Claude Lefort, la passion de la démocratie

Claude Lefort / Editions Belin

Claude Lefort / Editions Belin

L'œuvre du philosophe se concentrait sur la critique du totalitarisme.

Dans le jeu habituel des hommages convenus, la figure de Claude Lefort, mort le 3 octobre à l’âge de 86 ans, ne manquera pas d’être saluée comme celle d’un «pionnier» ou d’un «passeur». Un chainon indispensable, sans nul doute, dans la transition qu’a connue la pensée française de la deuxième moitié du XXe siècle entre l’hégémonie étouffante du marxisme-léninisme et le triomphe de la pensée «antitotalitaire».

C’est d’ailleurs à raison que l’on rappellera l’apport majeur du travail souterrain effectué entre la Libération et Mai 1968 par le groupe «Socialisme ou Barbarie», qu’il fonde avec Cornelius Castoriadis dès 1946. Animés par un souci d’honnêteté intellectuelle peu courant au sein de la gauche «académique» de l’époque, les animateurs de cette petite revue se dégagent des apories de la critique trotskiste de la bureaucratie pour élaborer une véritable doctrine du fait totalitaire, vue comme la condition première de toute définition des perspectives d’émancipation révolutionnaire.

Mais en mettant l’accent de cette façon sur cette fonction dans ce mouvement général des idées, on risque de manquer l’essentiel. Avec Claude Lefort disparaît non seulement un penseur politique essentiel, mais l’auteur d’une réflexion d’une profonde originalité, surtout si on le compare aux figures dominantes de la pensée politique française actuelle et à ce que l’on entend ordinairement par «le courant antitotalitaire».

Penser le phénomène totalitaire

Si son œuvre a été influente, Lefort n’a pas véritablement fait école. Il n’a écrit aucun best-seller, n’a pas pris en charge la direction d’une grande revue ou l’animation d’une émission de radio. La diffusion de ses idées auprès du grand public n’a sans doute pas été facilitée par le mode d’expression qu’il a choisi. Fidèle à sa conviction de la nécessité d’écrire «à l’épreuve du politique», il s’est efforcé de rester ouvert à la nuance et à la complexité du réel, attitude située à l’opposé de tout esprit de système. Il s’est donc gardé des déclarations à l’emporte-pièce et des «polémiques», privilégiant la confrontation avec les grands auteurs politiques – qu’ils soient classiques ou contemporains, comme Hannah Arendt et Leo Strauss, mais aussi historiens, comme Michelet ou Quinet, ou romanciers, comme Soljenitsyne ou Orwell. Plutôt économe de sa plume, il ne s’est pas voulu philosophe mais plutôt écrivain politique.

Ce qui le singularise en effet n’est pas d’avoir perçu, avant beaucoup d’autres, la nécessité impérieuse de son siècle, celle de penser le phénomène totalitaire, mais le fait d’avoir voulu le penser comme un phénomène politique. Sa réflexion sur le totalitarisme se développe donc parallèlement à une réflexion sur le politique, au contact constant de l’œuvre de Machiavel, auquel il consacra sa thèse, et de façon corollaire sur la démocratie. Lefort perçoit vite le caractère problématique d’une critique du totalitarisme – aujourd’hui  dominante – qui oublie de considérer la nature politique du phénomène pour rechercher les racines du mal dans la modernité elle-même.

La démocratie, un lieu à peupler

Il dénonce, à contre-courant, les facilités de l’analyse faisant du communisme, comme François Furet, une dangereuse «illusion» qui se dissiperait in fine avec l’échec de sa mise en pratique, mais dont le ressort profond et le succès persistant seraient imputables à son enracinement dans les généreux idéaux d’émancipation et d’égalité de la Révolution française. Il souligne à quel point une telle grille de lecture méconnaît la volonté d’annihilation de la démocratie pourtant consubstantielle au totalitarisme communiste et se révèle finalement assez confortable pour les anciens communistes qui la propagent en diffusant une vision flatteuse de leur engagement.

Le totalitarisme, dit Lefort, ne se comprend que comme une tentative d’anéantir la nouveauté radicale et profondément déstabilisante que représente la démocratie, qui est à la fois un régime et un mode d’existence – en somme la seule véritable révolution. S’appuyant sur l’analyse de la théorie des «deux corps du roi» par Kantorowicz, il montre que la démocratie est par essence le lieu du pouvoir «vide» qui met fin à la représentation du pouvoir-Un et à «l’incorporation» du pouvoir politique, et donc de la société, dans la figure du Roi, du Chef ou, pour le communisme, du Parti.

