France

Bizutage: l'ivresse du rite d'intégration dans les grandes écoles

Slate.fr, mis à jour le 02.11.2017 à 16 h 19

Le témoignage d'une ancienne élève de l'école de commerce de Nancy.

Spring Break REUTERS/Gerardo Garcia

Des étudiants américains au Mexique durant Spring Break. REUTERS/Gerardo Garcia

TEMOIGNAGE - Entre 2004 et 2007, j'étais à l'ICN, la business school de Nancy à laquelle est inscrite la jeune fille qui a dit  avoir subi un viol lors du week-end d'intégration organisé les 24 et 25 septembre derniers (Mise à jour 15/10: l'expertise médicale et biologique a finalement révélé une absence d'agression sexuelle). J'ai été membre du BDE (Bureau des Élèves), l'association organisant la vie de l'école et notamment les fêtes d'intégration. Depuis ce fait divers dramatique, j'ai lu et entendu pas mal de choses qui m'ont dérangée. Évidemment, les propos que vous allez lire n'engagent que moi, je ne m'assimile en aucun cas à la communauté des «anciens d'école» et je n'ai aucun compte à régler avec ladite communauté.

Populismes

En ce qui concerne le viol en lui-même, il convient, selon moi, de l'isoler du contexte. Nous avons tous à l'esprit une sorte d'échelle du bien et du mal. Boire de l’alcool en quantité: pas très bien, mais pas trop grave. Frapper quelqu'un: pas bien et un peu grave. Tuer quelqu'un: impardonnable. Viol: de même. Les individus qui franchissent les barrières de l'acceptable ont un déséquilibre psychologique qui leur fait oublier la logique. Prendre une jeune femme de force, ça n'est pas un acte dû à l'alcoolisation de l'un ou de l'autre. C'est un acte dû au déséquilibre de celui qui commet cet acte. C'est important de le souligner, parce qu'on essaie de faire croire en ce moment que l'alcoolisation forcenée des jeunes de l'ICN pendant ce week-end est responsable de l'expérience hautement traumatisante qu'a subi la jeune fille. C'est totalement faux.

Qu'il vienne de l'école ou qu'il soit rentré dans la fête depuis l'extérieur, cela ne change rien. Le violeur aurait pu profiter d'un autre moment de faiblesse que l'ivresse. C'est pourquoi je trouve les discours de Pécresse et de Royal particulièrement honteux. Laisser croire qu’intégration implique viol, que les écoles sont complices et responsables de ce drame, qu'il faut interdire les week-ends d'intégration: c'est une récupération politique, pour caresser dans le sens du poil les esprits apeurés et chagrins. Ça n'est pas moins populiste que Sarkozy quand il dit les yeux dans la caméra «je ne laisserai plus faire cela», et fait suivre un fait divers d’une loi, à propos des récidivistes, des braqueurs de flics, des preneurs d'otages... C'est une vision volontairement biaisée de la réalité.

Pour éviter de tomber dans une forme de caricature et éviter l'angélisme, on ne peut pas nier qu'il y ait une pression psychologique pour inciter les jeunes à boire, je dirais même à s'enivrer. En rentrant en école, on nous fait vite sentir que boire = cool. Donc refuser de boire = pas cool. On ne force personne physiquement, certes, –encore que faire passer des nouveaux entre les jambes des anciens pour les faire boire, c'est un peu contraignant physiquement...

Mais comme l’a dit Jérôme Caby, directeur actuel de l’ICN, à la suite de ces évènements:

«Le problème de la consommation d'alcool chez les jeunes dépasse le cadre des écoles de commerce.»

Il existe un communautarisme dans les «grandes écoles». Un corporatisme, une solidarité qui n’est construite à partir de rien: les écoles sont peu ou prou les mêmes, les élèves sont un brassage des mêmes classes préparatoires (sauf peut-être celles en têtes et queues des classements). Ce communautarisme artificiel existe pour sa finalité: pour qu'une fois dans le monde de l'entreprise privée, ces gens s'entraident. Se passent les CV, s'accordent des prêts, s'embauchent. D'où la nécessité de trouver des critères de rapprochement et des rites de passage.

Rites d'acceptation

Il y a la définition d'une identité universitaire (l'ICN est jumelée avec les Beaux Arts de Nancy et l'école des Mines, d'où une image créative et ouverte), les chants, les tournois sportifs, où les ICN sont réputés (en tout cas à mon époque) d'être nuls mais rigolos! Pourquoi pas, après tout je suis plutôt d'accord avec Albert Jacquard qui maintient que nous pouvons nous passer de la compétition entre êtres humains.

L'alcoolisation de masse est un autre rite d’acceptation, et effectivement, puisque le mot fait débat, c’est une forme de bizutage. L'organisation d'évènements pour s’enivrer pour pas cher et dans de bonnes conditions demande beaucoup d'énergie aux groupes d'élèves volontaires! Ces fêtes orgiaques veulent dire elles aussi: accepte nos lois, tu seras des nôtres. Refuse, et tu ne pourras pas profiter des avantages d'appartenir à notre communauté. Ce qui n'est pas complètement vrai, bien sûr. Mais ce qui est implicite a bien plus de force que ce qui est clairement énoncé.

J'ai pour ma part refusé certaines étapes de l'intégration et même si on m'a verbalement fait sentir que c'était «pas cool», j'ai été bien intégrée. J'ai eu des amis, un diplôme, un réseau et même un emploi proposé par un ancien d'école de commerce. Cette forme de bizutage ne correspond donc pas tout à fait à la définition de la loi de 1998:

«Amener autrui, contre son gré ou non, à subir ou à commettre des actes humiliants ou dégradants lors de manifestations, ou de réunions liées aux milieux scolaires et socio-éducatifs.» (article 225-16-1 du code pénal)

Pourtant, à l'époque où j'étais au BDE, j'ai vu des gens sous contre-indication médicale de consommation d'alcool qui acceptaient les invectives des «anciens» et buvaient malgré tout... J'étais atterrée de me rendre compte que nous risquions des poursuites en responsabilité civile s'il arrivait un problème à cause d'individus qui ne savent pas dire non et d'autres qui veulent imposer leurs habitudes sous couvert du «c'est pour rire». J'étais aussi très contente d'être côté organisation pour dire avec un gentil sourire «allez, viens à côté, t'es pas obligé tu sais» et soustraire certaines brebis au groupe. Certains vivent là leurs premières ivresses, premières gueules de bois, premières audaces sexuelles, premiers trous noirs, etc.

L'administration et les professeurs de l'école ne sont pas très à l'aise avec cela. Pour la plupart, ils sont passés par là, et en sont complices avec un clin d'œil digne du tonton qui donne un préservatif à son neveu avant une fête. Mais de ce que j'ai pu voir, ils sont souvent dépassés. Eux qui cherchent à donner une image d'excellence à l'école pour la faire monter dans les classements (puisque les écoles de commerce, établissements privés bien sûr, sont soumises à des classements comme les entreprises du CAC 40) se désolent quand certains membres de leur éminente communauté saccagent un hôtel lors d'un tournoi sportif, par exemple...

Ils grondent, menacent, parfois punissent, mais surtout parce que des témoins attendent d'eux qu'ils le fassent.

Catharsis

Difficile de juger à l'aune des rares années qu'on y passe, mais depuis quelques temps, il semblerait qu'il y ait eu un resserrement de vis à l'ICN. Restrictions, redoublements, discours volontaristes. Si rien ne mentionne pour l’instant l’évènement sur le site de l’ICN, un mail a été envoyé à tous les élèves de l’école, anciens et actuels, qui précise les conditions d’organisation (plutôt carrées) du week-end d’intégration. Chacun connaît ses droits avant de partir, signe une charte, et l’école s’implique dans l’organisation. Mais l'alcoolisation de groupe reste inhérente aux grandes écoles de commerce, quoi qu'on dise.

Moi qui aimais plutôt bien faire la fête, j'avais été un peu révoltée de voir que là-bas la fête était obligatoire. Mais j'y ai participé à nouveau de bon cœur, dans la mesure où l'alcool a une fonction importante là aussi. Pour des gens d'une génération désabusée, s'alcooliser relève du carnaval romain. On devient tous fous et sauvages pendant une soirée, on oublie les responsabilités inquiétantes qui nous attendent, on laisse tomber la dignité qu'on exige de nous. Le lendemain, on se rappelle les folies qu'on a faites en souriant un peu honteusement, et puisqu'on les a vécues ensemble, le lien est créé. C'est une catharsis rédemptrice, qui aide certainement les cadres à ne pas «péter un plomb» plus tard.

Pour moi, ceux qui bizutent sont aussi victimes que ceux qui sont bizutés, déjà simplement parce qu'ils sont passés par là. Et que s'ils reproduisent ce qu'ils ont vécu sans plus y réfléchir, eux aussi sont instrumentalisés par ce système, sans que cela ne soit coupable ni grave. Mais il ne faut pas sous-estimer le pouvoir du libre arbitre. On est coupable d'accepter une soumission, presque autant qu'on l'est de l'imposer. Et même si je n'en menais pas large quand j'ai refusé certaines choses qui m'embarrassaient ou m'ennuyaient (peur d'être pointée du doigt!), j'ai immédiatement pu remarquer que cela n'allait aucunement me pénaliser. Au contraire, c'est lors d'une discussion avec le président de l'ancien BDE à propos de certaines pratiques que je trouvais douteuses, que j'ai été «repérée» pour le BDE suivant.

Classiquement, on voit pas mal de «polars» (ceux qui ne sont pas dans les «cools» et populaires, mais plutôt dans le club de finance et qui, quelle honte, suivent assidument les cours pour réussir leurs études) être assez agressifs au bizutage, parce qu'eux-mêmes ne l'ont pas très bien vécu. C'est dire si les gens se trompent sur l'intérêt d'accepter de se plier à des règles qui ne nous conviennent pas...

J'ai lu aussi que les membres de l'encadrement n'étaient que 5 ce soir-là. J'en doute, les membres du BDE sont plutôt une vingtaine, accompagnés de plusieurs vigiles, par des organisateurs du tour operateur, et la Croix Rouge n’est jamais loin. Et quand bien même: les 500 élèves ne sont pas des enfants qu'on a forcés à boire à l'entonnoir. Ils sont responsables d'eux-mêmes.

C'est ainsi que les groupes fonctionnent. On peut passer le rite puis s'en affranchir ensuite.

Donc effectivement il y a une pression psychologique dans les écoles de commerce, dont celle de Nancy, pour s'enivrer avec les autres. Tout comme il peut y avoir une pression dans l'adolescence pour tester les pétards, une pression toute la vie durant pour suivre la voie qu'auraient souhaité nos parents, une pression pour ressembler physiquement à des canons de beauté impossibles à atteindre... Mais les gens ont leur libre arbitre et le devoir de le cultiver.

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