Monde

Temps troubles au Pakistan

Foreign Policy, mis à jour le 06.10.2010 à 9 h 11

De nombreux signes laissent entrevoir un changement dans les prochains mois au Pakistan. Reste à savoir dans quel sens.

Une victime des inondations au Pakistan. REUTERS/Morteza Nikoubazl

Une victime des inondations au Pakistan, le 11 septembre 2010 à Mohib Banda. REUTERS/Morteza Nikoubazl

Deux ans et demi d'une démocratie fragile, guerre contre le terrorisme, inondations dévastatrices, économie en friche, personnes déplacées par millions et, aujourd'hui, appels du chef en exil de la communauté ourdoue de Karachi, Altaf Hussain, à une révolution «à la française».

Pendant ce temps, des personnalités de la télévision pakistanaise invitent à débattre sur leurs plateaux des politiciens, des généraux à la retraite et des figures politico-religieuses pro-gouvernement, dans un climat de confusion et d'indifférence quasi-totale de l'élite aux préoccupations réelles de la population. L'incapacité du gouvernement à mener à bien des réformes ne fait que renforcer cette impression de désordre, qui pourrait bien fournir à la puissante armée pakistanaise une nouvelle occasion d'intervenir.

Il semble en effet qu'une fois de plus, l'heure des généraux ait sonné. À ceci près que cette fois, l'appareil militaire pourrait ne pas occuper le devant de la scène, mais préférer manœuvrer en coulisses. L'armée n'a aucun intérêt à ternir davantage son image dans le monde, alors que le pays, ravagé par les inondations et la violence, a plus que jamais besoin de soutien (et de financement) international pour ses programmes d'aide et de reconstruction. À cet égard, la réunion qui s'est tenue fin septembre entre le chef de l'armée pakistanaise, le général Ashfaq Pervez Kayani, et les principaux responsables gouvernementaux démontre une volonté croissante de l'armée d'intimer le changement au gouvernement en privé plutôt qu'en public, avec chars dans la rue.

De nombreux Pakistanais pensent que les trois «A» –Allah, l'armée et l'Amérique– sont responsables de tout ce qu'il se passe dans le pays, en bien ou en mal. Actuellement, Allah et l'Amérique sont les panneaux du triptyque qui focalisent le moins l'attention, au bénéfice de l'armée. Si personne ne souhaite un nouveau coup d'État militaire, il semble pourtant difficile, voire impossible, de faire tomber ce gouvernement élu ou de lui faire procéder à de véritables réformes par voie constitutionnelle. Selon la constitution pakistanaise, l'opposition doit rassembler 172 voix au parlement sur les 342 sièges que compte l'assemblée afin de faire adopter une motion de censure qui renverse le gouvernement et le Premier ministre. Mais dans la mesure où le Parti du peuple pakistanais (PPP) jouit d'une position majoritaire avec ses groupes alliés, la motion a peu de chances de passer. La destitution du Président serait plus improbable encore, car elle requiert une majorité des deux tiers (295 voix).

L'intervention directe de l'armée, bien qu'elle ne puisse être écartée totalement, reste peu envisageable: en plus d'une image passablement dégradée en Occident (à cause surtout de son impuissance à combattre efficacement les extrémistes qui agissent dans le pays), le bilan des dirigeants issus de ses rangs, tels Pervez Musharraf et Zia Ul-Haq, n'a pas laissé au pays une grande nostalgie des dictatures militaires.

L'armée pourrait donc choisir d'obliger le Président et le Premier ministre à démissionner, pour former un gouvernement de coalition et organiser des élections législatives, comme cela s'est produit à quatre reprises dans les années 1990; c'est par exemple ce que fit en 1994 le général aujourd'hui retraité Abdul Wahid Kakar avec le Premier ministre élu Nawaz Sharif. L'armée jouerait là encore un rôle crucial, mais en coulisses. L'actuel chef de l'armée, Kayani, n'a pas procédé autrement quand il a obligé le gouvernement à rétablir dans ses fonctions le président de la Cour suprême Iftikhar Chaudhry, pendant ce qu'on a baptisé le «mouvement des avocats» [en 2007].

Cependant, même cette méthode est incertaine. Le président Asif Ali Zardari, que ses alliés qualifient d'homme solide et décidé, a un jour déclaré à un journal pakistanais qu'on ne l'arracherait pas du palais présidentiel, dût-il être menacé d'en sortir en ambulance.

Alors quoi? 

Fin septembre, trois réunions de crise ont eu lieu en une dizaine de jours entre les groupes alliés du gouvernement, à la suite des rumeurs de remaniements. L'ancien dictateur Pervez Musharraf a annoncé la création de son propre parti le 1er octobre, tandis que ses ex-collègues de la Ligue musulmane du Pakistan (PML), surnommée «le parti du roi» pour son soutien aux chefs militaires, sont en train de former de nouvelles alliances pour fonder la «Ligue musulmane du tout-Pakistan».

En outre, la Ligue musulmane du Pakistan-Nawaz (PML-N), principal parti d'opposition dirigé par l'ancien Premier ministre Nawaz Sharif, a rompu les liens qui l'unissaient au gouvernement pour entamer une remuante campagne contre lui. De son côté, Altaf Hussain appelle ouvertement à une intervention des généraux pour réformer la politique intérieure du pays. Et les chefs des provinces sinistrées du Khyber-Pakhtunkhwa et du Balouchistan déplorent bruyamment la négligence du gouvernement central et la lenteur à laquelle sont dispensées les aides financières attendues.

Enfin, la sphère médiatique se montre de plus en plus hostile aux actuels dirigeants. Sur les ondes et les écrans, le gouvernement est souvent désigné comme le responsable du chaos qui règne dans le pays. On ne compte plus les photos et les vidéos de militaires en train de distribuer de la nourriture et de construire des routes et des ponts. Si d'aucuns regrettent que l'armée soit très sélective dans ses actions d'aide et de reconstruction, elle reste, aux yeux de la majorité de la population, le seul espoir d'ordre et d'assistance après les immenses dégâts causés par les inondations.

Autant de signes qui laissent entrevoir un «changement» dans les prochains mois, voire dans les semaines ou les jours à venir. Seul le temps nous dira ce qu'il en est.

Daud Khattak
Ce journaliste travaille actuellement pour Radio Mashaal, émission en langue pachtoune diffusée par Radio Free Europe/Radio Liberty.

Traduit par Chloé Leleu

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