L’originalité de la démocratie est d’assumer les conflits et les antagonismes qui traversent la société et qu'elle prétend réguler plutôt que les «incorporer». (1) Ce changement considérable est à l’origine de la reconnaissance de l’altérité et donc des libertés, de l’autonomie de la société civile, de la libération de la connaissance vis-à-vis des dogmes,  etc. Il fait de la démocratie un espace « d’invention » perpétuelle - certes toujours menacé par la résurgence du fantasme de l’Un, face à l’inquiétude suscitée par l’instabilité inhérente à une telle ouverture. La société démocratique, dès lors qu’elle préserve cette indétermination fondamentale, ouvre des possibilités d’émancipation capables de transformer en force les conflits qui la traversent.

Marx et la tradition révolutionnaire russe

Le totalitarisme, y compris dans sa version communiste (et d’ailleurs pas seulement stalinienne), est à proprement parler réactionnaire car il vise avant tout à contrecarrer cette «désincorporation». La crainte et l’obsession de la division et du désordre, la stigmatisation de l’ennemi de l’intérieur, la volonté de rétablir une société ordonnée et organique à travers le «nous» du parti sont ses ressorts fondamentaux bien plus que la «passion égalitaire» inhérente à la démocratie, laquelle au contraire, pousse sans cesse à la remise en cause des hiérarchies établies. Lefort souligne que de ces tendances sont bel et bien présentes chez les bolcheviks avant même la prise de pouvoir d’octobre 1917.

Pour lui, le communisme réel n’est pas la conséquence non voulue mais inévitable de l’œuvre de Marx, comme le veut une opinion répandue: son origine réside plutôt dans une sorte de synthèse monstrueuse entre l’idéalisme progressiste occidental et des éléments hétérogènes dont l’introduction conduisent à vider le premier de son contenu, à savoir l’héritage d’un certain despotisme oriental et le culte de la violence propre à la tradition révolutionnaire russe.

Pour Lefort, le péril totalitaire, ou l’apparition de nouvelles synthèses réactionnaires d’une autre nature, guettent toujours nos sociétés démocratiques – c’est pourquoi il donne tort à ceux qui croient le danger écarté avec la défaite des fascismes puis la fin de la guerre froide. Mais le totalitarisme n’est pas pour autant inscrit dans les gènes de la modernité politique. Les analyses de Lefort prennent en effet le contre-pied de bien des lectures contemporaines qui considèrent celle-ci comme fondamentalement déficiente.

L'énigme du présent

Ainsi, dans un article désormais classique sur les droits de l’homme, Lefort se distancie des analyses qui voient dans ceux-ci le reflet et la matrice d’une société éclatée en individus atomisés : les droits de l’homme, en particulier la liberté d’opinion et d’expression, n’ont de sens que dans la relation à l’autre et dans le contexte politique, donc collectif, de l’avènement de la démocratie. Pour lui, l’individualisme démocratique et la « société des individus » ne sont  donc pas inévitablement synonymes d’affaiblissement du politique et de la cohésion sociale. La société démocratique n’est pas condamnée irrémédiablement à saper ses propres fondements.

Aussi éloignée du progressisme béat que du néo-conservatisme pessimiste, la pensée de Claude Lefort invite donc la réflexion politique à rester attentive à «l’énigme singulière que lui pose le présent». Elle pousse autant à la vigilance face aux possibles dérives «anti-politiques» de nos sociétés qu’à l’effort «d’invention» et d’ouverture à la nouveauté - à partir de la reconnaissance de la légitimité des tensions et des conflits qui traversent le corps social - que réclame une démocratie vivante.

Robert Landy

A voir en vidéo, une conférence de Claude Lefort sur La Vie des Idées.

(1) Une première version de l'article comportait une erreur: il était écrit «L’originalité de la démocratie est d’assumer les conflits et les antagonismes qui traversent la société et prétend les réguler plutôt que les “incorporer”» au lieu de «L’originalité de la démocratie est d’assumer les conflits et les antagonismes qui traversent la société et prétend les réguler plutôt que les “incorporer“».

Partager cet article