Monde

La gauche américaine est-elle «élitiste»?

Jacob Weisberg, mis à jour le 13.10.2010 à 9 h 41

L'épouvantail favori de la droite est le mot «élitisme». Que signifie-t-il?

NastRepublicanElephant

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S' il est une épithète dont la droite ne se lasse jamais, c'est bien «l'élitisme». Les républicains en accusent constamment les démocrates depuis le début de la campagne actuelle, tel RandPaul, candidat au Sénat pour le Kentucky, qui a récemment traité le Président Obama«d'élitiste libéral.. [qui] pense qu'il sait ce qui est le mieux pour le peuple». Avec la montée en puissance du Tea Party, les conservateurs ont même commencé à s'agonir d'injures les uns le autres, telle Sharron Angle, candidate républicaine du Nevada qui a accusé le Sénateur sortant de l'Utah d'être «devenu un de ces élitistes qui ont perdu contact avec le réel». Les conservateurs se désolent de constater que le pays tout entier est en train d'y succomber, comme l'a récemment évoqué la candidate de Californie au Sénat, Carly Fiorina, assurant que «le rêve américain est en danger» en raison des «élitistes» en charge du gouvernement.

Les élites d'après les Républicains

Lorsque l'ancienne riche dirigeante d'une des plus grandes compagnies des Etats-Unis (Hewlett-Packard) se présente comme une victime de l'élitisme, ce terme nous apparaît soudain comme bien éloigné de son acception libérale. Qu'est-ce que les républicains entendent par ce mot venu du français? À l'inverse du sociologue radical C.Wright Mills, qui a popularisé le terme pour décrire une identité commune fondée sur des intérêts économiques, les républicains l'appliquent aux champs de l'éducation, de la géographie, de l'idéologie, du goût et du style de vie. Ainsi, un banquier d'investissement millionnaire travaillant pour Goldman Sachs, ayant étudié à Harvard et lisant le NewYork Times est (selon leurs vues) un élitiste, mais un directeur-général millionnaire qui est allé à l'université de son Etat et verse des fonds au Parti républicain ne l'est pas.

Brian Williams mit le doigt sur cette frontière floue lorsqu'il interviewa John McCain et Sarah Palin, les deux têtes de file du Parti républicain, sur NBC en 2008 et leur posa cette question aussi simple que brillante: «Qui est membre de l'élite?»

Palin a répondu la première: «J'imagine qu'il s'agit des gens qui pensent qu'ils sont plus forts que tout le monde».

McCain a ensuite développé: «Je sais où bon nombre d'entre eux vivent –dans la capitale de ce pays et à New York –ce sont ceux avec qui elle [Palin] ne s'est jamais rendue à un cocktail à Georgetown –ceux qui pensent qu'ils peuvent dicter leurs croyances à l'Amérique plutôt que de laisser les Américains décider pour eux-mêmes».

Ainsi, McCain, fils et petit-fils d'amiraux de l'US Navy, un millionnaire qui ne parvenait pas même à se souvenir du nombre exact de maisons dont il était propriétaire, pouvait-il accuser son adversaire métis, élevé par une mère célibataire et qui ne venait que très récemment de finir de payer l'emprunt qu'il avait contracté pour financer ses études, d'être le candidat issu de l'élite.

Deux conceptions de l'élitisme

Bien qu'elles paraissent similaires de prime abord, il existe une grande différence entre les définitions données par Palin et par McCain. Palin définit les élitistes comme des gens qui se croient supérieurs aux autres –une catégorie de personnes qui, le jour du scrutin, et grâce à son autobiographie, sont apparus comme formant la grande majorité de son équipe de campagne. Palin se montra très irritée par le manque de respect dont elle avait le sentiment d'être la victime et considérait comme insultant d'être regardée avec condescendance par des gens qui, pensait-elle, se croyaient meilleurs qu'elle. Son anti-élitisme prenait donc le parti des Américains qui se sentent eux aussi snobés, et pas seulement dans le domaine de la politique. Sa définition fait donc de l'élitisme une forme de snobisme social, mais qui ne s'appuie ni sur la famille, les origines ethniques ou la fortune, mais plutôt sur le statut conféré, au sein de la société américaine, par des institutions universitaires.

