France

Retraites: la logique de la radicalisation

Gilles Bridier, mis à jour le 11.10.2010 à 7 h 25

En durcissant leur opposition à la réforme des retraites, les syndicats installent leur mouvement dans la durée. Le scénario n’est pas vraiment surprenant.

Dans les rues de Marseille le 2 octobre Jean-Paul Pelissier / Reuters

Dans les rues de Marseille le 2 octobre Jean-Paul Pelissier / Reuters

La nouvelle est tombée mercredi 6 octobre à 15 heures. Dans un communiqué, le secrétaire général de la CFDT Cheminots, Arnaud Morvan, indique que son syndicat «montrera la voie du renforcement de la mobilisation en s’inscrivant dans un préavis de grève reconductible à partir du 12 octobre.» A priori, rien de très surprenant tandis que la mobilisation contre la réforme des retraites portée par le ministre du Travail Eric Woerth, ne faiblit pas. Mais jusque là, la CFDT faisait partie des syndicats plutôt opposés à la radicalisation du conflit avec le gouvernement. Si la CFDT Cheminots embraye malgré tout sur le mot d’ordre de la CGT ayant appelé quelques heures plus tôt à une grève reconductible à la SNCF, c’est que le mouvement a changé de dimension.

Cette radicalisation a été évidemment envisagée au gouvernement. Tout se passe donc comme on pouvait le supposer, dès l’instant où les défenseurs de la réforme déclarent que le recul de l’âge de la retraite n’était «pas négociable», et que les syndicats ont répondu que cette disposition n’est «pas acceptable»: l'affrontement dur était écrit. En se privant sciemment les uns et les autres de toute ligne de repli possible, le conflit ne pouvait que s'envenimer.

Stratégie syndicale et bataillons militants

Les syndicats ont développé  leur stratégie avec prudence et en prenant le temps. Avec des sondages montrant que, depuis le début de l’été, plus de six Français sur dix soutiennent leur mouvement, ils sont confortés et poussés à maintenir la pression. Les grandes manoeuvres ont déjà commencé depuis plusieurs semaines. Ce n’est pas un hasard si c’est d’abord dans les ports, et notamment à Marseille-Fos, que le durcissement est monté d’un cran. Les grèves ont, ici, déjà commencé. Officiellement, elles visent à dénoncer les menaces sur l’emploi que fait planer une réforme qui élargit les tâches confiées à des entreprises privées. Officieusement, personne n’est dupe: les grèves dans les ports et les raffineries s’inscrivent dans l’opposition à la réforme des retraites. Et la Fédération des ports et docks de la CGT ayant toujours cultivé sa différence et son indépendance au sein de la confédération, elle était toute désignée pour lancer les premiers coups de semonce.

Derrière elle, la CGT-RATP a suivi, annonçant une grève reconductible après la prochaine journée d’action unitaire du 12 octobre. Logique: il s’agit d’une section syndicale traditionnellement dure, forcément en pointe dans la radicalisation. La CGT-Cheminots n’a pas tardé non plus: avec 39% des suffrages aux dernières élections professionnelles à la SNCF en mars 2009, elle a contenu SUD. De son côté, Didier Le Reste, patron de la CGT-Cheminots et lui-même partisan d’une ligne plus dure que celle de Bernard Thibault à la tête de la confédération, n’est pas insensible à la pression exercée par SUD. Lors de précédents mouvements sociaux, il est déjà arrivé que la CGT soit dépassée par plus radicaux qu’elle et doive ensuite courir pour rependre le contrôle de la contestation. Pas question pour elle de prendre ce risque cette fois-ci.

Sous la contrainte de la représentativité

Quant à la CFDT, elle tire les leçons de la réforme de la représentativité syndicale de 2008. Compte tenu des nouvelles contraintes, FO, la CFE-CGC et la CFTC ne disposent plus de délégués à la SNCF. Et si la CFDT a réussi à passer le cap de la représentativité, elle n’a totalisé que 11,5% des voix malgré le ralliement des autonomes de la FGAAC. Pas question de connaître le sort des de FO ou de la CFTC: la CFDT-Cheminots ne peut se permettre de laisser son audience se dégrader. D’où son durcissement, avant même que ne s’exprime l’UNSA, autre élément réputé «modéré» de l’intersyndicale… et qui a aussi, dans le sillage des autres, appelé à la grève reconductible.

Une fois le signal donné dans les transports, le même préavis de grève reconductible a été déposé dans les secteurs de l’énergie et du raffinage, des transports urbains…

Durcissement, un possible effet boomerang

Le durcissement était donc prévisible. Etait-il même souhaité par le gouvernement? Un mouvement trop dur trop vite aurait toutes les chances de tourner l’opinion publique contre les syndicats, en cas de pénurie de carburant, de coupures d’électricité à répétition, de blocages illimités dans les transports.

Les pouvoirs publics peuvent vouloir jouer cette carte. Ils se souviennent de la façon dont le premier ministre britannique Margaret Thatcher a fait plier les syndicats de mineurs qui ne s’en relevèrent jamais. Certains dans la majorité, qui se plaisent à souligner que les syndicats ne représentent que 8% des salariés en France, imagineraient-ils jouer un remake à la française de ce bras de fer britannique? Alain Juppé en 1995, s’était engagé dans cette voie en voulant réformer les régimes spéciaux de retraite. Même «droit dans ses bottes » comme il l’affirma alors, il dut faire marche arrière. Or, le coup de barre à droite de Nicolas Sarkozy va bien dans le sens d’une radicalisation gouvernementale sur le dossier. Sinon, les mèches qui peuvent mener à l’explosion auraient pu être éteintes bien plus tôt, notamment en mettant en place des méthodes de concertation plus appropriée.

Le gouvernement mise aussi sur d’autres cartes. Par exemple, il peut espérer diviser les cheminots en soulignant qu’ils ne sont pas concernés dans l’immédiat par la réforme en question. Les personnels de la SNCF comme de la RATP tombent sous le coup d’autres dispositions, datant de 2007 et qui doivent produire des effets jusqu’en 2017.  Deux réformes ne pouvant se superposer, c’est seulement dans sept ans que la réforme des retraites actuellement discutée au Sénat pourra leur être appliquée. A cet horizon, environ un cheminot sur trois aura quitté la vie active. En plus, une nouvelle réforme du régime général des retraites devra être envisagée pour 2020. Celle qui fait débat actuellement concernera donc assez peu les cheminots. Un bon argument pour tenter de les dissuader de se lancer dans un mouvement dur.

Radicalisation à plusieurs vitesses

Par ailleurs, la CGT et la CFDT ont besoin de recruter de nouveaux adhérents dans les entreprises privées. Or, la radicalisation d’un mouvement de grève y est beaucoup moins bien acceptée que dans les entreprises publiques compte tenu de ses effets sur l’activité. On a d’ailleurs entendu Bernard Thibault pour la CGT et François Chérèque pour la CFDT déclarer qu’ils comprenaient que les salariés des PME éprouvent plus de difficultés face à la grève à cause de la désorganisation qui s’en suit pour ces entreprises. C’est la raison invoquée pour appeler à des manifestations le samedi.

Le gouvernement peut espérer que ces centrales hésiteront à céder au jusqu’au-boutisme pour ne pas braquer les salariés des PME. Ces syndicats ont perçu le danger, qui évoquent plutôt des grèves reconductibles par secteurs géographiques (les cheminots ont une grande expérience de cette pratique) ou professionnels (actuellement, l’industrie du raffinage de l’Etang de Berre). En revanche, la menace d’une grève générale reconductible n’est pas brandie pour l’instant… sauf de la part de SUD. Ce faisant, la CGT, la CFDT et les autres conservent des marges de manœuvre dans le durcissement. Reste à savoir si les «améliorations» que le Sénat doit apporter au projet de réforme et que Nicolas Sarkozy a demandé jeudi 7 octobre seront de nature à enrayer la radicalisation dans laquelle sont engagés les syndicats.

Gilles Bridier

Photo: Dans les rues de Marseille le 2 octobre Jean-Paul Pelissier / Reuters

 

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