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Le syndrome japonais menace la Chine (4/5)

Foreign Policy, mis à jour le 16.10.2010 à 13 h 34

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Les dirigeants chinois actuels, le Président Hu Jintao et son Premier ministre Wen Jiabao, ont manifesté leurs intentions de changer le cours des choses. En fait, beaucoup ont interprété le principe directeur de Hu, celui d'une «société harmonieuse», mentionné pour la première fois en 2005 devant le Congrès National du Peuple, comme un rééquilibrage pur et simple de l'économie en en diminuant la part des exportations et des investissements et en augmentant celle de la consommation. Dans un récent compte-rendu, David Cui, co-directeur des recherches sino-hongkongaises à Merrill Lynch, affirme que le but de Hu est «d'atteindre une croissance plus durable et équilibrée, fondée sur davantage de leviers domestiques». Pékin avait déjà commencé à calmer le marché immobilier et financier et cela fait partie de sa transition de l'investissement à la consommation, mais la crise mondiale a coupé ces efforts dans leur élan. Au contraire, le gouvernement a dépensé sans compter pour la construction d'infrastructures dont le premier coup de pelle est imminent, afin de soutenir les économies chinoise et mondiale. Mais ces dépenses ont financé de nombreux trompe-l’oeil: du gros œuvre en toc, des centres commerciaux vides, des villes fantômes, et une capacité industrielle désespérément non-compétitive se cachant sous les jupes des gouvernements locaux.

Un ensemble de réformes

Alors que l'économie mondiale a aujourd'hui évité la chute libre, les dirigeants chinois se sont penchés sur tout un ensemble de réformes visant à promouvoir la consommation et à réduire les investissements financiers excessifs. En se servant de tous les outils dont peut se servir une économie planifiée, le gouvernement a supprimé les allègements fiscaux de certaines exportations et en a adjoint d'autres à la recherche et au développement, tandis que les banques ont été priées de limiter leurs prêts et leurs services publics afin d'augmenter les prix de l'énergie pour certaines industries lourdes. En même temps, des nouveaux régimes de retraite, de couverture santé, et même une tolérance accrue envers les négociations syndicales avec les travailleurs sous-payés sont censés accélérer la consommation. Alors que les autorités chinoises ont longtemps regardé avec mépris toute agitation sociale, elles ont récemment changé leur fusil d'épaule après la multiplication des grèves et des revendications salariales. En réalité, dans certains cas, ce sont les autorités locales qui ont négocié pour leurs concitoyens en imposant la hausse des salaires minimum. Des salaires plus hauts sont des cadeaux politiques faciles à faire, mais la multiplication de telles initiatives, même planifiées centralement, peuvent produire de la destruction créatrice.

L'une des résolutions les plus ambitieuses est apparue sur le site web du ministère chinois de l'Industrie et des Technologies de l'Information, un dimanche après-midi d'août. Le ministère a dressé une liste de 2.087 cimenteries, hauts-fourneaux et autres usines devant fermer avant le 30 septembre de cette année. Mais les touristes amateurs d'haikyo feraient mieux de ne pas planifier leurs vacances tout de suite: la version chinoise de la reconversion n'implique généralement pas de casiers humides ni de transformation des établissements en nurseries pour orchidées miniatures comme Nippon Steel l'a fait à Kamaishi; les autorités chinoises sont connues pour dynamiter les usines inutiles afin de s'assurer qu'elles soient fermées pour de bon – et qu'elles ne vont pas ressusciter en conspirant avec les autorités locales, une fois les grosses légumes du gouvernement retournées à Pékin.

Des travailleurs mécontents

Mais les fermetures d'usines sont bien plus faciles à annoncer qu'à réaliser, surtout quand on doit faire face à des travailleurs de plus en plus bruyants, et parfois violents. Au cours de l'été 2009, la vente d'une aciérie possédée par le gouvernement provincial de Henan a été bloquée par les protestations des travailleurs. Le gouvernement a préféré rembourser les 26 millions de dollars d'acompte payé par l'ancien acquéreur plutôt que de prendre le risque de voir se répéter un incident au cours duquel, trois semaines auparavant, des travailleurs en colère avaient battu à mort un cadre venu leur annoncer la restructuration d'une aciérie, dans la Province de Jilin. Ici, Pékin serait avisée d'avaler la pilule d'un coup plutôt que de permettre à un poison amer de tranquillement s'installer et de paralyser toute l'économie, comme ce fut le cas au Japon.

Si la Chine arrive à affronter ces réformes et à consolider sa capacité industrielle, elle se sera oté une grosse épine du pied, mais pour passer véritablement à une économie orientée vers le marché domestique, Pékin devra encore développer un secteur tertiaire compétitif. Et c'est une tâche bien plus rude. Le consensus envers une telle évolution n'existe pas encore car de nombreux chinois sont fermement attachés au modèle de croissance des années 1990. Mei Xinyu, chercheur à l'Académie chinoise de commerce international, une branche du Ministère de l'Industrie a récemment écrit que «l'industrie manufacturière peut proposer suffisamment d'emplois aux Chinois et aussi largement distribuer les bénéfices de la croissance économique». De fait, le secteur des services est le meilleur pour ces deux objectifs.. Le FMI (Fond Monétaire International) a récemment trouvé que les bénéfices de la croissance ne sont pas équitablement distribués aux travailleurs dans des économies reposant sur un fort secteur manufacturier; l'augmentation des salaires n'a pas tendance à suivre le rythme des gains de productivité dans des pays comme la Chine et le Japon, où la productivité tertiaire est très à la traîne par rapport à la fabrication.

Non pas que le rapport du FMI fasse une énorme différence –mais quand les salaires commenceront à prendre du retard et les masses à comprendre que leurs efforts ne sont pas récompensés, Pékin devra alors passer à l'action. Un tel changement ne sera certainement pas des plus faciles à opérer. Des secteurs tertiaires dynamiques ne sont en général pas compatibles avec des économies centralisées, car les économies de services sont en général très imprévisibles. Les technocrates peuvent calculer la différence de bénéfices qu'il y aura à construire un pont et un aéroport, puis choisir ou non de le construire – mais il est bien plus difficile de décider d'en haut de la création du prochain Facebook ou de l'avènement d'un secteur de petites entreprises florissant.

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Ethan Devine

Traduit par Peggy Sastre

 

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