France

Les Français sont paresseux, c’est historique

Foreign Policy, mis à jour le 02.10.2010 à 9 h 34

Pourquoi les Français s'opposent-ils tant à la réforme des retraites? Une enquête sur les hérétiques du XIVe siècle éclaire la situation actuelle.

Just sit and relax / Youssef Hanna via Flickr CC License By

Just sit and relax / Youssef Hanna via Flickr CC License By

L’histoire raconte toujours le présent –même celle qui reste à écrire. En France, c’est cette année le 35e anniversaire de la publication du Montaillou d’Emmanuel Le Roy Ladurie. Son sujet –la vie quotidienne dans un village isolé de la France du XIVe siècle– et son fil narratif –inexistant– auraient dû immédiatement plonger ce livre dans l'obscurité... Mais surprise: l’ouvrage est devenu un bestseller, et continue de si bien marcher que sa traduction anglaise a eu droit il y a quelques années à une édition anniversaire.

L’improbable succès de ce livre d’investigation historique, dans la France des années 1970 comme dans celle d’aujourd’hui, nous aide à comprendre les grèves massives qui paralysent actuellement le pays et menacent de vider de leur substance les réformes économiques et sociales proposées par le gouvernement conservateur du président Nicolas Sarkozy.

La paresse, une tradition littéraire française

Montaillou se situe dans cette tradition littéraire française qui traite la paresse avec tout le sérieux et la gravité qu’elle mérite. Parmi les précurseurs de ce courant: Le Droit à la paresse, l’appel aux armes de Paul Lafargue. Contribution plus récente: le Bonjour paresse de Corinne Maier. Le pamphlet de Paul Lafargue date de la fin du XIXe siècle et le petit livre de Corinne Maier a été publié au début du XXIe siècle, mais tous deux traitent du même phénomène: la nature abrutissante du travail moderne. A l’usine comme au bureau, le travail est devenu mécanique, il est dépourvu de sens. Plus qu’une tendance, c’est un éternel sujet de discussion en France.

Ce n’est pas par hasard si les syndicats qui sont à l’origine des récentes grèves représentent la masse des fonctionnaires, ces cols blancs dont le travail est, disons, d’assurer le fonctionnement des institutions de l’Etat. Le type de boulots pour lesquels «les qualifications sont inutiles –la seule condition est de laisser son intelligence, sa personnalité et son imagination à la porte», écrit Corinne Maier. Paul Lafargue aurait certainement acquiescé: le travail moderne, expliquait-il, condamne l’homme «au rôle de machine délivrant du travail».

Mais comme l’a montré Emmanuel Le Roy Ladurie dans son remarquable livre, l'homme était déjà rentré dans cette danse plus d’un demi-millénaire plus tôt.

Montaillou l'hérétique

Au début du XIVe siècle, la petite ville de Montaillou a attiré l’attention de l’Inquisition. Malgré les efforts prodigués par cette dernière pour étouffer les flammes de l’hérésie dans le Sud de la France, quelques braises brûlaient encore dans les recoins les plus isolés du royaume. Et peu de lieux étaient alors plus isolés que Montaillou, village caché dans les Pyrénées, et plus enclins à céder aux sirènes de l’hérésie du moment, le catharisme. Aux yeux des Cathares, le monde était un terrain de bataille où s’affrontaient les forces de la lumière et de l’obscurité. C’était aussi une vaste salle d’attente pour les âmes qui voyageaient de corps en corps jusqu’à être totalement purifiées. Les Cathares se considéraient comme les vrais chrétiens; pour eux, l’Eglise catholique n’était qu’un ramassis d’hypocrites et d’escrocs.

Tout cela n’a pas plu à l’autorité papale d’Avignon, qui a chargé un inquisiteur d’en finir avec cette secte. Le malheur des Cathares a fait le bonheur d’Emmanuel Le Roy Ladurie et de ses lecteurs: le pape a envoyé Jacques Fournier, un inquisiteur à l’énergie et à la curiosité incomparables. Il a cuisiné les villageois de Montaillou pendant des semaines et des semaines, laissant derrière lui non seulement des dizaines d’êtres terrifiés, brisés, mais aussi un véritable trésor: les transcriptions de ses interrogatoires. Si Jacques Fournier ne s’était pas montré si terriblement méticuleux, l’existence de cette société ne serait jamais parvenue jusqu’à nos oreilles. (Cette méticulosité vaut également pour les archives du Vatican, que beaucoup d’historiens, y compris Ladurie, ont consultées. Jacques Fournier, alias Benoit XII, y a stocké ses registres après avoir été nommé pape.)

Emmanuel Le Roy Ladurie a épluché ces récits et a découvert un vieux monde obstinément en conflit avec le nouveau monde qui pointait doucement son nez. Centralisation, homogénéisation: alors que la région était soumise aux pressions d’institutions nationales et transnationales comme la monarchie française, l’Eglise catholique et l’Inquisition, le petit monde rural et archaïque de Montaillou résistait. Cette résistance n’avait rien de chevaleresque ou de lyrique: c’était plutôt le réflexe d’une société qui ne pensait pas avoir besoin d’être remise sur le droit chemin. Il s’agissait d’un monde où les différences sociales n’existaient quasiment pas, où ni l’extrême richesse ni l’extrême pauvreté n’étaient tolérées, où l’économie morale fondée sur la vie matérielle et les traditions contrastait avec l’importance accordée dans le nouveau monde aux lois abstraites et aux valeurs transcendantes. Six siècles avant que Samuel Huntington n’invente l’expression, le choc des civilisations avait déjà eu lieu –sauf que les deux civilisations en question appartenaient alors à la tradition occidentale.

Ni crimes, ni ambition

Lors de son enquête, Jacques Fournier a découvert que le village était coupable d’hérésie, mais c’est à peu près tout. Les vols étaient rares, tout comme les crimes violents, en grande partie parce qu’il était difficile d’agir en secret dans un village si petit et si resserré. Mais plus encore que l’absence de crimes, ce qui a certainement le plus surpris et dérangé le zélé Jacques Fournier, c’est l’absence d’ambition et de labeur. Le bon peuple de Montaillou ne s’entretuait certes pas, mais il tuait le temps –ce qui aurait été un vrai crime si le temps avait eu à l’époque l’importance qu’il a désormais.

Comme l’a par exemple raconté Emmanuel Le Roy Ladurie, la richesse des bergers du village ne se mesurait pas en argent, en propriétés ou en possessions. Une vie riche était au contraire une vie de voyages et de rêveries, de conversations et de repas entre amis. Le berger, sur lequel ne s’exerçait aucune pression féodale ou religieuse, était l’homme le plus libre de Montaillou. Les moutons étaient un gage de liberté: un berger, explique Ladurie, «n’aurait jamais échangé sa liberté contre l’assiette de lentilles sableuses que lui offraient ses amis et ses employeurs [pour lui proposer] de s’installer».

Ne pas vivre pour travailler

Mais ceux qui servaient les lentilles –les fermiers et artisans de Montaillou– étaient friands des mêmes libertés. Ils travaillaient volontiers pour vivre, mais ne vivaient certainement pas pour travailler. Le paysan de Montaillou ne s’acharnait pas à labourer son champ, il faisait le strict nécessaire pour avoir de quoi manger, rien de plus. Il était en revanche toujours partant pour profiter du soleil sur un banc avec un ami, ou pour s’assoir devant un feu avec sa bien-aimée et passer la nuit à se raconter des histoires en se cherchant les poux. C’est seulement dans ces moments-là qu’il pouvait se montrer multitâche! «Le travail ne figurait pas en haut de son échelle des valeurs», en a conclu Ladurie.

