France

La CGT vote Sarkozy

Jean-Marie Colombani

La radicalisation du mouvement offre au président le point de retournement dans l’opinion qu’il attendait.

Dans la manifestation lilloise du 7 septembre 2010. REUTERS/Pascal Rossignol

Dans la manifestation lilloise du 7 septembre 2010. REUTERS/Pascal Rossignol

La CGT (Cheminots) vote Sarko! Croyant bien faire, c’est-à-dire affaiblir la position, jusqu’alors «responsable», du leader de la CGT, Bernard Thibault –position commune avec celle de la CFDT–, la CGT cheminots, suivie par d’autres syndicats dans les transports, et peut-être ailleurs, a donc choisi l’affrontement politique. Radicaliser le mouvement, notamment à travers des secteurs d’activité qui sont moins concernés par la réforme des  retraites, c’est, à coup sûr, offrir à Nicolas Sarkozy le point de retournement dans l’opinion qu’il attendait; celui à partir duquel il peut espérer ressouder autour de lui et retrouver la position dont il s’est lui-même privé en lançant sa triste offensive contre les Roms: celle de fédérateur des droites. Didier Le Reste et les autres lui offrent, avec leur mot d’ordre de grève reconductible, de pouvoir fédérer les droites qu’il venait lui-même de disloquer. Car, même si la réforme des retraites est impopulaire, on imagine mal que le désordre social, s’il s’installait, séduise une majorité de Français.

Symbole contre symbole

Reprenons. Au commencement était donc la réforme des retraites. On devrait dire: «une» réforme et non «la» réforme, car chacun sait que les difficultés du système seront corrigées pour un maximum d’une dizaine d’années. Comme ce fut le cas déjà de la réforme Balladur, complétée par celle de François Fillon. Considérer une réforme plus fondamentale et plus durable, c’eût été accepter la perche tendue par la CFDT: envisager une retraite à points complétée, pour le socle universel, par la garantie de l’impôt. Au contraire, le gouvernement a choisi de colmater le système de répartition auquel le plus grand nombre est attaché et jouer presque exclusivement sur les bornes d’âge (60/62 et 65/67). Le schéma était donc limpide: on allait se battre symbole contre symbole. Moi, Nicolas Sarkozy, je fais tomber l’un des derniers grands symboles de la gauche: la retraite à 60 ans. Qui dit mieux? La gauche, de son côté, ne pouvait éviter le piège en offrant une contre-réforme. Ce que font sans doute les experts. Mais, dans le discours public, on a surtout retenu un seul mot d’ordre: on rétablira la retraite à 60 ans!  Au risque d’être aussitôt catalogué parmi ceux qui, contre toute raison, promettent de «raser gratis».

Les syndicats CGT et CFDT avaient, eux, choisi une ligne réformiste: ne pas nier la nécessité de la réforme et se battre pour l’améliorer. En sachant que la retraite à 60 ans est en effet un symbole fort et fédérateur pour les salariés. Ils avaient donc, jusqu’à présent, adopté une tactique élastique évitant d’offrir une résistance frontale et, par une gestion très maîtrisée des manifestations et des journées d’action, réussissant à ancrer dans l’opinion l’idée d’une réforme injuste et d’un gouvernement sourd à l’injustice. A charge, pour tout un chacun, de solder les comptes en mai 2012.

Les annonces de grève reconductible, et donc l’entrée dans une zone nécessairement tumultueuse et très incertaine, revient en fait à offrir au pouvoir l’affrontement bloc contre bloc dont on peut penser qu’il était souhaité. Car Nicolas Sarkozy est tout entier tendu vers la préparation du premier tour de l’élection présidentielle. Il est donc dans une entreprise de ré-identification.

Premier temps: il choisit le thème de la retraite à 60 ans. Il ne s’agissait nullement d’un engagement de campagne: il avait promis exactement le contraire, à savoir de ne pas y toucher.  Son choix est donc très politique. Avec l’espoir d’attirer le regard sur l’irréalisme des propositions de la gauche, ou mieux, d’accréditer l’idée qu’elle veut en effet «raser gratis». Objectif: retrouver son identité d’origine, celle de celui qui réforme et qui, au besoin, bouscule les droits acquis au nom de l’urgence de la réforme.

Le champ des possibles

Deuxième temps: le retour aux fondamentaux. Les discours sécuritaires –cette fois ultra sécuritaires– agrémentés, si l’on ose dire, du sort particulier réservé aux Roms. Objectif: répondre à une demande sociale qui reste celle de «la loi et l’ordre»; récupérer une partie de l’électorat du Front national et surtout créer les conditions d’un bon report de cet électorat au deuxième tour. Cette fois, on était presque dans l’erreur stratégique. La droite s’est divisée, encouragée par les évêques (qu’un voyage au Vatican ne suffira sans doute pas à décourager). Ce qu’il a gagné ici, il était en passe de le perdre là. Bref le mécanisme de la défaite était en vue avec, sans doute, de meilleurs reports de l’électorat d’extrême droite, mais une abstention différentielle alimentée par celles et ceux qui continuent de se reconnaître dans une droite libérale modérée et centriste.

A ce moment-là du scénario, des grèves illimitées dans les transports notamment, secteur exonéré de la réforme et dont le caractère politique ne manquera pas d’être souligné, peut lui permettre de retrouver cet électorat qui était tenté de s’en détacher. Sans doute, certains se laissent-ils enivrer par l’antisarkozysme ambiant; d’autres, à gauche, sont toujours fascinés par le discours révolutionnaire et l’espoir d’un grand soir social. Or, à chaque fois que le PS se retrouve attiré sur les positions de l’extrême gauche, il éloigne de lui la perspective de l’alternance.

Mais lorsque s’installe une situation telle que celle qui se profile à l’horizon de la semaine prochaine, tout devient possible. Soit le scénario d’une aspiration à l’ordre, qui profite au pouvoir en place. Soit celui que décrivait ici même Gilles Bridier, lorsqu’il évoquait la somme des tensions qui peuvent un jour se coaguler et provoquer un véritable tremblement de terre social.

Jean-Marie Colombani

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