Monde

Terrorisme: pourquoi le gouvernement américain crie-t-il au loup?

Anne Applebaum, mis à jour le 05.10.2010 à 17 h 49

Les avertissements évasifs du Département de la sécurité intérieure à l’intention des Américains à l’étranger sont plus nuisibles qu’autre chose.

Evacuation de la tour Eiffel, le 28 septembre. REUTERS/Jacky Naegelen

Evacuation de la tour Eiffel, le 28 septembre, après une alerte à la bombe. REUTERS/Jacky Naegelen

«Le département d’État veut avertir les citoyens américains de l’éventualité d’attaques terroristes en Europe. (… ) Les terroristes sont susceptibles de choisir une variété de moyens et d’armes, et de viser des intérêts publics ou privés. Nous tenons à rappeler aux citoyens américains que les terroristes sont susceptibles d’attaquer les systèmes de transports en commun et autres infrastructures touristiques. Les terroristes ont déjà visé et commis des attentats contre le métro et les réseaux ferroviaires, ainsi que les services aériens et maritimes. Les citoyens américains doivent prendre toutes les précautions nécessaires pour rester vigilants et adopter les mesures de sécurité adéquates afin de se protéger lors de leurs déplacements

En tant qu’Américaine vivant en Europe, j’ai le sentiment qu’il m’incombe de raconter ce que font les gens comme moi quand ils reçoivent des avertissements comme celui-ci, qui a été diffusé par le département d’État américain: rien.

Nous ne faisons rien, avant tout parce que nous ne pouvons rien faire. À moins que le Département d’État ne donne davantage de détails—par exemple «évitez la tour Eiffel demain»—des informations vagues à ce point n’ont absolument aucun sens. Sauf s’il s’agit d’armes de destructions massives, le risque d’être percuté par une voiture en traversant la rue reste supérieur à celui d’être à bord de l’unique avion ou de la rame de métro visée par un attentat. En outre, il est impossible lorsqu’on vit ou qu’on travaille dans une grande ville européenne (ou même une petite) d’éviter indéfiniment d’approcher des structures «publiques ou privées» liées à des intérêts américains—que ce soit un hôtel Hilton ou un magasin Apple—sans parler du métro, des trains, des avions, des bateaux et de toute autre forme de transports en commun.

Deuxièmement, nous ne faisons rien parce que si le message est à ce point imprécis, c’est que personne n’est vraiment sûr de la raison pour laquelle l’avertissement a été diffusé. De toute évidence, si le gouvernement américain savait qui sont les terroristes et ce qu’ils avaient l’intention de faire, il les arrêterait. S’il n’est pas capable de faire mieux que d’évoquer les «infrastructures touristiques» et les transports en commun, c’est qu’en réalité il ne sait rien du tout.

Dans ce cas, pourquoi nous en parler? Depuis que cet avertissement a été diffusé dans les émissions matinales de dimanche, les spéculations vont bon train. Pour l’instant, au moins une théorie du complot bien ficelée est parvenue à mes oreilles: le gouvernement américain aurait fait cette déclaration pour effrayer les Européens et inciter leurs services de renseignements à coopérer davantage, et en particulier pour convaincre l’Union européenne d’accepter un nouveau système d’échange de données sur les passagers des compagnies aériennes.

Selon d’autres rumeurs, la CIA pense qu’al-Qaida, ou qu’un quelconque groupe imitant al-Qaida, prépare des attentats simultanés contre des hôtels de grandes villes européennes, un peu comme l’attentat de 2008 contre l’hôtel Taj Mahal à Mumbai. Cette information, murmure-t-on, aurait été obtenue suite à un interrogatoire mené l’été dernier.

Mais même si les services de renseignements américains possédaient des informations aussi précises— et, je le répète, je n’ai absolument aucune preuve que ce soit le cas— il n’en reste pas moins que nous demander de rester vigilants à proximité de tout ce qui a un rapport avec les États-Unis n’a aucun sens. Car même si on le faisait aujourd’hui, on ne le ferait pas demain. Cette situation n’est pas inédite: un jour de 2004, en arrivant au bureau, les employés du FMI et de la Banque mondiale à Washington D.C. se sont retrouvés au centre l’attention des médias. Des cartes et des plans détaillés de leurs bureaux avaient été retrouvés sur un ordinateur portable en Afghanistan, ce qui avait provoqué une alerte.

Mais il était évidemment irréaliste d’espérer maintenir indéfiniment un état de vigilance avancé dans un bâtiment fréquenté quotidiennement par des centaines de gens, où de nombreuses personnes d’apparence étrangère étaient susceptibles d’éveiller les soupçons. Et, naturellement, les recommandations ont été vite oubliées et tout le monde est retourné au travail.

En réalité, les seules personnes qui peuvent tirer profit d’un tel avertissement sont les responsables qui l’ont lancé. S’il se passe quelque chose, ils sont couverts. Ils nous ont avertis, ils nous l’avaient dit avant, on ne va pas les critiquer ou les obliger à démissionner. Et s’il ne se passe rien, tout le monde va l’oublier de toute façon.

Sauf que nous ne l’oublierons pas. Au fil du temps, ces énigmatiques avertissements apportent de l’eau au moulin d’al-Qaida, et font peur aux gens sans raison. Sans même lever le petit doigt, Oussama ben Laden trouble notre sentiment de sécurité et de bien-être. En même temps, ces gens mettent le gouvernement américain dans la position de l’enfant qui criait au loup. Plus nous recevons d’avertissements flous, moins nous sommes susceptibles d’en tenir compte. Certes, on peut être un peu perturbé, mais on ne sait pas quoi faire. Alors on ne fait rien—et on aurait préféré qu’on ne nous dise rien non plus.

Anne Applebaum

Traduit par Bérengère Viennot

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