«Signalez-nous tout colis suspect...»
Le menace terroriste pèse sur l'Europe. En France, deux endroits seraient particulièrement exposés: la tour Eiffel et Notre-Dame. Nous nous sommes mis dans la peau d’un touriste particulièrement vigilant cherchant à signaler tout élément suspect. Une tâche ardue.
- Un soldat patrouille sous la tour Eiffel. REUTERS/Gonzalo Fuentes -
Les
États-Unis et le Japon ont appelé leurs ressortissants à la vigilance
à la suite d'un renforcement du risque terroriste en Europe. Citant des
sources anonymes, la chaîne conservatrice Fox News pointait une liste
noire des endroits exposés à la menace terroriste: en France, la tour
Eiffel et Notre-Dame. Les visiteurs sont donc appelés à une grande
vigilance. Une tâche ardue: s’ils devaient signaler aux autorités tout
comportement suspect, les touristes auraient fort à faire... Nous nous
sommes mis dans la peau d’un touriste particulièrement vigilant —ou
très angoissé, voire paranoïaque— et avons cherché à devenir le parfait
touriste responsable sur ces deux sites «visés». La sécurité de la
République et le rang de la France comme destination touristique numéro 1
sont entre nos mains.
11
heures, École Militaire. Les affiches dans la station de métro donnent
le ton: «Attention aux colis abandonnés», «N’hésitez pas à signaler tout
élément suspect». Nous traversons le Champ de Mars, direction la tour
Eiffel, l’endroit suspect numéro un. Qu’est-ce qui est «suspect»?
Comment le détecter? A quel moment faut-il s’inquiéter? A quel moment
faut-il avertir la sécurité? Impossible de mener à bien notre mission
sans avoir préalablement éclairci ces questions. Entre policiers à pied
et en vélo, militaires qui patrouillent sur le Champ de Mars et au bas de la tour
Eiffel, les agents de sécurité, et la vidéosurveillance, les lieux
semblent bien sécurisés. Nous nous dirigeons vers un groupe de trois
militaires. Famas au poing, ils déambulent d’un air
assuré. Mais à la bonne impression initiale fait suite une déception:
ils ne peuvent pas répondre, confidentialité oblige. On doit donc se
contenter d’une définition assez vague du suspect: «Il
faut faire attention aux colis abandonnés, et aux “faux” touristes,
donc les personnes qui portent un sac et une caméra, mais qui ne
prennent pas de photos.»La tâche s’annonce difficile. La tour Eiffel regorge de «personnes qui portent un sac et une caméra».
Et ils ne sont pas forcément tous en train de prendre des photos. Il y
en a même qui semblent s’amuser à attirer les regards, se plaçant dans
un coin en attendant on se sait quoi. Quant au deuxième indice suspect, «les colis abandonnés»,
la situation est tout aussi dramatique. Il y a quelques minutes, un
vendeur ambulant a laissé sa marchandise, ainsi qu’un sac, au milieu de
la place. Personne ne semble y faire attention. Nous approchons
courageusement. Le sac contient un paquet de tours Eiffel miniatures.
Enfin, du moins en surface. Faut-il procéder à une fouille plus
approfondie? Appeler les militaires en renfort? Lancer une alerte
générale auprès des touristes? Au vu du nombre de sacs qui restent
abandonnés pendant quelques moments, cela ne servirait à rien. L’espace
d’un après-midi, une petite dizaine ont été abandonnés. Certes, la
plupart du temps, les propriétaires ne sont pas loin, ou ce sont des
vendeurs ambulants, connus par les agents de sécurité. Mais pour un
touriste consciencieux, la situation est loin d’être rassurante.
Redéfinissons la notion de suspect. Et associons le «suspect» à «étrange». Nous allons donc nous intéresser à ce qui sort du commun, à ce qui nous paraît bizarre, les personnes en premier lieu. Mais quand nous voyons un homme portant une serviette des Power Rangers passer totalement inaperçu à côté des contrôles de sécurité, nous abandonnons. Faux touristes, valises suspectes, superhéros... trop, pour nos esprits sensibles aux alertes terroristes. Paniqués, nous décidons d’aller enquêter ailleurs. Direction: l’endroit suspect numéro deux, Notre-Dame.
