Kerviel, l'erreur médiatique

Arrivée de Jérôme Kerviel au tribunal, en juin 2010. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Arrivée de Jérôme Kerviel au tribunal, en juin 2010. REUTERS/Gonzalo Fuentes

L'ancier trader avait surmédiatisé sa défense avant son procès, voulant prendre à témoin l'opinion. Mauvaise pioche: les juges n'ont pas apprécié et ses adversaires connaissaient ses arguments.

Le dossier Kerviel est en ligne ici

Les attendus du jugement du tribunal correctionnel de Paris sont sans pitié pour Jérôme Kerviel [PDF]. Non seulement, en le condamnant à cinq ans de prison dont trois ferme, la justice estime que l'ancien trader de la Société Générale est seul responsable de la déroute financière de la banque en janvier 2008. Mais encore, en l'obligeant à rembourser à la Société Générale le montant total du préjudice établi par les services de celle-ci —soit 4,9 milliards d'euros– elle a choisi de dédouaner entièrement la banque de toute responsabilité. «Le dossier ne permet pas de déduire que la Société Générale connaissait les activités de Kerviel ou a pu le suspecter», écrit le tribunal, pointant néanmoins des «carences» dans les procédures de contrôle.

Surtout, les magistrats de la 11e chambre correctionnelle, présidée par Dominique Pauthe, ont reproché à Jérôme Kerviel d'avoir surmédiatisé son procès, pour en faire celui d'un petit David de salle des marchés broyé par le Goliath bancaire:

«Il a mené une campagne de communication, prenant à témoin l’opinion publique, véhiculant l’image d’un individu en quête d’anonymat, antinomique avec le retentissement qu’il s’est attaché à donner à l’affaire dans les médias au cours des différentes phases de l’instruction et à l’approche de son procès, voire pendant celui-ci

Un «plan com» au cordeau

Mis en examen en janvier 2008, Kerviel avait opté pour la stratégie du silence médiatique dans les premiers mois de l'affaire. Une stratégie rompue avec fracas un mois avant son procès, en mai 2010, avec le lancement d'un «plan médias» à l'occasion de la sortie de son livre témoignage. En véritable tournée de promotion pour L'Engrenage: mémoires d'un trader, publié par Flammarion, Kerviel avait accordé en quelques jours une série d'interviews à différents médias savamment choisis: le Journal du Dimanche pour la presse nationale, Ouest France pour la presse régionale, le JT de 20 heures de France 2, le Grand Journal de Canal+ et «C à dire» sur France 5 pour la télévision, France-Info, Europe 1 et RTL pour la radio, et Reuters pour les agences de presse.

Une médiatisation orchestrée à l'époque par Patricia Chapelotte, patronne de l'agence Albertine & Média et ancienne conseillère en communication de Dominique Perben, garde des Sceaux sous Jacques Chirac. La gestionnaire de crise avait expliqué à Rue89 avoir voulu avant tout donner un visage «humain» à celui que l'opinion publique pouvait voir jusqu'alors comme un rapace financier cynique et sans limite. A longueur d'interviews, le trader avait par exemple rappelé ses modestes origines bretonnes et son attachement à Pont-l'Abbé, le village de son enfance.

A plusieurs reprises dans son livre, il se dépeint comme un monsieur tout-le-monde –«Mister Nobody» selon ses propres mots– pris dans la «spirale» boursière. «Je ne suis qu'un homme qui a commis des erreurs au sein d'une banque qui les a longtemps admises, parce qu'elle en tirait profit», écrit-il, résumant ainsi sa future ligne de défense lors de son procès.

Du réchauffé à la barre

C'est peut-être là toute l'erreur de Kerviel et de son entourage: avoir fait paraître ce livre choc avant les débats devant le tribunal correctionnel. A l'issue du procès fin juin, Patricia Chapelotte nous avait confié ses regrets quant au calendrier retenu par Olivier Metzner, l'avocat de Kerviel, ténor du barreau et partisan d'une surmédiatisation en amont du procès. «Publier le livre avant nous a privé de tout élément neuf à l'audience», expliquait la chargée de communication.

En effet, durant les trois semaines de débats, Jérôme Kerviel n'a fait que répéter peu ou prou les  explications présentées dans son livre, au risque d'apparaître comme un prévenu à la défense mécanique. Non seulement il n'a pas offert la primeur de ses arguments à ses juges –l’ont-ils vécu comme un affront?– mais il les a livrés par avance à la partie adverse qui a pu affiner ses questions et préparer ses attaques. Une erreur tactique qu'il paie cash.

Pis, la Société Générale pourrait lui porter le coup fatal, car si la banque a d'ores et déjà laissé comprendre qu'elle ne réclamera pas les 4,9 milliards d'euros, elle devrait en revanche, comme l'indique Pascale Robert-Diard sur son blog, chercher à récupérer tous les gains qu'il pourrait tirer de son histoire, à savoir les droits d’auteur sur la publication de son livre et ceux d’une éventuelle adaptation au cinéma.

Visiblement abasourdi par sa condamnation, l'ancien trader a décidé de retourner dans sa coquille, son avocat précisant à l'issue du délibéré qu'il ne s'exprimera pas dans l'immédiat. Lui qui avait déjà usé deux équipes de défenseurs avant Me Metzner, va désormais préparer son procès en appel. Olivier Metzner, Patricia Chapelotte, et leur stratégie médiatique, seront-ils toujours de la partie ?

Bastien Bonnefous

Le dossier Kerviel est en ligne ici

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