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Le syndrome japonais menace la Chine (2/5)

Foreign Policy, mis à jour le 16.10.2010 à 13 h 32

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Après en avoir tant fait, les dirigeants japonais pensèrent en 1985 pouvoir réévaluer sans risque le yen à la hausse. Comme un cadre d'une des plus importantes banques centrales japonaises l'expliquait en catimini plusieurs années plus tard, «nous avons tenté de promouvoir à la fois les marchés financiers et immobiliers. Avec l'appui de ce filet de sécurité – des marchés à la hausse –, les industries orientées vers l'exportation étaient censées se reconstituer d'elles-mêmes et s'adapter à une économie plus tournée vers l'intérieur. Cet effet de richesse aurait dû se répercuter sur la consommation des ménages.» Avec le recul, nous savons aujourd'hui qu'une telle idée était mauvaise. Un yen fort heurta une fragile bulle spéculative qui, en explosant, déchiqueta quasiment toute l'économie japonaise, et beaucoup de Chinois pensent que cela a été prémédité par les États-Unis. Xu Qiyuan, chercheur à l'Académie chinoise des Sciences Sociales, résume ainsi cette opinion largement partagée en Chine. «C'est une théorie du complot... De nombreux Chinois pensent que les États-Unis ont forcé le Japon à réévaluer leur monnaie afin de faire s'écrouler l'économie et qu'ils cherchent aujourd'hui à faire de même en Chine», a-t-il déclaré à Reuters.

En fait, le renforcement de la monnaie japonaise n'aurait pas provoqué un tel effondrement économique si l'économie domestique avait été capable de prendre le relais des exportations. Dans ce cas, les industries tournées vers l'exportation ne se sont pas adaptées à une économie orientée intérieurement parce que l'économie intérieure n'était pas prête à mener la danse. Conçu comme un havre de paix permettant aux Japonais de jouir en toute tranquillité des gains durement gagnés par  leurs exportateurs, le Japon domestique refusa une telle concurrence. L'ancien vice-ministre japonais des finances, Eisuke Sakakibara, baptisa le phénomène «économie duale», une économie dans laquelle des exportateurs aguerris aux marchés mondiaux coexistent avec des entreprises domestiques «très régulées et bénéficiant largement de subsides gouvernementales, ce qui les rend extrêmement  peu compétitives». Ainsi, la productivité du secteur tertiaire japonais souffrit d'un retard énorme par rapport au secteur manufacturier. N’ayant nulle part de mieux où aller, la Banque du Japon vit s'échapper son argent vers la Bourse et l'immobilier au lieu de financer l'innovation.

Des dettes et des mauvais investissements

Les entreprises japonaises, grosses comme petites, misèrent sur les marchés financier et immobilier, générant d'énormes profits fictifs et cachant leurs faiblesses domestiques. Le Nikkei quadrupla quasiment entre 1985 et 1990, et le prix du m² fit de même dans de nombreuses zones du pays, laissant toute latitude aux entreprises pour parfaire leurs profits en investissant en Bourse et dans l'immobilier. Mais lors de la crise, cinq ans plus tard, les entreprises domestiques étaient toujours aussi inefficaces, sauf qu'en plus elles étaient truffées de dettes et de mauvais investissements. Et elles n'étaient pas les seules.

Les exportateurs malheureux ne déposèrent pas le bilan: ils grossirent les rangs des zombies domestiques et se mirent à vendre leurs produits non-compétitifs chez eux. Par exemple, si les téléphones portables japonais ont été à une époque les meilleurs du monde, ils sont aujourd'hui gravement démodés et ne peuvent quasiment plus s'acheter qu'au Japon. Payer trop cher pour des téléphones moches est une chose, mais le soutien intérieur aux produits médiocres s'est même étendu aux médicaments. Les médecins japonais prescrivent des tas de médicaments dépassés dont l'étranger ne veut plus. Par exemple, le Kinedak d'Ono Pharmaceutical, n'a pas reçu l'agrément de la FDA (Federal drug administration) américaine, mais il s'en vend toujours chaque année pour près de 160 millions de dollars au Japon. Un tel chouchoutage de morts-vivants est endémique. La sidérurgie n'est qu'un exemple parmi des centaines d'autres. La fermeture de Kamaishi, en 1988, fut l'exception et le Japon mit vingt ans à diviser par deux sa production d'acier, équilibrant enfin l'offre et la demande.

L'engagement du Japon envers l'harmonie sociale, ou wa, a empêché le pays de faire un ménage post-bulle satisfaisant. En 1990, à la veille du boom mondial de la finance et des technologies de l'information, un peu de destruction créative aurait permis au Japon de s'engager sur un chemin plus novateur et plus durable. Ce qui ne pouvait pas mieux tomber alors que la mauvaise démographie japonaise s'enfonçait dans le marasme et que la population en âge de travailler atteignait, en 1995, son plus haut niveau. Moins de travail pour plus de productivité, mais c'était sans compter un cul-de-sac démographique incapable de catalyser des réformes difficiles. A la place, les décideurs firent du sur place tandis qu’une surcapacité massive déprimait les profits et inhibait l'innovation.

KO et dans l'impossibilité de se relever

De tels atermoiements n'ont rien d'étonnant dans un système conçu pour maintenir le statu quo. Bien que le pays soit techniquement une démocratie, le niveau de planification japonaise était tel qu'il n'avait rien à envier à celui de  la Chine actuelle. La première planification centrale de l'économie japonaise date du Général Douglas MacArthur, et le pays s'est ensuite peu à peu organisé autour d'une alliance informelle entre les bureaucrates, les capitaines d'industrie et les dirigeants élus, appelée le «triangle de fer». Ce triumvirat n'avait rien à gagner de réformes difficiles. Les faillites et le chômage ne sont jamais ragoûtants, mais de tels phénomènes sont intolérables pour une élite dont la légitimité dépend de la gestion de l'harmonie sociale.

Si l'explosion de la bulle a mis le Japon KO, une torpeur du nom de wa l'a empêché de se relever. Alors que le pays avait l'une des croissances les plus rapides du monde, l'évolution du PIB japonais n'a pas dépassé la barre des 1% par an depuis 1991, et son PIB actuel est le même qu'en 1997. Les exportations, par contre, n'ont quasiment pas bougé d'un iota depuis les Accords du Plaza: malgré un yen fort, les exportations nettes ont même augmenté en 1986 et comptent aujourd'hui pour une part plus importante de l'économie qu'en 1985. Mais sans une économie domestique fonctionnelle, le Japon ne peut prospérer, et le fait est qu'il ne prospère pas. Une surcapacité permanente handicape l'investissement privé et la consommation est la dernière chose à laquelle pensent les consommateurs, poussant le Japon à s'appuyer sur ses exportations, et le gouvernement à dépenser. Après plus de vingt ans de stimuli fiscaux quasi permanents, le Japon ne peut pas s'enorgueillir de grand chose d'autre que du montant de sa dette, soit près de 200% du PIB.

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Ethan Devine

Traduit par Peggy Sastre

 

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