Monde

Succès pour la séance de questions online d’Obama

John Dickerson, mis à jour le 27.03.2009 à 19 h 33

Plus de 92 000 internautes ont participé

Photo Reuters

Barack Obama n'affectionne pas particulièrement les chaînes câblées, mais ça ne veut pas dire que son équipe rechigne à s'en inspirer. Mardi dernier, Obama a ainsi tenu sa première « séance de questions publiques » - on en a recensé 104 074 ! - posées par de «vrais Américains» - on en a compté 92 933!- en direct sur Internet. Sur la forme, la manière empruntait aux débats YouTube diffusés par CNN pendant la campagne présidentielle. Sur le fond, elle reflétait la tendance du réseau câblé à user d'outils technologiques parallèles - la modération était assurée par les internautes!- pour fabriquer de l'info à partir de l'info. Que l'Amérique s'estime heureuse, personne ne s'est invité sous forme holographique.

Le pupitre présidentiel s'est vu avantageusement étendu lors de cette dernière trouvaille de la Maison Blanche pour s'adresser directement au peuple. C'est peut-être même la meilleure trouvaille d'Obama à ce jour, puisque la méthode était assez attrayante pour garantir un bon «audimat», en même temps qu'elle offrait un support de communication sécurisé.

Les présidents essaient toujours de contourner les médias traditionnels. La partie n'est pas simple, et l'une des difficultés est même inhérente à l'exercice, puisque l'un des objectifs du contournement des médias est de faire parler de soi. La séance de questions publique avec de vrais citoyens est un moyen connu, mais si les questions sont fades, les médias ne relaient pas, ou alors seulement localement. Si cela peut faire gagner des points pendant une campagne présidentielle, c'est une couverture nationale qui est recherchée quand il s'agit de vanter les mérites d'une réforme. George Bush s'est adonné à moult de ces séances assommantes et convenues pendant sa réforme de la Sécurité sociale, et les foules n'en ont pas été galvanisées.

L'autre moyen de doubler les médias traditionnels serait de diffuser une allocution présidentielle hebdomadaire sur YouTube. Mais la Maison Blanche sait qu'au bout de deux semaines, l'effet nouveauté s'estomperait et que les gens s'en détourneraient.

La «séance de questions online» d'Obama était un mélange réussi des deux genres. La méthode est suffisamment gadget pour attirer les spectateurs, ne serait-ce que parce que l'aspect «proche du peuple» de la formule questions-réponses permet au quidam de contourner lui aussi les médias traditionnels qui, pense-t-il souvent, entretiennent tous les poncifs. Cependant, lesdits médias ne pouvaient décemment pas passer à côté de l'évènement: les chaînes câblées ont ainsi retransmis la séance en direct en la commentant généreusement (ce qui a fait grimper les audiences). Et l'on retrouvait notre podium sécurisé: bien que les questions aient été sélectionnées par le vote des internautes, tout ce qui s'éloignait des grands thèmes prévus pouvait être habilement évincé. Ainsi, si nombre d'intervenants se sont interrogé sur la légalisation du cannabis, Obama a éludé la question par une plaisanterie. La séance de questions publique a été mise en accès libre sur le site de la Maison Blanche.

La réalisation de ce programme d'une heure a demandé certains moyens. La East Room, où Obama avait reçu les journalistes une semaine auparavant, a été transformée en gymnase de lycée américain version grand luxe. Tandis que certains se trouvaient sur des gradins derrière Obama, comme pendant la campagne, les autres étaient disposés en cercle autour de lui. Détendu, le président a arpenté le tapis le micro à la main. Il a répondu à six questions posées sur Internet, dont deux sous forme de vidéo, ainsi qu'à six questions du public. Ce dernier ayant été dûment choisi, personne n'a été surpris de voir une infirmière du SEIU [grand syndicat américain] poser une question.

Mais les échanges n'ont pas toujours été aussi lisses. Évoquant la question de la rémunération au mérite pour les enseignants, Obama a tenté un trait d'humour avec une professeur de Philadelphie, lui disant qu'elle connaissait sûrement des profs qui ne faisaient pas bien leur travail. Devant le mutisme de son interlocutrice, il a déclaré en riant: «Vous choisissez le silence, vous invoquez le cinquième amendement [qui permet à tout citoyen américain de refuser de témoigner contre lui-même]».

Malgré ce léger accroc, Obama a délivré une excellente performance, avec des réponses longues et pédagogiques dénuées d'arrogance. Récemment épinglé pour avoir utilisé un prompteur, on en n'a pas vu la trace durant cette séance. Ses réponses détaillées ont attesté qu'il s'était bien documenté sur les sujets abordés - du problème des offres groupées dans les appels d'offre des marchés publics aux avantages et inconvénients des cotisations sociales à l'européenne.

Mais si Obama multiplie les «rencontres directes avec les citoyens», comme le dit l'un de ses assistants, il n'a pas du tout tiré un trait sur les médias traditionnels. Certes, il n'a pas sollicité les journalistes du Washington Post ou du New York Times lors de sa dernière conférence de presse, mais il s'est rendu dans la salle de rédaction du premier la veille de son investiture, et a accordé au second un long entretien à bord de l'avion présidentiel. Et les conseillers de la Maison Blanche ne perdent pas de vue la puissance des trois grands groupes télévisuels historiques des États-Unis ; c'est pourquoi on a pu voir Obama pendant une heure et demie sur le plateau de 60 Minutes [sur CBS] le week-end dernier, et pourquoi il participera à Face the Nation ce week-end [sur CBS également]. Obama contourne les médias traditionnels, mais pour mieux s'en servir. Peut-être même le verra-t-on un jour sur une chaîne câblée.

Article de John Dickerson publié par Slate.com le 26 mars 2009

Photo Reuters

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