Culture

Howl, le cri qui changea le monde

Fred Kaplan, mis à jour le 10.10.2010 à 16 h 43

La protestation pétrie d’angoisse d’Allen Ginsberg transgressait toutes les règles—et encouragea toute une génération d’artistes à en faire autant.

Howl James Franco

Howl James Franco

Howl, peut-être le film le plus improbable à sortir du festival de Sundance et à être distribué à l’échelle nationale, est la traduction en film d’un poème—de la charge spirituelle et culturelle d’un poème.

Ce poème, c’est Howl, d’Allen Ginsberg—écrit en 1955, publié en 1957. Nul doute qu’il est difficile pour quiconque né longtemps après cette époque d’appréhender l’impact cataclysmique de cette œuvre (ou simplement la possibilité qu’un poème puisse revêtir une telle importance), non seulement sur le monde littéraire mais sur toute la société et la culture au sens large.

Même sans avoir lu le poème dans son intégralité, beaucoup en connaissent les incandescentes premières lignes: «J’ai vu les plus grands esprits de ma génération détruits par la folie, affamés hystériques nus/ qui se traînaient dans les rues négresses à l’aube, à la recherche d’une furieuse piqûre…»

C’était une protestation dévorée d’angoisse, littéralement un hurlement [a howl] de colère contre le conformisme de l’époque écrasant l’âme, et un hymne à la sainteté de tout ce qui touche le corps et l’esprit humain, exposé en vers libérés de la métrique classique. La versification cède la place à de longues phrases, au rythme cliquetant de la respiration naturelle et de la conversation, style inspiré par les éloquents poètes qui demeurèrent ignorés des occupants des tours d’ivoire du haut modernisme—Whitman, Blake, Rimbaud—fusionné à la syncope urbaine du jazz be-bop que Ginsberg et son ami, Jack Kerouac, allaient écouter dans les clubs de Harlem lorsqu’ils faisaient leurs études à Columbia au milieu des années 1940.

Le film Howl ne capture pas la globalité de ce milieu. Aucun film de 90 minutes, tourné en 14 jours avec un budget minimal, ne le pourrait sans doute. Mais il présente à son échelle un portrait évocateur, captivant parfois, d’une époque et des changements radicaux que certains de ses représentants—notamment Ginsberg—avaient prévus et, à un certain point, favorisé.

Ginsberg donna sa première lecture de Howl à la Six Gallery du quartier de North Beach, à San Francisco, au soir du 7 octobre 1955, avec ce qu’il décrirait plus tard une «intensité étrange et extatique»—son ami et âme sœur littéraire, Jack Kerouac, qui faisait passer les bouteilles de vin, qualifierait quant à lui cet événement de «soirée folle»—que le film arrive à recréer avec une intensité feutrée idéale. James Franco, dans le rôle de Ginsberg, est d’une perfection absolue. Non seulement il ressemble franchement à Ginsberg jeune (avant qu’il ne perde ses cheveux et ne se laisse pousser une barbe de chaman), mais il maîtrise son maniérisme sec à la perfection et, plus remarquable encore, il lit la poésie comme un poète (ce dont très peu d’acteurs sont capables), à tel point que j’aurais préféré que le réalisateur n’ait montré que Franco en train de lire pendant ces scènes, et n’ait pas coupé ici et là pour introduire un dessin mettant en image le poème; l’animation trop littérale distrait l’esprit de la langue de Ginsberg (pour en savoir plus sur la reconstitution de la lecture, cliquez ici. Pour des détails sur l’animation, cliquez .) Dans la vraie vie, la lecture fit sensation—la Renaissance de San Francisco, également connue sous le nom de Beat Generation, naquit pour ainsi dire à ce moment précis, et cette partie du film montre bien pourquoi.

Quand Howl et autres poèmes fut publié par les éditions City Lights deux ans plus tard, Ginsberg envoya un exemplaire à son mentor d’autrefois, Lionel Trilling, dans lequel il écrivit: «Je crois que ce qui arrive est une période romantique… une réaffirmation de la vérité subjective, personnelle et nue» (Trilling, pilier moral du département d’anglais de Columbia, détesta cette opinion et n’apprécia pas davantage le livre).

Mais Ginsberg s’avéra prophétique. L’année même où il écrivait Howl, Robert Rauschenberg et Jasper Johns se libéraient de la prison de l’expressionnisme abstrait. Au cours des années suivantes, Ornette Coleman et Miles Davis allaient affranchir le jazz de la structure du changement d’accords; Norman Mailer démolirait la barrière entre littérature et journalisme, le soi subjectif et le monde; Allan Kaprow mettrait en scène les premiers «Happenings», qui brouilleraient les frontières entre spectacle et spectateur, l’art et la vie; Lenny Bruce et Mort Sahl allaient créer une nouvelle sorte de spectacle humoristique en solo qui abandonnerait les simples blagues au profit de monologues influencés par le jazz, malmenant la politique, les origines raciales et l’hypocrisie religieuse.

Toutes ces expériences devant un public électrisé par les premières traversées de l’Atlantique en avion à réaction et les premiers lancements de fusées dans l’espace (la promesse de se libérer de la planète!) se transformèrent en appétit soudain, vertigineux même, pour la nouveauté. Mais cette excitation fut simultanément refroidie et échauffée par une décharge de terreur, provoquée par les essais de missiles intercontinentaux et les explosions de bombes H. C’est ce double précipice—la perspective de possibilités infinies et d’annihilation instantanée—qui donna à cette époque sa frénésie si caractéristique et mit le feu à son énergie créatrice.

Ginsberg était un pionnier de cette Nouvelle Frontière schizoïde, et Howl est un manifeste-complainte de son exubérance personnelle et de sa destinée sociopolitique. Le film Howl ne retrace pas ce plus vaste contexte. Encore une fois, je ne sais pas comment il aurait pu. Mais il met en scène le rôle du poème dans la formation du nouveau monde qui s’annonçait.

Plus tard, dans des interviews (dont certaines sont incluses dans le film), Ginsberg déclara qu’il avait écrit Howl non seulement comme un hymne à l’auto-expression en général, mais aussi comme un moyen d’accepter sa propre identité homosexuelle. C’était une démarche des plus osées, à une époque où le corps médical considérait l’homosexualité comme une maladie et que les lois de nombreux États américains la réprimaient.

Les auteurs-metteurs en scènes du film, Rob Epstein et Jeffrey Friedman, se concentrent davantage que la plupart des récits de Ginsberg sur sa sexualité (parmi leurs précédents films figurent The Celluloid Closet, un documentaire sur les personnages homosexuels des films de Hollywood, et The Times of Harvey Milk.)

Je trouve plus parlant que presque tous les rebelles culturels de l’époque aient été des outsiders d’un genre ou d’un autre: homos (pas seulement Ginsberg, mais beaucoup des écrivains de la Beat Generation, ainsi que Rauschenberg, Johns, et la plupart des artistes pop), juifs (Mailer, Bruce, Sahl, Roth, et, doublement maudit, Ginsberg), ou noirs (l’écrasante majorité des précurseurs du jazz). Mais même dans cet univers plus vaste de marginaux et d’inadaptés, Ginsberg fut le premier à faire son coming out, qu’il ne se contenta pas de faire ouvertement mais aussi avec fierté, afin qu’il en sorte quelque chose et qu’il devienne un élément central de sa voix et de son art.

Les cinéastes mettent aussi pas mal en avant les éruptions de grossièretés de Howl, consacrant un tiers du film à une reconstitution du procès pour obscénité qui accueillit sa publication.

Resituons un peu le contexte: le 25 mars 1957, des employés des douanes américaines saisirent à leur descente du bateau des caisses contenant 520 exemplaires de Howl et autres poèmes, envoyés par l’imprimeur londonien des éditions City Lights, au motif que le livre était obscène (un des inspecteurs déclara aux journalistes: «Vous ne voudriez pas que vos enfants tombent dessus»). Au bout de deux mois, le procureur renonça aux poursuites et les exemplaires furent mis en vente.

Cinq jours après cette décision, le 3 juin, deux flics en civil de la brigade de protection des mineurs de San Francisco entrèrent dans une librairie City Lights, achetèrent un exemplaire de Howl, puis arrêtèrent son propriétaire, Lawrence Ferlinghetti, au motif qu’il publiait des livres obscènes.

L’affaire fut présentée au juge du tribunal municipal Clayton W. Horn le 16 août. Horn n’avait rien d’un libertaire. Il était l’un des quatre juges du tribunal de police de la ville, enseignait régulièrement à l’école du dimanche, et avait peu de temps auparavant causé un grand émoi en condamnant cinq femmes reconnues coupables de vol à l’étalage à aller voir le film Les dix commandements et à écrire des essais sur ses enseignements moraux après la séance.

Le plaignant, Ralph McIntosh, était un substitut du procureur général âgé, qui, les années précédentes, avait érigé en croisade la traque des marchands de publications pornographiques.

Ferlinghetti dut probablement son salut au fait que sa défense fut assurée bénévolement par J.W. Ehrlich, surnommé «Jake the Master», avocat spécialisé en droit pénal le plus habile et le plus extravagant de la ville, qui représenta des clients aussi hauts en couleur que la strip-teaseuse Sally Rand, le kidnappeur condamné à mort Caryl Chessman, et, comme le précisa sa notice nécrologique à sa mort en 1971, «un flot apparemment intarissable de femmes accusées d’avoir tué leurs maris».

Les scènes de tribunal du film sont reproduites mot pour mot à partir des transcriptions du procès (dont une grande partie a été retranscrite dans le très divertissant ouvrage paru en 2006 Howl on Trial: The Battle for Free Expression). Tout cela est vraiment arrivé: le défilé d’éminents critiques littéraires témoignant de la maîtrise artistique de Howl et de sa sagesse culturelle; la pathétique troïka de moins que rien convoqués à la barre par l’accusation pour protester du contraire (notamment la délicieusement cinglée Gail Potter, ancienne responsable pédagogique d’une chaîne de télévision locale, qui se vante d’avoir réécrit les 40 versions de Faust en un seul volume); et la bataille entre McIntosh, qui fonde son accusation sur un décompte des gros mots contenus dans le poème, et Ehrlich, qui s’en sort grâce à son style décontracté, son habileté verbale et une maîtrise absolue du dossier.

Il se trouve que le juge Horn fit consciencieusement ses devoirs, et mit deux semaines à rendre son verdict—durant lesquelles il enquêta sur les précédents judiciaires, et lut non seulement la poésie de Ginsberg mais également l’Ulysse de Joyce (que la Cour suprême avait, longtemps auparavant, considéré comme ne relevant pas de la loi sur l’obscénité, malgré les nombreuses grossièretés qui l’émaillent). Il décida enfin que, parce que Howl avait une «importance sociale rédemptrice» et qu’il était peu susceptible de «dépraver ou corrompre les lecteurs en suscitant des pensées lascives ou en excitant un désir de luxure», lui non plus «n’était pas obscène».

J’aurais aimé que les scènes de tribunal soient jouées moins solennellement. Si Jon Hamm, en incarnant Ehrlich, réussit à se montrer intelligent et mielleux, il n’est pas aussi décousu ou m’as-tu-vu que l’authentique Jake the Master. Le McIntosh de David Strathairn est plus fréquentable et moins crétin que le vrai (l’une des failles déterminantes de l’argumentaire de McIntosh, comme on le voit très bien dans la transcription, est qu’il ne maîtrisait pas parfaitement la définition légale du terme obscène). Les journaux de l’époque dépeignent des scènes bouffonnes, où la salle comble glousse quand l’un des avocats déclame les passages controversés du poème (le mot fuck avait-il déjà été autant prononcé dans une salle d’audience?) et se tord de rire quand un témoin de la défense démonte la question mal renseignée d’un procureur.

(On ne peut assez souligner à quel point ces mots étaient choquants à l’époque. En fait, pour tenter d’éviter une saisie quasi-certaine par la douane, Ginsberg et Ferlinghetti avaient décidé, avant la publication, d’expurger le passage homo-érotique le plus explicite: «who let themselves be f ….. in the a … by saintly motorcyclists, and screamed with joy [qui se laissèrent enc…. par des saints motocyclistes et hurlèrent de joie]». Dans la transcription du procès, mais pas dans le film, McIntosh essaie d’amener plusieurs témoins de la défense à prononcer ces deux mots auto-censurés, mais Ehrlich objecte que toute réponse ne pourrait être que «spéculative», ce à quoi le juge Horn acquiesce. L’ironie est qu’après que Ferlinghetti remporta le procès, il s’enhardit à insérer les mots incriminés, «fucked in the ass» dans toutes les éditions suivantes).

Les cinéastes ont pourtant raison au sens plus large: tout cela était très sérieux. Si Ferlinghetti avait été déclaré coupable, le capitaine William Hanrahan, le chef de la brigade des mineurs qui l’avait arrêté, aurait envoyé ses flics débarrasser toutes les librairies de la ville de leur ordure—il avait préparé une longue liste de titres—et San Francisco, qui débutait à peine sa carrière de refuge de l’avant-gardisme, se serait replongé dans un provincialisme immobiliste pour des années, voire des décennies.

Le battage qui accompagna le procès changea Allen Ginsberg en superstar—et propulsa la Beat Generation dans l’esthétique de la contreculture à venir. Quand le public apprit qu’il s’agissait d’un fruit autrefois défendu, Howl et autres poèmes, qui se vendait déjà assez correctement pour un petit recueil en livre de poche, s’écoula plus vite que Ferlinghetti ne pouvait en produire (à la mort de Ginsberg en 1997, il s’en était vendu 800 000 exemplaires). Plusieurs grands magasines firent son éloge. Ses lectures de poèmes dans des campus attirèrent des milliers d’étudiants enthousiastes. Le succès de Ginsberg convainquit l’éditeur réticent de Kerouac de publier Sur la route, qui allait pour toujours ancrer le style et la philosophie de la Beat Generation chez les jeunes Américains impétueux.

Il faudrait attendre 1959 pour que la liberté d’expression reçoive sa décisive bouffée d’air frais, et que Barney Rossett, éditeur de Grove Press, s’oppose avec succès à la loi fédérale sur l’obscénité devant un tribunal de grande instance américain, faisant lever l’interdiction qui pesait sur L’amant de Lady Chatterley, de D.H. Lawrence, et mettant ainsi un terme définitif au pouvoir des employés des postes et des agents des douanes de décider ce que peuvent et ne peuvent pas lire les Américains chez eux. Mais Howl, dans ce sens et dans beaucoup d’autres, lança le premier uppercut et donna à d’autres le courage de se lancer dans la bataille. Le film ne raconte pas toute l’histoire (il n’essaie même pas), mais il offre un aperçu du rythme des coups donnés et des tabous qu’ils firent voler en éclat.

Fred Kaplan

Traduit par Bérengère Viennot

Photo: Howl James Franco

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