats-Unis: revenir sur la déréglementation des années 90, séparer les activités de banques d’affaires et de banque de dépôt, et réglementer sévèrement les activités de marché. Limiter la taille des établissements, c’est éviter le dilemme posé par le «too big to fail», (trop grosses pour couler) qui assure à ces banques le soutien public quoi qu’elles fassent. La bataille fait rage, cette idée étant évidemment combattue par les grandes banques elles-mêmes.

Devenue le «petit génie du mal» incarnant toutes les dérives du système financier, Goldman Sachs continue pourtant à fasciner, constate Marc Roche. Lui-même n’y échappe pas, au terme d’une enquête qui éclaire fort bien les mécanismes qui ont conduit le monde au bord de la déroute financière.

Marie-Laure Cittanova

La Banque, Marc Roche, 310 pages, 19,50 euros, éditions Albin Michel

Photo: Le siège de Goldman Sachs au 85 Broad Street dans le quartier de la finance à Manhattan Brendan McDermid / Reuters

Marie-Laure Cittanova
Marie-Laure Cittanova (35 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte