Sports

Les cow boys à l'assaut de la Premier League

Brian Palmer, mis à jour le 06.10.2010 à 9 h 55

Les propriétaires milliardaires américains de Liverpool viennent de vendre le club à un groupe appartenant à... un multi-millionaire américain.

Le site officiel du Liverpool Football Club a annoncé mercredi 6 octobre qu'un accord a été trouvé pour vendre le club au New England Sports Ventures, un groupe détenu par le multi-millionaaire américian John W. Henry et également propriétaire de la mythique équipe de baseball des Red Sox de Boston. Cet article est paru avant l'annonce de cette vente sur slate.com.

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Depuis deux ans, les matchs disputés à Anfield (le plus grand – et souvent le plus déchaîné - des deux stades de football de Liverpool) ressemblent à s’y méprendre à des rassemblements du Tea Party. Dans les tribunes, les supporters scandent des slogans populistes; brandissent des pancartes enflammées comme autant de lances acérées. Mais si le Tea Party américain, véritable machine de colère alimentée par la haine de ce qu’elle considère comme étant du socialisme à l’européenne, les protestataires du Merseyside, eux, veulent en découdre avec ce qu’ils considèrent comme étant le capitalisme à l’américaine. «Yankee Liar$ Out» [Dehors, les menteur$ yankees!] hurlent ainsi les pancartes. «Thanks But No Yanks» [Les yankees, non merci]. Le Liverpool Football Club, qui compte parmi les équipes les plus tittrées de l’histoire du football anglais, appartient à deux milliardaires américains – et les supporters ne peuvent tout simplement pas les encadrer.

Même cas de figure chez Manchester United, le farouche rival de Liverpool, qui a récemment battu les Reds 3-2 lors d’un match des plus chaotiques. Par un étrange caprice du destin, les deux plus grands clubs de football d’Angleterre sont détenus par des magnats américains, «carpetbaggers» d’un nouveau genre. Ces «petits milliardaires» sont partis en Angleterre pour mener une sorte de colonisation inversée. Leur but: mettre à profit l’incroyable regain de popularité que connaît aujourd’hui la Premier League dans le monde entier tout en tirant parti du laxisme du système de régulation financière du pays. Mais l’insoluble affrontement qui oppose les propriétaires de clubs et les supporters ne se résume pas à quelques pancartes inventives. Il met également – et involontairement – en lumière plusieurs différences essentielles dans la façon qu’ont les deux pays d’appréhender le sport en général.

Les protagonistes

Côté Liverpool,  les propriétaires en titre se nomment Tom Hicks, le milliardaire texan à tête d’enclume (plus connu pour avoir fait signer un contrat de 252 millions de dollars au joueur de baseball Alex Rodriguez), et George Gillett, le milliardaire cul-pincé originaire du Colorado, ancien propriétaire des «Canadiens» de Montréal. En février 2007, les deux hommes d’affaires s’associent pour acquérir Liverpool, emportant dans leurs bagages le délicieux Tom Hicks Junior, qui devient le directeur du club. Fonction qu’il a quitté au début de cette année. Une démission tragique, précipitée par un écart de conduite des plus négligeables – interpellé (via email) par un supporter mécontent, il avait répondu «va te faire foutre, pauvre connard».

Côté Manchester, ce sont les Glazer qui règnent en maîtres: en 2005, cette famille originaire de Tampa, Floride (qui, soit dit en passant, possède également les «Buccaneers» de Tampa Bay) a cueilli le club le plus cher du monde comme un fruit mûr. United a gagné trois titres de la Premier League et une Coupe d’Europe depuis l’arrivée des Glazer. Ce qui n’empêche pas bon nombre de supporters de les haïr.

Au coeur du problème: les dettes. Les rachats de Manchester United et de Liverpool étaient en fait des acquisitions par emprunt; les propriétaires ont emprunté de l’argent pour financer leur achat, avant de mettre la dette sur le compte de leur club. Conséquence: les supporters, ces aimables – et minces – sources de revenus, financent l’achat du club pour le compte de ses propriétaires – qu’ils détestent. Cela signifie également que les clubs perdent chaque mois des millions de dollars uniquement en intérêts. Des millions qui manquent cruellement aux clubs: les meilleurs équipes de la Premier League se livrent une guerre acharnée, et l’argent en est le nerf.

Sommes astronomiques

Les bilans des deux clubs recèlent des chiffres proprement époustouflants – si tant est qu’on puisse encore être surpris par les chiffres du sport. Hicks et Gillett ont emprunté environ 550 millions de dollars pour acquérir le Liverpool FC. Chez Manchester United, les Glazer ont emprunté plus de 800 millions (la majeure partie de la somme provenant de fonds d’investissement à taux d’intérêt élevés). Liverpool a eu quelques difficultés à honorer ses mensualités, la crise économique ayant porté un sérieux coup aux finances du club (comme à celles de ses propriétaires). Au début de l’année, la Royal Bank of Scotland, qui est l’un des créanciers du club, a déclaré avoir confié le dossier du Liverpool FC à son service des créances irrécouvrables. Après avoir essuyé nombre de réprimandes (des patrons de banque à l’ancien propriétaire du club, en passant par les membres du Parlement), Hicks et Gillett ont finalement décidé de chercher un nouvel acheteur – mais pour le moment, personne ne mord à l’hameçon. Hicks est en pourparlers avec un acquéreur potentiel; l’accord lui permettrait de rester à la tête du club pendant au moins deux ans (et Tom Hicks Junior  pourrait alors faire son grand retour). A Manchester, la famille Glazer s’est avérée plus tenace, mais la charge d’intérêts du club s’élève tout de même à 500 millions de dollars – et ne parlons pas de sa gigantesque dette à dix chiffres… Au début de l’année, un groupe de supporters de Liverpool avait affiché une série de panneaux à travers la ville. Ces derniers résumaient parfaitement l’opinion des mécontents quant à cette sorcellerie financière venue d’Amérique: «Dettes, Mensonges, Cow-boys: vous n’êtes pas les bienvenus chez nous!»

Difficile d’imaginer le même cas de figure aux Etats-Unis: les supporters américains s’en prennent généralement aux équipes perdantes, pas aux pratiques financières douteuses. Nous savons que les clubs sont avant tout des entreprises – même si cet état de fait ne nous enchante pas toujours. Les propriétaires ne sont à nos yeux que de simples profiteurs; et nous nous contentons d’espérer que leurs intérêts s’accorderont avec les nôtres. En août dernier, les «Pirates» de Pittsburgh ont – bien malgré eux – ouvert leurs livres de comptes au monde entier (un site ayant pu se procurer leur bilan financier). Les supporters n’ont pas été choqués de découvrir que le club était rentable – en revanche, ils ont été scandalisés d’apprendre que les propriétaires d’une mauvaise équipe de baseball pouvaient empocher autant d’argent. Voici donc la philosophie en vigueur: remplissez-vous les poches si vous voulez – mais faites au moins en sorte de gagner quelques matchs!

En Europe, au contraire, les équipes sont souvent considérées comme des institutions faisant pleinement partie de la communauté. C’est tout particulièrement le cas en Angleterre, où plusieurs centaines de clubs disputent les championnats, et où chaque vallon, chaque hameau, chaque bourg a son équipe. En Angleterre, un club appartient à son public, en théorie sinon en pratique (sur le modèle des «Packers» de Green Bay). Le propriétaire se contente généralement du rôle de l’intendant, et se charge de gérer les affaires du club de manière responsable; l’équipe, elle, appartient à ses supporters. Dans le monde du sport américain, le terme de «franchise» est relativement inoffensif; en Angleterre, c’est une injure cinglante. Plusieurs propriétaires de club d’origine américaine se sont certes adaptés aux coutumes anglaises; ils ont reçu l’approbation des supporters. Randy Lerner a fait très bonne impression lorsqu’il était à la tête d’Aston Villa, et les supporters d’Arsenal semblent apprécier l’actionnaire majoritaire du club,  Stan Kroenke (ils le préfèrent du moins à l’Ouzbek Alisher Usmanov, oligarque et rapace notoire). Les propriétaires de Liverpool et de Manchester United, eux, affichent clairement leur désir de s’en mettre plein les poches: à Manchester, six membres de la famille Glazer ont déjà pris 30 millions de dollars au club (sous la forme de prêts personnels et de frais), et le prix des billets a presque doublé. On pourrait cependant affirmer (sans exagération aucune) qu’un tel comportement représente parfaitement le modèle américain arrivé à un stade avancé de son développement…

En douce

Lorsque les Glazers ont racheté Manchester United, la nature du contrat était connue de tous; à peine avaient-ils signé qu’ils étaient déjà détestés. A Liverpool, Hicks et Gillett ont su se montrer plus adroits – et plus fourbes. Ils ont fait leur entrée en scène en déclamant promesse après promesse (ils construiraient un nouveau stade; il n’y aurait pas de dettes), se sont habillés en rouge et sont allé voir quelques matchs. Lorsque les supporters ont découvert la vérité, le contrat était déjà signé. Ils ont joué la comédie; ont professé leur respect pour les clubs de football à l’anglaise; ont fait l’éloge de la tradition et de la loyauté sur le mode épique: «En tant que gardiens de ce club merveilleux et légendaire, nous estimons qu’il est de notre responsabilité d’honorer les traditions et l’héritage de Liverpool», roucoulait alors Tom Hicks. Et sur ces belles paroles, les nouveaux propriétaires en ont fait un club à l’américain en quatrième vitesse. «Liverpool sera l’investissement le plus profitable de ma carrière», croassait quelque temps plus tard le vigilant gardien des traditions footballistiques dans les colonnes du Wall Street Journal.