McCain, quant à lui, définit l'élitisme non pas comme le fait de croire que vous valez mieux que les autres mais que vous savez tout mieux que tout le monde. C'est précisément ce que pense Rand Paul des libéraux: «Ils pensent qu'ils peuvent nous dire ce qu'il faut que l'on fasse et que les Américains ne sont pas assez intelligents pour être en mesure de prendre soin d'eux-mêmes», a-t-il déclaré lors d'un récent coup de gueule contre la construction d'une mosquée à Manhattan (et pan dans les dents des progressistes). «Je considère que c'est une manière très arrogante de traiter le peuple américain.» C'est sans doute ce que Newt Gingrinch avait aussi en tête lorsqu'il parlé du «gouvernement des élites, par les élites, pour les élites». (Une référence au dernier paragraphe du discours de Gettysburg de Lincoln, NdT). Selon la définition de McCain-Paul-Gingrinch, un élitiste est donc quelqu'un qui pense que l'opinion d'une minorité doit parfois l'emporter sur l'opinion de la majorité.

Les contradictions de l'élitisme républicain

Il est aisé de comprendre les implications politiques de chacune de ces définitions. Le ressentiment de Palin à l'égard des libéraux qui prennent les conservateurs de haut s'appuie sur l'idéal américain d'égalité sociale. Dans une société fondée sur la méritocratie, le rejet prend des formes plus violentes encore que dans des sociétés aristocratiques ou héréditaires, puisque ceux qui se situent en bas de l'échelle ne peuvent se plaindre du caractère arbitraire du système. La posture victimaire de Palin est une réponse à ce sentiment d'exclusion. Toute l'ironie tient dans le fait qu'elle adopte cette posture pour la mettre au service de politiques ayant pour effet d'accentuer les inégalités au sein de la société américaine.

La protestation de McCain à l'encontre des anti-majoritaires joue elle aussi sur une corde sensible. Elle offre également l'avantage de vider les questions de leur substance en les reformulant en des termes culturels. Tous les débats portant sur l'augmentation des impôts, des dépenses de santé ou sur la lutte contre le réchauffement climatique peuvent ainsi être tués dans l'œuf en se contentant de répondre qu'il serait temps que certaines personnes cessent de nous dire comment nous devons vivre. L'ironie de cette posture tient au fait que ce populisme quasi pavlovien est sans doute celui qui s'éloigne le plus de la philosophie conservatrice. C'est Edmond Burke qui, le premier, exposa le principe selon lequel les législateurs élus doivent à leurs électeurs d'agir selon leur conscience plutôt que de se contenter de mettre en pratique l'opinion de la majorité. Il est en effet aussi nécessaire qu'appréciable de voir des experts trancher sur des sujets complexes. Je préfère voir une politique de l'énergie nucléaire mise en place par le prix Nobel Steven Chu de Berkeley plutôt que par un plébiscite – ou de voir les règles d'acquisition de matériel militaire fixée par John McCain.

Le problème que pose cet anti-élitisme primaire du Parti républicain n'est pas celui de sa définition mais de ses contradictions. En pratique, les conservateurs ne sont pas moins enclins que les libéraux à prendre les gens de haut ou à expliquer aux gens comment il doivent mener leur vie. L'anti-snobisme de Palin a pour principe que ceux qui vivent au centre des Etats-Unis, possèdent des armes à feu et vont à l'église sont plus authentiques, plus«Amérique réelle», que ceux qui vivent dans des villes de la côte, professent leur athéisme ou font preuve d'un patriotisme moins démonstratif. Mais affirmer que les homosexuels ne devraient pas avoir le droit de se marier, que chacun doit être libre de ne pas avoir d'assurance maladie ou que l'essence devrait être moins taxée consiste également à prendre position sur la manière dont «les autres devraient vivre». Gingrinch et d'autres ne contestent la légitimité des décisions démocratiques que lorsqu'elles entrent en contradiction avec l'idéologie de droite. Si un juge soutient le mariage homosexuel, il fait preuve d'élitisme libéral. Si le même juge invalide le système de sécurité sociale voulu par Obama, il défend la Constitution. Une telle hypocrisie se fonde sur l'idée d'un état de nature pré-politique, selon laquelle nous aurions vécu dans une liberté abstraite avant que le gouvernement n'intervienne pour limiter nos libertés et nous contrôler.

Dans la vraie vie, nous souffrons autant de l'arrogance des conservateurs que de la suffisance des libéraux, car nombreux sont les Républicains et les Démocrates qui pensent savoir tout mieux que tout le monde. L'arrogance et le paternalisme sont des attitudes qui transcendent les partis. Mais l'élitisme, quant à lui, est avant tout subjectif.

Jacob Weisberg

Traduit de l'anglais par Antoine Bourguilleau

Photo:NastRepublicanElephant, "The Third-Term Panic", by Thomas Nas, wikimedia.

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