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Comment sortir d'Afghanistan

Fred Kaplan

Tant que le Pakistan offrira un sanctuaire aux talibans, la guerre ne pourra pas être gagnée. A moins que les chefs talibans se lassent...

Soldat américain de la 101ème division aéroportée évacué après une attaque dans

Soldat américain de la 101ème division aéroportée évacué après une attaque dans la province de Kandahar Erik de Castro / Reuters

Plus encore que son Bush at War en quatre volumes, le dernier Bob Woodward, Obama’s wars, qui est sorti fin septembre aux Etats-Unis, fourmille à tel point de détails, recèle tant de récits de conciliabules (marqués par des guillemets laissant à penser qu’il s’agit de verbatim) que l’on se demande parfois si Woodward n’a pas placé des micros sur ses sources avant qu’elles n’entrent en salle de réunion.

Mais cette fois, derrière les sempiternels il-a-dit-puis-il-a-dit (puis-il-a-dit) se cache une véritable tragédie antique: celle des pièges et des illusions de la guerre en Afghanistan, de la corruption de la guerre en général et de l’amas de motivations –convergences et dissensions d’intérêts bureaucratiques, ambition personnelle, analyses stratégiques sérieuses– qui ont poussé Barack Obama à provoquer l’escalade d’un conflit armé qu’il n’avait pas débuté et dont il n’ignorait pas qu’il comportait de grands risques.

Le long débat de 2009

Woodward n’est pas Shakespeare. Ce sens tragique ne transparaît qu’ici ou là derrière l’amas des informations délivrées par l’auteur. Mais ces quelques passages suffisent à donner à l’ouvrage une teinte d’une tristesse inhabituelle. Et, vers la fin, par petites touches, Woodward semble nous indiquer la porte de sortie de ce bourbier –et bien qu’il ne le dise pas explicitement, c’est ce chemin que nous semblons emprunter. Woodward semble nous suggérer qu’il existe une petite chance pour qu’une tragédie de grande ampleur soit évitée.

Le livre s’ouvre sur le président Obama, nouvellement élu, recevant les premiers rapports sérieux des services de renseignements qui lui apprennent que les drones Predator –ces avions sans pilotes équipés d’appareils photos commandés à distance et de bombes intelligentes qui ont provoqué la mort de plusieurs chefs terroristes en Afghanistan et au Pakistan– obtiennent les résultats qui sont les leurs grâce à l’énorme travail des équipes de renseignement de la CIA qui travaillent au sol; les équipes recrutent des informateurs parmi les populations locales, qui leur indiquent où se cachent les «méchants», ce qui permet ensuite d’envoyer les drones. Les drones, en eux-mêmes, ne nous permettrons pas de nous en sortir sans nous salir les mains. La guerre, comme le disait Sherman, c’est toujours l’enfer.

Il s’ensuit un long débat interne, durant presque toute l’année 2009, ayant pour objet de déterminer la meilleure stratégie pour livrer cette guerre. Combien de troupes, où, ce qu’elles doivent faire, pour combien de temps et dans quel but. Rien de ceci n’est très neuf (Woodward en a déjà parlé dans les colonnes du Washington Post), mais deux ou trois choses apparaissent: le manque continuel de clarté, du début à la fin, sur ce que sont les intérêts de l’Amérique dans se conflit; l’incertitude, même après la décision d’Obama, de l’issue de cette campagne militaire américaine de grande ampleur; et, au milieu de ce débat, les efforts persistants du Pentagone pour contraindre Obama à adopter la seule option envisagée par les grands chefs militaires.

Au départ, les principaux participants s’accordent pour dire que le but doit être de «vaincre» les talibans. Le général Stanley McChrystal, alors commandant en chef des troupes américaines en Afghanistan, déclare qu’il lui faut au moins 40.000 hommes pour y parvenir. Au bout de quelques réunions, chacun réalise que cet objectif est inatteignable  et le but devient alors «d’affaiblir» les talibans afin que les troupes de sécurité afghanes puissent prendre le relais dans la lutte contre cette menace.

La Secrétaire d’Etat Hillary Clinton demande à McChrystal s’il pourrait s’en sortir avec moins de 40.000 hommes pour accomplir cette mission de moindre envergure. McChrystal lui répond: «Non.» Le Général James Jones, conseiller d’Obama pour la sécurité nationale (une des principales sources de Woodward) déclare peu après, plein de fatalisme, que si Obama avait finalement décidé de n’assurer que la protection de deux baraques à frites, McChrystal aurait quand même exigé 40.000 hommes de plus pour accomplir sa mission.

Tout ceci sonne juste. Un ancien officier supérieur du Pentagone m’a dit que dans les années 1970, James Schlesinger, alors Secrétaire à la Défense de Richard Nixon, avait demandé au chef des opérations navales de préparer une étude sur le nombre de porte-avions dont la marine aurait besoin si le président décidait que les Etats-Unis ne devaient plus assurer la défense de l’Océan Indien. À l’époque, la marine disposait de 13 porte-avions, dont deux étaient déployés dans l’Océan Indien. Au bout de quelques semaines, le chef de la marine rendit son rapport à Schlesinger: la marine aurait toujours besoin de 13 porte-avions.

Selon Woodward, après la décision d’Obama d’envoyer 30.000 troupes supplémentaires, le Pentagone n’a eu de cesse d’en exiger 40.000. Même après sa décision de ne pas poursuivre de stratégie de contre-insurrection, le Pentagone a continué de lui fournir des plans en ce sens.

Ce qu'Obama n'a jamais vu

Obama n’a eu de cesse d’exiger de ses généraux qu’ils considèrent davantage de possibilités. Ils ont donc joué au bon vieux jeu des trois pseudo-options – dont deux étaient clairement inacceptables (en l’espèce, 80.000 hommes pour une stratégie de contre-insurrection à grande échelle ou 10.000 hommes seulement pour entraîner les soldats afghans) et l’option intermédiaire, désirée par le Pentagone (40.000 hommes). Ils ne lui ont jamais fourni la moindre autre option. Lorsque le général James «Hoss» Cartwright, vice président de l’Etat-major combiné, a élaboré un plan de compromis à 20.000 hommes (considérant que le président était en droit de se voir présenter davantage d’options, même si les militaires n’étaient pas d’accord), Mullen lui a formellement interdit de le diffuser. Obama ne l’a jamais vu.

Pour finir, Woodward révèle qu’Obama a conçu sa propre stratégie et a personnellement rédigé son projet dans un mémorandum de six pages interligne simple qu'il a fait lire et signer à ses principaux conseillers militaires et politiques. (Woodward reproduit ce mémorandum à la fin du livre.)

C’est la rédaction de ce mémorandum qui a conduit Obama à tenir dix réunions de sécurité nationale avant de se décider pour de bon sur sa stratégie dans la guerre afghane. Il n’était pas «hésitant» comme Dick Cheney et d’autres républicains le lui ont reproché. Chaque entretien soulevait d’autres questions et les principaux conseillers militaires étaient chargés d’y répondre à la séance suivante. Cette étude stratégique, écrit Woodward, constitue «l’un des rares exemples dans l’histoire récente des Etats-Unis où le président avait une vision parfaitement claire des contours d’une décision liée à la sécurité nationale».

De l'importance d'être intelligent quand on est président

Deux conclusions s’imposent ici. Premièrement, les présidents doivent être intelligents; ils doivent poser de nombreuses questions; ils ne doivent pas se contenter de ce que leur racontent leurs officiers d’état-major, comme George W. Bush. Deuxième conclusion: Obama ayant pu apprécier toutes les conséquences éventuelles des décisions prises en Afghanistan, il s’agit bel et bien de la «guerre d’Obama»

La tragédie réside ici dans le fait que malgré toutes ces planifications méticuleuses sur le plan stratégique, cette guerre pourrait bien s’avérer impossible à gagner, quelle que soit la définition que l’on donne à ce terme, pour des raisons échappant au contrôle d’Obama, mais aussi de Petraeus, de Mullen ou de tout autre Américain.

A travers tout son ouvrage, les personnes préférés de Woodward –le Général. Jones, Derek Harvey (un officier dévoué de l’Agence de Renseignement de la Défense), et surtout le Général de corps d’armée Douglas Lute (le «tsar de la guerre» de Bush, conservé par Obama pour des questions de continuité et pour son intelligence)– n’ont de cesse d’avertir leur entourage que cette guerre semble futile.

Deux éléments caractérisent la stratégie américaine: combattre les talibans et protéger le peuple afghan au nom –mais aussi dans le but d’asseoir le soutien– du gouvernement afghan. Mais ces personnages prescients n’ont de cesse d’affirmer que tant que le Pakistan constituera un sanctuaire pour les insurgés talibans dans les montagnes bordant la frontière, il sera impossible de vaincre ou d’affaiblir sérieusement les talibans. Et tant que le gouvernement du président afghan Hamid Karzaï sera à ce point corrompu et regardé avec méfiance par son propre peuple, il ne lui sera pas possible d’asseoir sa légitimité.

À ce titre, la dispute interne sur une stratégie de contre-terrorisme face à une stratégie de contre-insurrection centrée sur la population est presque sans objet: les conditions requises pour un éventuel succès ne sont pas plus réunies pour l’une que pour l’autre.

Dans le livre de Woodward, il transparaît qu’Obama en a parfaitement conscience, mais qu’il est également convaincu que les enjeux sont trop élevés pour se retirer. Si les forces des talibans venaient à s’emparer de larges portions de l’Afghanistan, al Qaida pourrait faire son retour. A l’inverse, un Afghanistan instable risque de déstabiliser le Pakistan ce qui, au vu de la combinaison explosive de jihadistes radicaux et de la possession de l’arme nucléaire pourrait mettre la région et même le monde en danger.

Mais en même temps, Obama sait grâce à la lecture de son premier rapport de renseignement et des suivants que l’option la moins coûteuse –une poignée de commando et des attaques aériennes effectuées par des drones– ne fonctionne pas. Il faut des troupes au sol pour restaurer la confiance au sein des populations, ce qui permettra ensuite d’indiquer aux drones où ils doivent frapper.

Obama est donc coincé. Il y a par surcroît, un piège caché dans les six pages de son mémorandum sur la nouvelle stratégie:

«Il ne s’agit pas de mettre sur pied une campagne de contre-insurrection de grande ampleur ni d'en bâtir une, mais d’une approche plus étroite visant tout particulièrement à perturber, démanteler et au final vaincre al Qaida, en l’empêchant de disposer d’un refuge en Afghanistan ou au Pakistan.»

Le piège réside dans le fait qu’aux yeux des avocats de la contre-insurrection –Petraeus, Mullen et le Secrétaire à la Défense Robert Gates– cet objectif ne peut être accompli qu’en bâtissant –plus ou moins– une nation. Woodward remarque que si les politiciens de la Maison Blanche considérèrent ce mémorandum stratégique comme une manière pour Obama d’affirmer l’autorité civile, les pontes du Pentagone en ressortirent ravis de constater qu’ils avaient obtenu presque tous ce qu’ils avaient demandé.

Mais le dilemme demeure entier et il apparaît probablement à Petraeus comme à Gates: comment accomplir une telle mission avec une frontière à ce point poreuse et un président afghan à ce point illégitime aux yeux de son propre peuple?

Et c’est là que Woodward, intentionnellement ou non, nous montre une solution potentielle. Il décrit une réunion ayant eu lieu début mai 2010, où le groupe opposé à l’escalade au sein de la Maison Blanche (Général Lute, le conseiller adjoint de la sécurité nationale Thomas Donilon, l’ambassadeur Karl Eikenberry et le Vice président Joe Biden) discute de nouveaux rapports. Ces rapports suggèrent que les effets des huit années de guerre se font sentir chez de nombreux chefs talibans, las de leur exil dans les «sanctuaires» de l’autre côté de la frontière, où ils vivent soumis à la bonne volonté de ceux qui les soutiennent au sein des services de renseignements pakistanais.

L'alternative

Les avocats de la contre-insurrection considèrent la solution de sortie, consistant à «nettoyer, tenir, gagner et transférer» –nettoyer les provinces ou les villes aux mains des insurgés, les tenir afin que le gouvernement soit en mesure d’y assurer les services essentiels et gagner ainsi la loyauté des populations, puis transférer la sécurité à l’armée et à la police afghanes. «Peut-être y a-t-il un raccourci», écrit Woodward en résumant la pensée du groupe Biden-Lute: «Pousser certains talibans à se réconcilier, à rompre avec al Qaida et à bâtir un pont pour reprendre pied en Afghanistan.»

Bien que Woodward ne l’évoque pas explicitement, cette alternative a toujours fait partie du plan de Petraeus comme de celui d’Obama. Les deux ont régulièrement affirmé que la guerre se ne règlera que par un accord, pas par une victoire ou une reddition, bien que Petraeus ait insisté sur le fait que les talibans ne risquent pas de conclure un marché s’il ont le sentiment qu’ils sont en train de l’emporter. Il convient donc de remporter quelques victoires politiques avant cela –ce qui nous ramène à ce dilemme récurrent: comme atteindre cet objectif? Comme nous sortons-nous de là?

Le 27 septembre, Petraeus a affirmé à des journalistes que des responsables talibans très haut placés avaient contacté Karzaï à des fins de réconciliation. Comme cela est-il arrivé? Est-ce seulement vrai? Est-ce exagéré? Ne prend-il pas ses désirs pour des réalités, mu par un désir de faire taire les doutes de plus en plus nombreux à s’élever sur la pertinence de cette guerre, doutes qui seront sans doute renforcés par ce livre?

Dans un passage du livre, Lute dit à Obama que les conditions requises pour un succès semblant presque impossibles à réunir, son choix de stratégie n’est pas tant un «risque calculé» qu’un véritable «pari». Un pari. Peut-être qu’Obama, son équipe –nous aussi, par voie de conséquence– ne pouvons pas espérer mieux.. Parfois les paris fonctionnent. Parfois pas. En attendant, ne manquez pas la sortie d’Obama’s Wars, volume 2.

Fred Kaplan

Traduit par Antoine Bourguilleau

Photo: Soldat américain de la 101ème division aéroportée évacué après une attaque dans la province de Kandahar Erik de Castro / Reuters

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