L’ironie de l’histoire, c’est qu’aux Etats-Unis, l’avidité toute américaine de Hicks (et compagnie) serait mieux régulée. Les plus grandes ligues sportives du pays fonctionnent comme des cartels en situation de monopole. Les propriétaires de clubs, qui sont autant de patrons d’entreprises, sont donc beaucoup surveillés beaucoup plus étroitement en interne. Les clubs n’ont pas le droit de s’endetter au-delà d’un certain montant (fixé par la NFL, la NBA et la MLB). Les accords de partage des revenus et les limites de salaires existent non seulement pour éviter les trop grands déséquilibres entre équipes, mais aussi pour garantir un certain degré de stabilité financière. (Ce qui n’a bien entendu pas empêché Tom Hicks de mettre les Dallas Cowboys sur la paille). En Angleterre, en revanche, les plus grands clubs sont moins surveillés – et ce en partie parce que les équipes sont étroitement liées à leurs villes. Les clubs sont souvent libres d’agir à leur guise; il arrive donc souvent qu’un – dangereux – fossé se creuse entre les attentes des supporters (des billets moins chers et un club en bonne santé financière) et ce que les propriétaires de club peuvent se permettre de faire (saigner le club à blanc, plumer les supporters, pratiquer le banditisme de grand chemin…). Pour être viable, cette culture de club à l’anglaise nécessite une sorte de gentleman’s agreement: un accord tacite entre propriétaire et supporters. La chose fonctionne parfaitement lorsque le propriétaire est du cru; mais lorsqu’un Tom Hicks débarque en brandissant son six-coups et qu’il crache sa chique sur l’honneur du club, la situation a vite fait de dégénérer.

Nationalisme et lutte des classes

Les supporters ont donc décidé de protester à grand renfort d’images empreintes de nationalisme, de lutte des classes, et  parfois même des deux. A Liverpool, les protestataires se sont presque fait révolutionnaires: incinération de drapeaux américains, banderoles rouges de type communiste… A Manchester, les supporters en colère ont décidé de porter des tenues vert-et-or – les couleurs de Newton Heath, club fondé au XIXème par des ouvriers du rail; l’ancêtre de United. Lors d’un récent match les opposant à Liverpool, les supporters ont organisé l’«Old Shirts Day» («Jour des vieux maillots»); ils portaient des tenues de supporters confectionnées avant que les Glazer ne rachètent le club. «Love United, Hate Glazer» («Aimez United, haïssez les Glazer») est devenu un slogan populiste incontournable: en ville, on le retrouve partout, sous forme d’autocollant (sur un nombre incalculable de panneaux de circulation) ou d’innombrables graffiti. Les murs de la demeure du directeur exécutif anglais du club (qui a été vandalisée en 2008) portent une inscription plus lapidaire: «Judas». Les vert-et-or ont cependant un échec à leur actif: ils ne sont pas parvenus à convaincre le reste des supporters de ne plus acheter de billets.

Voici donc l’état actuel de la Premier League, seul championnat national capable de passionner le monde entier – et qui attire par conséquent des hommes d’affaires de tous bords: profiteurs capitalistes, oligarques désoeuvrés, membres de la famille royale d’Abu Dhabi… Mais la Premier League est issue du système anglais de hiérarchisation des divisions; c’est donc un championnat aux racines profondément locales, reposant avant tout sur un noyau de supporters fidèles, qui refusent de voir leurs clubs jetés en pâture à la mondialisation.

La Premier League amorce une transition douloureuse entre deux philosophies du sport radicalement opposées; elle se retrouve donc dans le double rôle de l’exploiteur et – plus que jamais – de l’exploité. Paradoxalement, la seule façon d’endiguer l’américanisation de la League serait de mettre en place un système de régulation… à l’américaine. Si rien n’est fait en ce sens, tous les Glazer et les Gillett du monde pourront continuer de profiter des clubs d’Angleterre. Les Etats-Unis ne manquent certes pas de cow-boys – mais aujourd’hui, le seul Far West digne de ce nom se trouve de l’autre côté de l’Atlantique.

Brian Phillips

Traduit par Jean-Clément Nau

Photo: Tom Hicks et George Gillett en 2007, REUTERS/Phil Noble

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