Sports

Légaliser le dopage, c’est tuer les cyclistes

Jean-Yves Nau, mis à jour le 04.10.2010 à 13 h 29

La multiplication des affaires ne doit pas nous pousser à transformer ces forçats en gladiateurs.

Contador . REUTERS/Benoit Tessier

Alberto Contador le 25 juillet 2010. REUTERS/Benoit Tessier

L’hypocrisie a des vertus que la secte moderne des bien-pensants aimerait ignorer. Le champion cycliste Alberto Contador, dernier vainqueur du Tour de France, vient d’être suspendu –à titre provisoire– par l’Union cycliste internationale (UCI). Décision logique: on a découvert des traces infinitésimales d’un médicament vétérinaire aux propriétés anabolisantes (le clenbutérol). La molécule était bel et bien présente  dans les échantillons urinaires du maillot jaune prélevés en juillet dernier, peu avant son sacre sur les Champs Elysées. Pire: d’autres stigmates biologiques laisseraient depuis peu penser que Contador n’aurait pas toujours dit non à la pratique –prohibée– des autotransfusions sanguines oxygénées et souvent helvétiques n’ayant d’autres fins que de vous hisser dans les cols.

Le culte de l'effort

Que du banal en somme, comme la suite du feuilleton. L’UCI suspend le champion tout en minimisant les faits. De nouvelles «enquêtes scientifiques» vont être diligentées. Quant au champion, après consultation de ses différents mentors en préparations physique et biologique, il sort la carte verte attendue de la manche de son maillot jaune: rien d’autre qu’une contamination alimentaire. Et basta! L’affaire Contador? Un grand champion cycliste victime d’un cheval dopé ou d’un bœuf aux hormones dont les chairs maléfiques seraient entrées dans le circuit alimentaire des participants au Tour de France; entre pâtes, eaux claires et autres sucres lents. Pas de preuves, certes; mais pas de crimes.  

On peut ici, au choix, sourire ou s’indigner. On peut aussi passer tout cela sous silence. Le dopage est aussi vieux que le cyclisme professionnel, ce vieux sport de jeunes forçats. Il a aussi amplement contaminé un cyclisme «amateur» qui n’existerait pas sans rémunérer ses vainqueurs. C’est ainsi. Les blancs carabiniers de l’anti-dopage ont toujours deux ou trois étapes de retard sur les biologistes, pharmacologues et autres médecins salement marrons. L’UCI fait tout pour retarder les pendules. Quant à l’Agence mondiale anti-dopage, elle fait tout ce qu’elle peut tout en nous disant entre les lignes qu’elle ne peut pas faire plus que le Roi. Et chacun connaît la trinité royale de notre époque: or et spectacle sur fond de culte de l’effort musculaire. Ainsi les affaires succèdent-elles aux affaires et nous sommes toujours des dizaines de millions à assister aux spectacles, à accepter l’or et à participer à la quête tout en regrettant –parfois– un pervertissement du culte.

Dans un tel paysage, la tentation est grande de poser la question non pas de la dépénalisation, mais bien de la légalisation du dopage des coureurs cyclistes. Il y a peu, sur Slate.fr Quentin Girard y a, à son tour, succombé. Il y succombe de manière originale et/ou provocatrice. Et il y succombe, comme souvent, dans le genre, en trois temps. Trois temps réunis par un, deux, voire trois syllogismes.

Acte I: «Tout le monde pense que les meilleurs sont chargés, mais est-ce si grave? Toujours autant de fans se pressent le long des routes et les audiences télés se maintiennent. Du coup, si ça ne dérange dans le fond personne, pourquoi ne pas assumer enfin? Pourquoi ne pas légaliser le dopage?»
Acte II: «Certes, cela pose des problèmes éthiques. Prendre certains produits tue, et la société estime en général qu’elle doit protéger les gens d’eux-mêmes s’ils mettent leur vie en danger. Le légaliser serait agir à la Ponce Pilate et considérer que les sportifs ont le droit à disposer de leurs corps comme ils le veulent. Si on accepte cette idée, alors il n’y aurait pas vraiment raison de s’opposer à ces pratiques aujourd’hui illicites.»
Acte III: «Mais s’il y avait légalisation, le vélo deviendrait enfin officiellement ce qu’il est déjà: un sport mécanique comme les autres. Avec, chaque année, la carrosserie — le vélo — qui s’améliore au gré des avancées technologiques, mais aussi le moteur — le corps du cycliste — grâce aux nouvelles “huiles”.»

Point n’est besoin de poursuivre les citations. Sauf, bien évidemment cette chute de nature quasi-existentielle: «(…) Notre rapport au dopage pose la question de notre rapport à l’hypocrisie. On sait que cela a toujours existé. Laurent Fignon, récemment décédé, en témoignait lui-même, et on fermait les yeux. Le dopage s’est professionnalisé, donnant l’impression que la caravane du Tour s’est transformée en une immense salle de shoot clandestine. On a essayé de le combattre plus ou moins et, manifestement, on a échoué. On préfère fermer les yeux —et réprimer à l’occasion— plutôt que d’encadrer. Un peu de courage!»

Un peu de courage? Pourquoi pas? A la condition première de ne pas mélanger les genres. Le témoignage de Laurent Fignon n’est pas ici, en lui-même, un argument de poids, pas plus que ne saurait l’être son récent décès.

Une voie mortifère

Le dopage? «On a essayé de le combattre plus ou moins et, manifestement, on a échoué. On préfère fermer les yeux —et réprimer à l’occasion— plutôt que d’encadrer. Un peu de courage!» Ainsi faudrait-il  abandonner au motif que l’on n’est pas parvenu à «encadrer»? Il faudrait désormais, au non d’on ne sait quel «courage», en finir avec «l’hypocrisie»? Mais quel «courage»? Quelle «hypocrisie»? Pourquoi baisser la garde, abandonner le combat et fuir dans une campagne et des montagnes où trônera bientôt un ennemi dopant aujourd’hui encore rampant?

Des cyclistes se dopent pour oublier les efforts inhumains auxquels on les pousse et auxquels ils consentent volontiers? A quel titre devrions-nous, devant nos écrans, les encourager –eux et leurs mentors– dans cette voie immanquablement mortifère? Et comment ne pas mesurer les contagieux dégâts que causerait dans l’ensemble des activités sportives, professionnels ou pas, une légalisation de la pratique du dopage?   

Et puis, sur le fond, il y a plus grave: l’assimilation du «corps du cycliste» (ne parlons plus de son «âme»… ) à des «moteurs» chaque jour «améliorés» oeuvrant au sein des voitures des plus célèbres compétitions  automobiles. Un corps chaque jour «amélioré» grâce à de nouvelles «huiles»? L’homme a certes su créer des chevaux moteurs dont il a toujours su améliorer le rendement. Améliorer, avec de nouvelles «huiles», le cœur, les muscles et le cerveau des cyclistes? Pourquoi pas? Pourquoi, en d’autres termes, ne pas déshumaniser ceux qui acceptent d’accomplir des efforts inhumains? Et pourquoi ne pas percevoir en un Albert Contador clenbutérolisé le premier de nos nouveaux Centaures?

Résumons: ce ne serait rien d’autre –tout bien pesé et pour les meilleures raisons d’un nouveau monde– que programmer la réduction drastique et bientôt contagieuse de l’espérance de la vie humaine. De ce point de vue, on perçoit assez bien où est «l’hypocrisie»; mais bien mal où serait le «courage».

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
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