Life

Vous n'êtes plus seul dans votre chambre à coucher

William Saletan, mis à jour le 07.10.2010 à 13 h 10

[Video by transmission], rhobinn via Flickr CC License By

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Tyler Clementi voulait un peu d'intimité. Comme beaucoup d'étudiants de première année avant lui, il avait besoin d'un endroit pour emballer ses conquêtes. Alors il a demandé à son camarade de chambre de la fac de Rutgers, aux Etats-Unis, de lui laisser le champ libre pour quelques heures.

Ce dernier, Dharun Ravi, a accepté, mais en laissant derrière lui son ordinateur. Equipé d'une webcam et connecté à Internet. C'est comme ça que Ravi a pu revenir dans la chambre sans y mettre les pieds, affirme la police. Il n'est rentré ni par la porte, ni par la fenêtre; il a simplement accédé à sa webcam depuis l'ordinateur d'un ami, au bout du couloir. Grâce à ça, il a vu Clementi peloter un autre garçon. Alors il a fait part de sa découverte sur Twitter,  proposant à 148 de ses plus proches amis de leur donner accès à la webcam. Le lendemain, Clementi sautait du pont George Washington.

Mais tout cela va bien au-delà des tweets et de la webcam; il y a en arrière-plan des histoires de forum gay, de masturbation sur Internet, et un suicide annoncé sur Facebook. Ce qu'on retient, c'est  à quel point ces jeunes hommes étaient finalement inadaptés, malgré leur passion pour les nouvelles technologies, à la vie dans ce monde où le virtuel se mêle de plus en plus du réel. Apprendre à vivre et aimer à l'université, c'est compliqué. D'autant plus quand on est gay. Mais aujourd'hui, les premières années sont aux prises avec un phénomène bien plus étrange que leur orientation sexuelle: ils apprennent à grandir dans un monde où les gens sont là même quand ils ne le sont pas.

Quand j'étais à l'université, si votre coloc' vous laissait la chambre, vous étiez sûr d'être seul. Vous pouviez fermer la porte et commencer à emballer. Je crois que c'est ce que pensait Clementi. Mais il a oublié de fermer une autre porte d'entrée: la webcam.

Et Clementi s'y connaissait en webcams. Sa photo Facebook a de toute évidence été prise avec une webcam, et une page webcam sur cam4.com qu'on déconseille fortement d'ouvrir au travail dévoile beaucoup plus que son visage. Mais la branlette en ligne a ses limites, et un être humain a besoin de tendresse. Alors, trois semaines après son premier jour de fac, Clementi a invité un homme dans sa chambre. Ça ne devait pas être du cybersexe, mais du sexe tout court.

Or la nature n'avait pas préparé Clementi à ce qui allait se passer. Comme nous tous, il a été conçu pour vivre dans un monde physique, avec des gens réels. Clementi ne pensait pas à la webcam, il pensait à sa propre présence, là, dans cette chambre, avec cet homme.

Pendant ce temps, Ravi les observait sur un ordinateur à l'autre bout du couloir. On pourrait penser qu'un type qui mate son coloc via une webcam comprendrait à quel point le Net est un endroit public, mais non, Ravi en était lui aussi parfaitement inconscient. «Coloc a demandé la chambre jusque minuit», écrit-il. «Je suis allé dans la chambre de molly et j'ai allumé ma webcam. Je l'ai vu peloter un mec. Youpi.» Puis Ravi a cliqué sur un bouton, envoyant le message sur Twitter.

C'était un tweet amusé, moqueur, le genre de truc méchant qu'on dirait en privé à un pote. Mais Ravi n'agissait pas en privé. 48h après, cit2mo – vraisemblablement l'alias de Clementi – parlait à ses amis de justusboys.com, un forum gay, de ce que Ravi avait fait. «J'ai regardé son Twitter aujourd'hui», écrit Clementi. «Il a tweeté que j'étais dans la chambre (ce qui est déjà assez odieux en soi) ET qu'il est allé dans la chambre de quelqu'un d'autre, a allumé sa webcam à distance et m'a vu peloter un mec.» Clementi a ensuite raconté comment les amis de Ravi avaient réagi. Toute la conversation était visible sur Twitter.

