Monde

Le syndrome japonais menace la Chine (3/5)

Foreign Policy, mis à jour le 16.10.2010 à 13 h 33

... suite de l'article

«««« page précédente

Mais à peine l'hégémonie japonaise venait-elle de quitter les mémoires qu'un nouveau poids-lourd des exportations est apparu. Tout comme le Japon, la Chine finance ses exportations et ses investissements en infrastructures par les économies résultant de la jugulation de la consommation, mais avec des effets bien plus importants. La croissance économique chinoise bat tous les records, tout comme ses déséquilibres.

La Chine est plus dépendante des exportations et de l'investissement que le Japon ne l'a jamais été, et les chiffres évoluent encore dans la mauvaise direction. L'investissement compte pour la moitié de l'économie chinoise tandis que la consommation n'atteint que 36% du PIB – le chiffre le plus bas du monde, bien plus bas que dans d'autres économies émergentes comme l'Inde ou le Brésil. Mais comme l'a montré le Japon, une consommation basse peut mener à une épargne haute, et les citoyens chinois économes, alliés à l'explosion des exportations nettes, ont permis au pays de connaître les excédents courants les plus hauts du monde, trois fois ceux du Japon en 1985.

Le gigantisme chinois

On a beaucoup glosé sur l'excédent commercial chinois, et il serait facile de se perdre dans les chiffres. Dans des périodes comme celle-ci, il est important de se rappeler des dimensions de la Chine –et en termes d'impacts économiques mondiaux, cela ne fait que commencer. Avec un PIB par habitant équivalent seulement au dixième des États-Unis, la Chine est déjà la deuxième économie mondiale. Les dépenses chinoises d'infrastructures influent sur les marchés mondiaux de matières premières, et de nombreux matériaux de base ont ces dernières années battu des records de prix grâce aux efforts d'édification de la nation chinoise. Avec une capacité de production sidérurgique par habitant équivalente seulement à la moitié de celle du Japon lors de son pic de production de 1974, la Chine peut d'ores et déjà capable de produire plus d'acier que les États-Unis, l'Europe, le Japon et la Russie réunis. Et en plus du boom de l'investissement, les exportations nettes chinoises et ses excédents courants permanents provoquent d'importants déséquilibres financiers mondiaux. En 1988, les réserves de change japonaises s'élevaient à 5% du PIB japonais, et à 0,7% du PIB mondial, tandis qu'en Chine, de telles réserves équivalent aujourd'hui à la moitié du PIB chinois et à pas moins de 5% du PIB mondial. Des réserves de cette importance peuvent déséquilibrer l'économie chinoise comme l'économie mondiale.

De telles réserves de change boursouflées ne se contentent pas d'énerver les partenaires commerciaux; elles augmentent aussi les pressions inflationnistes domestiques. L'inflation est un phénomène dangereux pour un pays encore pauvre et où la majorité de la population ne peut tolérer de payer trop cher des biens de consommation courante, mais c'est une conséquence naturelle de la sous-évaluation d'une monnaie. Tandis que les exportateurs chinois donnent leurs dollars à la Banque centrale chinoise (PBOC), les yuans qu'ils reçoivent en échange augmentent les réserves monétaires domestiques et produisent de l'inflation. Les chiffres officiels de l'inflation augmentent, mais ils ne nous disent pas tous. Un afflux massif de liquidités dans le système crée de nombreuses mini-bulles, comme on le voit par exemple avec cette augmentation par cent du prix de l'ail ces deux dernières années.

Des déséquilibres

En donnant aux exportateurs quatre yuans pour un dollar au lieu de six actuellement, la chose pourrait se régler rapidement, mais la Chine préfère la «stérilisation» à la réévaluation. Dans cette stérilisation, la banque centrale émet des obligations visant à éponger les yuans surnuméraires. Le hic, c'est que les réserves en dollars de la Chine gagnent des intérêts en dollars, et que si la PBOC paye des intérêts plus forts sur ses propres obligations, elle paye plus d'intérêts qu'elle n'en gagne. Pour éviter l'hémorragie monétaire, la PBOC doit maintenir ses taux d'intérêts bas, à un niveau comparable que celui des États-Unis. Mais les taux d'intérêts américains sont bien trop bas pour la Chine, en particulier avec la hausse des prix alimentaires et les bulles spéculatives émergentes. Le gouvernement a essayé de mettre en œuvre des politiques ciblées telles que le contrôle de certains prix alimentaires, ou la restriction des prêts aux spéculateurs financiers, mais la pression inflationniste est tellement importante que ces initiatives au coup par coup ressemblent à une partie de whack-a-mole [appelé parfois «Chass'taupes», c'est un jeu de foire puis d'arcade consistant à taper sur des taupes sortant de leurs trous de plus en plus vite à mesure que la partie progresse NdT].

L'adoption par la Chine du modèle de croissance japonais dans les années 1990 a largement été acclamé pour son ouverture et sa dérégulation du marché intérieur. Ce nouveau modèle économique a pris forme sous la présidence de Jiang Zemin et de son Premier ministre Zhu Rongji. Ingénieurs de formation, tous deux ont été maires de Shanghai et c’était des technocrates aguerris quand ils sont arrivés au pouvoir, en 1989 pour le premier, et en 1991 pour le second. Au cours de leur mandat, le PIB chinois a grimpé en flèche grâce à ce que l'économiste du MIT, Yasheng Huang, a appelé une «stratégie de croissance centrée sur des projets d'investissements urbains et d'infrastructures à grande échelle».

Même s’il ne fait aucun doute que cette nouvelle stratégie ait créé des dizaines de millions d'emplois et des infrastructures nationales reluisantes, les déséquilibres qui s'ensuivent ont provoqué certains problèmes. Huang remarque qu'en endiguant la consommation des ménages et l'activité des petites et moyennes entreprises en faveur d'entreprises nationales et de multinationales triées sur le volet, la croissance chinoise des années 1990 n'a pas suffisamment profité à ses citoyens. «L'histoire des années 1990 est celle d'un énorme parti pris urbain, d'investissements colossaux dans des entreprises liées à l'État, de la cour aux IDE (investissements directs étrangers) aux dépens des capitalistes locaux, et du financement de l'impressionnant et cosmétique boom urbain par la taxation des catégories les plus pauvres de la population.»

LIRE LA SUITE »»»

«««« page précédente

Ethan Devine

Traduit par Peggy Sastre

 

Foreign Policy
Foreign Policy (247 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte