France

Retraites: Projette-moi une réforme

Cécile Dehesdin, mis à jour le 08.10.2010 à 15 h 33

Comment prévoir des évolutions à 40 ans alors qu'on n'a pas vu venir la crise financière? C'est toute la différence entre prévisions et projections.

REUTERS/Eliseo Fernande

REUTERS/Eliseo Fernande

La réforme des retraites du gouvernement se fonde sur le dernier rapport du Conseil d’orientation des retraites, un organisme d’experts qui a présenté en avril dernier ses projections pour 2050.

A l’époque, l’opposition et les syndicats s’étaient exclamés que prévoir ce que serait l’état économique et démographique de la France dans quarante ans relevait du «grotesque» (Jean-Luc Mélenchon, Parti de Gauche), de «Nostradamus» (Jean-Claude Mailly, FO), ou encore «de la science-fiction» (Jean-Louis Malys, CFDT).

Alors que personne n’a été capable de prévoir l’actuelle crise économique et financière mondiale, l’exercice de prévoir les évolutions des quarante années à venir peut en effet sembler vain. Et l’idée de baser une réforme sur ces mêmes projections paraît étrange.

Le COR commençait lui-même son rapport 2010 en expliquant devoir réviser celui de 2007 à cause de la crise. Le rapport de janvier 2007 révisait d’ailleurs celui de 2006 à la suite de nouvelles projections démographiques de l’Insee (qui voyait désormais 1,9 enfant par femme en 2050 comme scénario central, contre 1,8 projeté quelques temps auparavant).

«Le problème, c’est qu’on vit dans un monde incertain», explique Mathieu Plane, économiste senior au département analyse et prévision de l’OFCE, qui fait des projections à moyen terme pour le Sénat, «mais on est quand même obligés de prendre des décisions pour les années à venir».

Projections / Prévisions

D’où l’exercice de projection, à ne pas confondre avec une prévision. Une prévision se fait à court terme et essaye d’établir l’évolution de la croissance à quelques trimestres, cherchant à prévoir le futur économique proche en analysant à la fois des tendances structurelles et des évènements conjoncturels, et en intégrant des données extérieures comme le prix du pétrole ou la croissance d’autres pays. Les prévisions sont plus «sûres» que les projections, même si elles peuvent aussi être rendues erronées par un évènement comme la crise financière.

Les projections se font à moyen et à long terme. A partir des tendances structurelles passées sur de longues période (trente ou quarante dernières années, voire plus), les analystes projettent des scénarios. Il y a généralement un scénario central, et d’autres scénarios qui voient le futur plus rose ou plus noir en utilisant différentes hypothèses.

Quid d’une autre crise financière, de déplacements massifs de populations, d’une grippe H1N1 version 2050? «On peut bien sûr faire des variantes scénario catastrophe, admet Mathieu Plane, mais ce n’est pas utile. S’il y a une autre crise dans cinq ans, le problème majeur ne sera pas les retraites…»

Et de conclure:

«On a eu une crise mondiale en 1929, on en a eu une là, si c’est une par décennie c’est le système capitaliste global qui ne pourra plus fonctionner. On ne peut pas prendre comme scénario central le scénario catastrophe.»

Les projections du COR

Le COR a fait ses projections en se servant des données démographiques existantes (le passage à la retraite de la génération des baby-boomers, le bilan démographique actuel, les projections de taux de fécondité et d’espérance de vie…), et son président Raphaël Hadas-Lebel souligne que «c'est parce que nous ne sommes pas sûrs des choses en 2050 qu'on a fait trois scénarios».

Même si ces projections pourraient être rendues obsolètes par un évènement futur comme celles de 2007 l’ont été à la suite de la crise, et qu’une nouvelle réforme viendrait alors supplanter l’actuelle, «il est normal qu’en matière de retraite il faille fixer un horizon», estime-t-il: les dépenses de retraite sont inertes, au sens où lorsque quelqu’un part à la retraite, les dépenses sont engagées pour les 25 ans à venir (l’espérance de vie en France à la naissance est de 84,5 ans pour les femmes et 77,8 ans pour les hommes en 2009, selon l’Insee).

Le COR a donc formulé «trois scénarios économiques alternatifs, aucun de ces trois scénarios n’étant privilégié par le Conseil», explique le rapport 2010. Le gouvernement a choisi de s’aligner sur le scénario B, qui projette un taux de chômage à long terme de 4,5% et une croissance de la productivité du travail de 1,5% à long terme (le scénario A projette 4,5 et 1,8%, le C, 7 et 1,5%). Et d’après le gouvernement, sa réforme permettra d’assurer le retour à l’équilibre des régimes de retraite à 2018, détaille le dossier de présentation des mesures.

Dans son dossier, le gouvernement affirme avoir refusé «la facilité qui aurait consisté à se placer sous le scénario le plus favorable», soit le scénario A. Mais même en reposant sur le scénario de la bof-facilité, la réforme sera balayée par n’importe quelle crise d’ampleur qui traverse le monde d’ici quarante ans, rendant les projections du COR 2010 obsolètes. Et ça, pas moyen de le projeter.

Cécile Dehesdin

Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte