France

Lula-DSK écrasent Chavez-Besancenot

Eric Le Boucher, mis à jour le 30.09.2013 à 11 h 35

La rupture avec le capitalisme de Chavez conduit à une impasse. La politique de Lula n’est pas la route du paradis mais elle a donné au Brésil un avenir. Une leçon à méditer au PS.

Dominique Strauss-Kahn et Lula da Silva Jamil Bittar / Reuters

Dominique Strauss-Kahn et Lula da Silva Jamil Bittar / Reuters

Ici en France, la bascule penche à gauche. C’est tendance. Face à la crise financière, à Sarko président des riches, aux banquiers, haro sur les mous, les sociaux-démo, et pis les sociaux libéraux! Martine Aubry navigue à gauche de la gauche, promet un retour de l’âge de la  retraite à 60 ans et menace d’une mise sous tutelle des entreprises qui procèdent à des «licenciements boursiers». Ici en France, un Jacques Julliard, penseur de la Deuxième gauche, dit qu’il faut une gauche de combat en face du capitalisme de combat. Ici en France, un Besancenot a toujours la cote d’amour, l’ombre de l’extrême gauche pèse encore sur la conscience de la gauche.

Là-bas, démonstration a été faite du bien fondé de la ligne sociale-démocrate et de la défaite de la ligne «révolutionnaire». Là-bas, notre débat franco-français a été tranché par les faits et par l’histoire. Jugement sans appel. Indiscutable. Là-bas, c’est en Amérique latine, au Brésil de Lula et au Venezuela de Chavez.

Héros d’Olivier Besancenot,  Hugo Chavez élu en 1998, réélu en 2000 puis en décembre 2006, promet le «socialisme du XXIèm siècle». Le «lider» vitupère contre les Américains, admire Castro, l’iranien Ahmadinejad, et engage une politique de gauche «dure» avec une  nationalisation du pétrole, des banques, de certaines propriétés agricoles, accompagnée d’un grand volet social. Le Venezuela est béni des dieux, il est membre de l’OPEP et l’or noir représente 30% de son PIB, 90% de ses exportations. L’Etat est en conséquence très riche, le pétrole assure 50% des recettes fiscales. Cette manne, Chavez la distribue au peuple, au travers de «programmes» d’aides alimentaires, de créations de coopératives ouvrières et agricoles ou de santé. Ces programmes contournent les administrations existantes, accusées d’être embourgeoisées. A partir de 2006, gouvernant par décrets, dénonçant les opposants et une presse jugée trop critique de la révolution bolivarienne, le président renforce la dureté des mesures. Il nationalise une fraction plus grande de l’économie: les télécoms, l'électricité, des laiteries, des cimenteries, des aciéries.

Quel bilan? De 1998 à 2002, le résultat n’est pas là: le pays est en récession. Puis de 2003 à 2008, la  croissance revient, portée par les cours du brut. Ensuite, elle rechute: 8,2% en 2007, 4,8% en 2008, -3,3% en 2009 et encore en fort recul cette année - 2,6% selon le FMI, alors que toute l’Amérique latine redécolle (+4% en moyenne et 5,5% pour le Brésil). L’inflation durant toute la période s’installe autour de 30%. Les entreprises d’Etat se paralysent comme le pétrolier Petroleos de Venezuela qui manque d’ingénieurs. La production pétrolière vénézuélienne stagne depuis dix ans. Dans de nombreux secteurs, les entrepreneurs se découragent, des pénuries apparaissent, une vaste corruption avec. Mais, succès notable: globalement, le taux de pauvreté recule de 1995 à 2005, de 32% de la population à 19%.

Hugo Chavez qui a fait voter un amendement constitutionnel pour pouvoir se représenter en 2012, est devenu la caricature d’un gouvernement autoritaire, en échec économique mais, riche de matières premières, distributeur de subventions sociales. A l’intérieur, il segmente la population mais au total il reste populaire puisque son gouvernement a gardé une majorité à la Chambre lors des législatives du 26 septembre dernier. A l’extérieur, ses partisans se sont détournés de lui, sauf l’extrême gauche qui demeure fidèle à sa ligne «révolutionnaire».

En face: le Brésil de Lula, élu en 2002, réélu en 2006. Le parcours était concomitant, le match était ouvert. A priori, le Brésil qui n’a jamais réussi son décollage économique depuis les années cinquante était handicapé. Endetté, le pays sortait mal de la crise du continent qui frappait aussi l’Argentine. Pour l’ancien métallo syndicaliste, la ligne apparaissait tracée: il fallait dire non au FMI, relancer par les dépenses publiques et imposer des mesures sociales. Pour le Parti des Travailleurs de Lula, c’était la seule voie. Pour tous les admirateurs de Chavez aussi.

Pourtant, contre une majorité de son camp, l’ancien métallo va faire l’inverse. Et que de cris «à la trahison» dans la gauche et les médias français! Lula prolonge la politique économique «orthodoxe» de son prédécesseur Henrique Cardoso. Ce dernier, personnage remarquable auquel l’histoire rendra hommage, ira d’ailleurs lui même au FMI pour expliquer que Lula serait un successeur digne de confiance. Le fait est: le nouveau gouvernement de Brasilia paie ses dettes, choisit de ne pas laisser filer l’inflation, relève ses taux d’intérêt. Il accompagne cette rigueur d’un plan pour les infrastructures si déficientes aux Brésil et d’un volet social: relèvement des minimas, des retraites et extension de la devenue célèbre «Bolsa Familia» inventée par Cardoso (aide aux mères de famille pour envoyer leurs enfants à l’école où ils reçoivent un repas correct). Mais le début est difficile: les investisseurs étrangers lui font payer des taux d’intérêt élevé, la croissance se fait attendre. Puis elle arrive progressivement et décolle vraiment avec le second mandat. Viendra aussi la chance,  les découvertes de pétrole, la hausse des prix des denrées alimentaires dont le Brésil est gros producteur.

Le bilan? A l’image de la popularité interne et externe du président Lula. Le Brésil, fort d’une agriculture conquérante et d’une industrie ambitieuse, jouit d’une croissance solide d’environ 5-6% l’an, l’inflation est réduite autour de 5%, la pauvreté est en recul, et des millions de Brésiliens accèdent à la classe moyenne: une moitié des ménages possède une machine à laver.

Il demeure, pour être juste, beaucoup de points communs entre les deux pays latino-américains: des inégalités fortes (sur ce point le Venezuela fait mieux non en relevant le bas mais en écrêtant les fortunes), une corruption répandue y compris dans les sphères gouvernementales, des lois du travail archaïques, des systèmes fiscaux opaques. On pourrait aussi relever des positions contestables sur la scène internationale (Lula a fait preuve de naïvetés en faveur de l’Iran par exemple) et la même propension à prolonger sa propre vie politique: Chavez refait la constitution, Lula nomme lui même sa successeur.

Mais entre le dictateur qui enferme inéluctablement son pays dans sa radicalisation et celui qui l’ouvre et fait du Brésil un «Grand» du monde, les bilans divergent. Il faudrait maintenant qu’à l’étranger, en France (petit retour à l’horizon franco-français), par exemple au PS avant 2012, entre DSK et Emmanuelli, entre Hamon et Vals, on tire la leçon de ces deux présidents sud-américains, de ces deux trajectoires politico-économiques. Celle de Chavez conduit à une impasse. Celle de Lula n’est pas la route du paradis mais elle a donné au Brésil un véritable avenir.

Eric Le Boucher

Photo: Dominique Strauss-Kahn et Lula da Silva Jamil Bittar / Reuters

 

 

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Cofondateur de Slate.fr
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