Le Montaillou du Moyen-âge n’est certes pas la France d’aujourd’hui. Beaucoup de choses ont changé en un peu plus d’un demi-millénaire, depuis que Jacques Fournier a réussi à venir à bout de ce groupe de paysans cathares. Mais l’Inquisition, et surtout les protestants, la Révolution française et la révolution industrielle qui ont suivi sont-ils parvenus à enterrer à jamais la douce vie des Cathares? Et qu’est-ce que l’art de vivre cathare avait de si spécial?

La mentalité rurale à laquelle s’est heurtée Fournier s’étendait bien au-delà du Sud-Ouest de la France, estime Ladurie. La notion d’identité personnelle ou de salut basés sur le travail était aussi étrangère à ces esprits archaïques que ne l’étaient les pièces de monnaie françaises qui commençaient à apparaître dans la région. Le sens de la vie reposait plutôt sur ces choses que nous reléguons aujourd’hui au rang d’«activités du dimanche»: la convivialité et les conversations, le chant et le papotage, la bonne nourriture et le sexe.

Montaillou et Mai 68, même combat

Ladurie a écrit Montaillou après la rébellion étudiante de mai 1968 –un séisme sociétal déclenché par le fait que la génération d’après-guerre ne se satisfaisait pas des valeurs des parents, focalisés sur le travail et l’argent, ni de leur rapport austère au sexe. Elle prônait une autre voie vers l’autoréalisation. Même si l’auteur, un historien du Collège de France, n’a laissé dans son livre aucune référence à ces troubles sociaux et politiques, il pensait certainement à ses étudiants quand il a écrit que le monde cathare était un univers «où le sexe et l’inactivité ne faisaient pas encore peur». Tout l’esprit du Montaillou du XIVe siècle a fusionné avec celui du Paris du XXe siècle dans le fameux slogan étudiant «Sous les pavés, la plage».

La plage est peut-être toujours sous les pavés. Une caricature publiée dans le New Yorker l’année de la sortie de Montaillou montre une voyante qui tient la main de son client et lui dit: «Je peux lire votre avenir, ou je peux évoquer avec vous les souvenirs de votre passé: c’est ce que beaucoup me demandent ces temps-ci». En un sens, Laudurie a fait les deux.

Revenons-en aux événements qui secouent la France et aux réactions qu’ils déclenchent à l’international. Les grèves, qui visent à empêcher le gouvernement de reculer de 60 à 62 ans l’âge de la retraite, ont suscité des moqueries, voire de la colère chez les commentateurs, surtout aux Etats-Unis. Le ton de ce côté de l’Atlantique oscille entre suffisance et incompréhension. D’une certaine façon, la réaction américaine –«Comment osent-ils?»– relève de la même impatience que celle des émissaires de l’Inquisition à Montaillou.

A Montaillou, l’Inquisition a en un rien de temps fait d’une société archaïque un monde moins hérétique, moins grouillant de tire-au-flanc. L’économie mondialisée et des institutions transnationales comme l’Union européenne ont fait de même pour la France du XXIe siècle. Pour notre plus grand plaisir, les grévistes français d’aujourd’hui finiront inévitablement par se plier aux forces politiques et économiques de notre époque, tout comme l’ont fait jadis les bons citoyens de Montaillou.

Les braises d’une autre hérésie continueront-elles toutefois à brûler? Et si c’est le cas, n’est-ce pas une bonne nouvelle? «Paressons en toute chose, sauf en aimant et en buvant, sauf en paressant», disait l’écrivain des Lumières Gotthold Ephraim Lessing, cité par Paul Lafargue. De la même manière, Corinne Maier martèle que la paresse qu’elle exècre, c’est la paresse intellectuelle et morale que le monde du travail encourage. Comme les Cathares de Montaillou, elle lui préfère une vie pleinement vécue.

Alors, bonjours paresse? Les Français ne lui ont en réalité jamais dit «au revoir». Et ce n’est pas surprenant si cela agace les Américains: si nous sommes honnêtes avec nous-mêmes, nous n'aurions jamais voulu lui tourner le dos non plus.

Par Robert Zaretsky

Traduit par Aurélie Blondel

Photo: Just sit and relax / Youssef Hanna via Flickr CC License By

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