Pendant trois jours, les deux colocs ont joué au chat et à la souris, sans jamais se voir. Quand Clementi voulait que Ravi lui laisse la chambre pour un autre rendez-vous galant, il lui envoyait un texto. Mais Clementi savait désormais qu'il n'y avait pas qu'une seule porte à fermer, et quel site aller voir pour connaître les intentions de Ravi. Sur justusboys.com, Clementi raconte: «Quand je suis retourné dans la chambre, j'ai tout de suite remarqué qu'il avait tourné la webcam vers mon lit. Et il avait encore posté [un message qui disait] 'si quelqu'un veut un show gratos, il suffit de m'inviter en chat vidéo ce soir'...»

Le tweet exact de Ravi était: «Si vous avez iChat, je vous mets au défi de m'inviter en vidéo chat entre 21h30 et minuit. Et oui, il a remis ça.» Mais point de show ce soir-là. «J'ai éteint son ordi et je l'ai débranché, ça m'a rendu dingue, j'ai cherché partout s'il avait planqué d'autres caméras... et ensuite j'ai passé du bon temps», raconte Clementi à ses copains. L'un d'entre eux lui a même donné un conseil: «Tu devrais peut-être faire une capture d'écran de son Twitter, si tu décides à un moment de porter plainte, comme ça tu auras des preuves.» Ce à quoi Clementi répondit: «haha déjà fait, chéri

La capture d'écran du compte de Ravi est maintenant partout sur Internet, tout comme celle des messages que postait Clementi sur le forum. Sous ces derniers, un admin a écrit: «Tout ceci pourrait constituer des preuves dans cette triste histoire. Pour cette raison, je verrouille la discussion...» Quelqu'un, probablement Ravi, a tenté de supprimer son compte Twitter. Trop tard, c'est déjà dans le cache de Google.

Il y a une chose dans cette malheureuse histoire qui ne pourra jamais être effacée, c'est le suicide de Clementi. Il l'avait annoncé –«je vais sauter du pont gw désolé»– sur Facebook. À côté du pont, la police a trouvé son ordinateur portable ainsi que son téléphone. Il les aurait apparemment utilisés pour poster le message sur Facebook. Et puis il a sauté. Il n'était pas un pseudo, ni un avatar, ou un mec quelconque en deux dimensions qui pelote un autre mec sur un flux vidéo. Il était de chair et de sang. Son corps a heurté la surface de l'eau. Il est mort.

Et me voilà assis sur mon siège à raconter cette histoire. J'écris cet article à partir de fichiers de recherche stockés sur un disque dur. Mais ce disque dur ne se trouve pas dans mon bureau. Il est dans l'ordinateur de ma femme, au rez-de-chaussée. Grâce à un réseau, je peux voir presque tout ce qui se trouve sur sa machine. Je suis en bas sans y être. À côté de son ordinateur, il y a un laptop avec une webcam intégrée. Je n'ai pas spécialement voulu de webcam, et pour autant que je sache, on ne l'a jamais mise en marche. Mais je n'ai jamais pensé à vérifier.

À l'université de Rutgers, les étudiants font comme si c'était encore les années 60. Mercredi dernier, quelques-uns se sont allongés devant le hall pour protester contre la mort de Clementi. Leur porte-parole a déclaré qu'ils agissaient pour «tous ces gens, y compris Tyler, qui se sont sentis aussi seuls». Mais ce que Clementi a appris à ses dépens, c'est qu'il avait tort. Il n'était pas seul. Et vous non plus.

William Saletan

Traduit par Nora Bouazzouni

Photo: [Video by transmission], rhobinn via Flickr CC License By

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