13 heures, Notre-Dame. Au premier abord, même ambiance rassurante. Ici aussi, trois militaires patrouillent sans relâche, l’arme à la main et l’oeil aux aguets. A l’entrée de la cathédrale, un vigile contrôle les visiteurs. Et des policiers sont stationnés non loin, devant la préfecture de police. Ce sont donc à ces hommes-là que nous devrions signaler tout objet ou comportement suspect.
Comme
sous la tour Eiffel, nous ne savons, sur le parvis de la cathédrale,
par où commencer. Car tout ou presque pourrait paraître suspect! Comme
cet homme, là-bas, qui attend on ne sait qui depuis un quart d’heure. Ou
cette voiture aux vitres teintées qui stationne devant l’église pendant
de longues minutes. Ou encore ce sac à dos abandonné le long d’un
muret...
Près
d’une poubelle, un carton traîne. Un soldat s’approche, le remue avec
son pied. Rien de suspect. Il reprend sa ronde. Pourtant, les endroits à
vérifier seraient nombreux encore. A l’intérieur de la cathédrale, par
exemple, où celui qui voudrait se cacher ou cacher quelque chose ne
manquerait pas d’endroits. Les petites chapelles obscures qui bordent la
nef, les cartons dans lesquels se trouvaient des livrets de chants ou
même les confessionnaux sont autant de caches possibles. Et là aussi,
certains comportements attirent l’attention. Comme celui de cet homme
qui, assis sur un banc, semble chercher depuis plusieurs minutes
quelque chose dans son sac, qui est pourtant petit.
Nous
ressortons. A chaque pas, à chaque regard, nous frisons la paranoïa.
Pourquoi ce camion de transport de fonds manoeuvre-t-il juste devant la
cathédrale? Pourquoi cet individu traverse-t-il le parvis avec un sac
poubelle à moitié rempli à la main? Pourquoi ce groupe de gens sans sac
ni appareil photo, portant lunettes noires alors qu’il n’y a pas un
rayon de soleil, reste-t-il pendant un quart d’heure devant la sortie de
l’église? Pourquoi cet autre homme passe-t-il devant nous à deux
reprises en transportant ce qui a été un carton à grille-pain? Pourquoi
la vérification du fonctionnement d’un simple lampadaire prend-elle tant
de temps? Est-ce pour repérer les lieux que cette femme photographie
les moindres recoins du parvis ? Est-ce pour créer une diversion que cet
homme parle si longtemps à un groupe de policiers?
Les
touristes ne semblent pas avoir les mêmes inquiétudes que nous. C'est à peine
si ceux que nous avons rencontré confessent êtres un peu plus
vigilants, quand ils n’accusent pas les gouvernements de créer ces
alertes. Idem pour le vigile de faction à l’entrée de la cathédrale. «On est en train d’accentuer un peu la vigilance, lâche-t-il. Par
exemple, les militaires qui patrouillent aujourd’hui ne sont pas
forcément là d’habitude. Nous avons des consignes, qui restent
confidentielles.» Tout juste confirme-t-il que les visiteurs ne signalent pas plus d’éléments suspects que d’habitude.
«On
sent qu’il y a un renforcement de la sécurité, mais pour notre part, on
ne peut pas détecter plus d’éléments suspects que d’habitude, ajoute un jeune guide. Mais
on fait attention: quand on voit quelqu’un qui paraît un peu bizarre,
qui n’agit pas normalement ou qui laisse une valise quelque part, ça
fait tilt. Mais il n’y a pas d’appréhension particulière chez les
touristes.»
Pourtant,
s’ils étaient tous aussi vigilants que nous, leurs motifs d’inquiétude
ne manqueraient pas. En quelques heures, nous aurions pu déclencher une
vingtaine d’alertes à la bombe. Désemparés, nous reprenons le métro. Le
haut-parleur retentit. «Attentifs ensemble. Pour la sécurité de tous, signalez-nous tout colis abandonné...». Vraiment?
Margherita Nasi et Louis Haushalter
Photos: Margherita Nasi et Louis Haushalter / Slate.fr
Mis à jour le 06/10/2010 à 15h40














































