Culture

Philip Roth ne lâche rien

Michael Gorra, mis à jour le 08.10.2012 à 12 h 17

Dans «Némésis», qui sera le dernier livre de son oeuvre, Philip Roth décrit les périls d’une conduite morale.

Philip Roth. New York. Septembre 2010. REUTERS/Eric Thaye

Philip Roth. New York. Septembre 2010. REUTERS/Eric Thaye

Némésis, roman de Philip Roth publié aux Etats-Unis en 2010 (sous le même titre, sans les accents), vient de paraître en France chez Gallimard (traduit par Marie-Claire Pasquier). Ce livre sera son dernier. Philip Roth va se consacrer au rangement de ses archives, il n'éprouve plus «ce fanatisme à écrire» qui l'a hanté toute sa vie. «Je n’ai pas l’intention d’écrire dans les dix prochaines années. Pour tout vous avouer, j’en ai fini. Némésis sera mon dernier livre», a-t-il assuré aux Inrocks.

Slate republie à l'occasion de cette parution de Némésis en français un article sur le livre mis en ligne en 2010.

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Depuis des années, Philip Roth divise son oeuvre en catégories. Il y a les livres avec le personnage de Zuckerman et les livres avec le personnage de Kepesh et même les livres qui mettent en scène Roth, catégorie où l’on classe les mémoires et certaines œuvres de fiction, et il y a aussi la catégorie fourre-tout «des autres livres», où on trouve certains de ses meilleurs ouvrages, comme Le théâtre de Sabbath. C’est une façon simple de comprendre une carrière qui s’étend maintenant sur presque un demi-siècle.

Avec ce nouveau volume, Roth a ajouté une autre catégorie, celle des romans courts intitulée Les Némésis. Dès le premier livre, intitulé Un Homme, on voit que ces quatre œuvres sont hantées par les questions sur la mort et le jugement. Elles n’ont pas été appréciées par tout le monde.

Malgré le sérieux de leur thème, elles peuvent sembler un peu minces et quelquefois régressives, parce qu’elles établissent un lien entre la mort et l’obsession pour les détails sexuels – Roth tel qu’en lui-même, pour le meilleur et pour le pire, avec une obsession comme toujours irrépressible.

La sobriété nouvelle qui accompagne le dernier volume, Némésis, montre que l’œuvre est différente des trois qui l’ont précédée. Mais, en donnant son nom à l’ensemble, ce livre étrangement pudique et contenu fournit à ce quatuor tardif une cohérence rétrospective. 

La polio, voilà l'ennemi

Némésis n’est pas une déesse comparable à Athéna ou Artémis, c’est-à-dire qu’elle n’est pas ce qu’on appellerait une personne, un personnage avec des vanités et défauts. Elle est plutôt une personnification, un principe: le jugement, la punition, l’ennemi obstiné dont on ne peut se défaire, la loi morale qui réprouve tout excès, selon la définition. Il y a peu de mythes dans lesquels elle figure comme personnage principal — elle joue plutôt un rôle dans les histoires des autres. C’est contre elle qu’ils se battent, même s’ils l’appellent par un autre nom.

Pour le personnage principal du nouveau livre, qui porte le sobriquet improbable de «Bucky» Cantor, cette force s’appelle la polio. Du moins, c’est ce que l’on pense au début.

Newark, New Jersey, l’été 1944. Les œuvres tardives de Roth suggèrent que ce qui est bon en Amérique réside dans ce lieu et à cette époque, et bien que nous sachions de ses livres antérieurs que l’inverse est aussi vrai —qu’on peut détester le lieu où l’on a grandi—  la vision qu’il a de Newark semble s’être bonifiée.

Pendant la dernière année de la Deuxième Guerre mondiale, Bucky Cantor travaille comme prof d'éducation physique à la Chancellor Avenue School, où Roth fut lui-même étudiant. Champion de plongée et d’athlétisme dont les grosses lunettes l’ont empêché de faire l’Armée, Bucky est quelqu’un qui croit par dessus tout au devoir et au fair-play. Il sait depuis l’âge de 10 ans que la virilité se trouve dans la capacité à faire son devoir — depuis le moment où, dans l’arrière salle de l’épicerie de son grand-père, il s’est trouvé face-à-face avec un gros rat gris.  «Son réflexe fut … de courir», mais le vieux était devant avec un client, et donc le garçon prit la pelle à charbon et cogna la vermine sur le crâne. 

Les meilleurs amis de Bucky ont été parachutés sur les plages de Normandie, et il n’a de cesse de vouloir, comme eux, se mettre en danger. Mais le front domestique lui fournit l’occasion d’une lutte beaucoup plus ambiguë.  

«Le premier cas de polio de l’été est survenu au début du mois de juin, juste après Memorial Day, dans un quartier italien pauvre de l’autre côté de la ville où on habitait.»

Cette phrase calmement factuelle n’est pas formulée par Bucky; au début, elle semble être celle de la voix chorale de la ville elle-même, bien que Roth la particularisera habilement plus tard.

Quand la peur se transforme en hystérie

Pour Bucky, le combat commence le jour où deux voitures pleines d’adolescents italo-américains se garent à côté du terrain de l’école, déclarant qu’ils sont venus pour répandre la maladie:

«Nous l’avons et vous ne l’avez pas, donc nous avons pensé venir vous rendre visite… Nous ne voulons pas vous exclure.»

Cantor les a fixés d’un regard, et aux yeux des garçons dont il avait la charge, personne n’avait jamais paru si courageux. Mais avant que les Italiens ne s’en aillent, ils crachent partout sur le trottoir. Bucky aura beau laver le sol avec de l’ammoniac, il n’empêchera pas qu’un des garçons tombe malade presque aussitôt et meurt.  

Le jour de l’enterrement, il fait tellement chaud que Bucky ne peut s’empêcher de penser que l’enfant est en train de «rôtir comme un morceau de viande dans sa boîte»; et sa candeur vis-à-vis du monde extérieur évite à la référence aux autres morts de 1944 de devenir trop pompeuse. Dans ce roman historique, Roth parvient aussi à parler du monde de l’après 11-Septembre. Un deuxième garçon meurt, et la peur se transforme en hystérie, une crainte des nouvelles du jour, un sentiment d’impuissance dans un temps où tout semble être hors de contrôle.

Les précautions individuelles semblent futiles, ce qui n’empêche pas les citoyens de Newark de vouloir que quelqu’un fasse quelque chose, n’importe quelle chose –tout— pour les protéger.  Au moins fermer les aires de jeu pour empêcher les enfants de se contaminer et leur ôter la tentation de partager un Coca. Les parents du deuxième garçon mort accablent Bucky de reproches —s’il n’avait pas organisé un match, rien ne se serait passé. D’autres le rassurent, mais s’il n’est pas responsable, quelqu’un d’autre devrait l’être, et à ce stade, le jeune monsieur Cantor commence à se questionner sur Dieu et sur la vieille notion de souffrance. 

La dialectique entre la responsabilité et le désir

Il n’est guère surprenant que ces problèmes soient traités plus du point de vue de la psychologie de Bucky que du point de vue théologique. Roth ne cherche pas à refaire le personnage de Job, et il se sert plutôt de la question pour nous ramener à une de ses plus vieilles préoccupations. Il met la tentation sur le chemin de Bucky, sous la forme de Marcia Steinberg, également enseignante, qui va passer l’été comme monitrice dans une colonie de vacances dans les Poconos, et qui trouve un job pour Bucky —un job dans l’air frais de la montagne, où la polio semble inconnue, et où il peut la retrouver à la nuit tombée.

Au début, Bucky refuse; un homme responsable resterait à Newark. Mais finalement il ne peut résister aux charmes de Marcia dans un monde où Dieu lui-même semble être parti en vacances.  Les conséquences sont prévisibles —c’est ça le problème avec Némésis, les spectateurs savent toujours ce qui va se passer. Mais pouvons-nous vraiment le savoir?

Ce qui marque le livre du sceau rothien, c’est la dialectique entre la responsabilité et le désir, entre ce qu’on doit faire et ce qu’on veut faire –entre être un bon garçon juif et croquer à pleines dents les plaisirs de ce monde. Nous savons tous vers quel côté le jeune Roth penchait, mais l’écrivain plus mûr semble parfois un peu moins prévisible. Bucky Cantor emprunte quelque chose au «Suédois» de la Pastorale américain — un autre athlète, avec la foi de l’athlète dans l’effort et la récompense — et une partie du génie de Roth dans ses dernières œuvres s’incarne dans la peinture du sens de l’honneur de certaines personnes et, en même temps, de l’inanité complète de leurs valeurs. La probité, le sacrifice de soi, et le stoïcisme face à la souffrance: dans le système de Roth, ces qualités sont peut-être admirables, mais elles ne vous emmènent nulle part.

Les limites des valeurs bourgeoises

Au début, tous les problèmes personnels de Bucky paraissent être la conséquence de sa décision de s’en aller, comme si le livre plaidait en faveur d’une conduite morale. Mais un homme différent aurait géré ces problèmes avec plus de grâce, et ce qui accable Bucky finalement, c’est son sentiment rigide du devoir. Il inflige à lui-même un plus grand danger que les désirs féroces d’un Mickey Sabbath.

Comparé à d’autres personnages de Roth, Bucky est un héros assez fade, et il lui manque, comme dit Roth, le sens de l’humour. En lui infligeant cette faiblesse de caractère, Roth supprime ce qui est sa grande force à lui, comme s’il essayait de sauter à cloche-pied. Mais Bucky est aussi le contrepoids nécessaire à toutes les pulsions représentées dans les plus grandes œuvres de l’auteur.  Il est la route que Roth n’a pas empruntée, et s’il n’y avait pas de gens comme lui pour servir de contre-point, il n’y aurait pas de Portnoy ou de Zuckerman. Il faut saluer les valeurs bourgeoises avant de pointer leurs limites, et en s’approchant des 80 ans, Roth semble trouver un plus grand intérêt spéculatif à prendre cette route qu’auparavant.

Quand on y réfléchit, il est logique qu’il ait gardé le défi d’explorer une contre-vie faite de privation et de renoncement pour la fin.  

Michael Gorra

Traduit par Holly Pouquet

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