Culture

Le Tolstoï de l'ère Internet

Judith Shulevitz , mis à jour le 02.09.2011 à 15 h 14

Le roman «Freedom» de Jonathan Franzen est une description grandiose de l'aliénation.

Consoles de jeux vidéo  Reuters

Consoles de jeux vidéo / Reuters

«Freedom», le nouveau roman de Jonathan Franzen est sorti en France le 18 août. Nous republions un article que nous avions traduit de Slate.com au moment de sa sortie américaine, en octobre 2010.

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Une personne qui lirait uniquement le premier chapitre de Freedom de Jonathan Franzen y verrait un morceau de littérature assez anodin. Ce chapitre met sous vide les protagonistes du roman, les Berglund, à un moment de l’histoire, les années 1980, où ce type de personnes évoluaient relativement sans complexe et étaient faciles à mettre sous cloche.

«Walter et Patty furent de jeunes pionniers de Ramsey Hill - les premiers bac+4 à acheter une maison sur Barrier Street depuis que le vieux cœur de St. Paul avait connu des temps difficiles trois décennies plus tôt.» 

Ils conduisent une Volvo 240, écoutent la radio publique, utilisent le livre de cuisine The Silver Palate, s’inquiètent sur la quantité de plomb dans leur vaisselle «Fiestaware», lingent leurs bébés avec des couches en coton, se préoccupent des moyens de développer le potentiel de leurs enfants.

La voix qui énumère cette liste de commandements du manuel du parfait «yuppie» semble à la fois hilare et suffisante, amusée par sa propre précision sociologique. En lisant, je n’arrêtais pas de penser à la présence harcelante de cette voix. Patty Berglund nous explique la voix, fut «une porteuse radieuse du pollen socioculturel, une abeille affable». «Il y avait des gens, dit la voix pour qui son style plein d’autodérision ne passait pas bien … comme si Patty, en exagérant ses petits défauts, rendait trop visible ses efforts pour épargner les autres femmes qui tenaient moins bien leur maison qu’elle.» Le lecteur serait pardonné s’il se sentait plongé dans une parodie assez cruelle de la nouvelle bourgeoisie et des parents trop attentionnés. Franzen lui-même appelle ce genre de catalogue impitoyable des illusions de la bourgeoisie «de la fiction pour trouver les failles».

Cependant, le lecteur de ce seul chapitre aurait une vision fausse de Freedom. Le roman aspire à être un portrait de l’Amérique sur un  registre tolstoïen –c’est une façon d’interpréter les maintes références à Guerre et paix qu’il contient– et Franzen a bien absorbé un peu de l’étonnante capacité de Tolstoï à comprendre ce que ressent quelqu’un. L’embourgeoisement et le fétichisme du cocon familial occupent le premier plan du paysage panoramique de Franzen, mais ils n’ont pas été réduits à l’état de caricature, à part dans ce curieux premier chapitre, sur lequel je reviendrai. Ils sont représentés plutôt comme les aspects d’un désir ardent et boulimique d’élever et de transmettre et constituent des marques de l’ironie de la vie telle qu’elle se déroule à ce stade tardif du capitalisme, chroniqué dans ce roman exubérant et ardemment critique.    

Ce sont des impulsions louables et naturelles qui poussent Walter et Patty à se reproduire et à refaire leur maison. Ils s’aiment, et l’amour mène aux enfants, et les enfants ont besoin d’un toit. Ils veulent que leurs enfants aient une meilleure jeunesse que la leur, et puisque Patty se sentait négligée par sa mère, une femme active en politique, elle veut rester à la maison avec les enfants. Walter et Patty préfèrent la sociabilité d’un quartier urbain et veulent être «écolo» à un degré inatteignable en banlieue, au moins à l’époque. Ils essaient de mener des vies qui sont à la fois morales, responsables et séduisantes au niveau esthétique. Cela fait partie de la cruauté de l’époque que leur co-existence idéale non seulement se fracasse mais commence à ressembler, rétrospectivement, à de l’égoïsme volontaire. 

Les critiques décrivent souvent Franzen comme un ex-postmoderniste qui s’est affranchi de la paranoïa et de la teneur apocalyptique de ses premiers romans, plus expérimentaux - La Vingt-septième ville (1988) et Strong Nation (1992) pour adopter le réalisme dans Les Corrections.  Mais les romans de Franzen qu’on dit «expérimentaux» contiennent une grande part de narration traditionnelle, et Les Corrections grouille d’intrigues secondaires «pynchoniennes» qui croquent avec humour l’anatomie d’un système social défaillant. C’est l’ampleur peu commune de son panorama –avec un oeil et une oreille très précises sur la façon dont nous parlons, nous habillons et vivons aujourd’hui– qui lui a permis de saisir, dans ce roman, mieux que personne ne l’a fait avant lui, un changement dans la vie américaine.

Les Corrections, l’histoire de deux générations d’une famille du Midwest, les Lambert, a dépeint notre transition d’une économie industrielle (les parents Lambert) à une économie post-industrielle, orientée vers les services et basée sur l’information (les enfants Lambert). Franzen a montré le changement d’un ordre moral défini par les pénuries de la Dépression à un nouvel ordre –ou désordre– défini par les excès des années d’après-guerre et surtout la bulle technologiques des années 90. L’univers jadis cohérent du rigide patriarche, Alfred Lambert, et de sa femme, Enid, se désintègre d’une manière sismique, sans transition. Leurs enfants ne peuvent amortir le démantèlement de tout ce qui avait du sens pour eux –pas sûr que les jeunes Lambert, chacun déboussolé à sa façon, n’aient eu même envie d’essayer.  

Pour résumer, Les Corrections nous a éclairé sur notre sensibilité morale, nos valeurs, et autant l’histoire était très divertissante, drôle, scintillante, autant les nouvelles qu’elle rapportait étaient atroces. Les Corrections était un roman qui sonnait l’alarme. Freedom, qui est également divertissant, est pareillement sinistre. Les Corrections, qui se passe dans les années 1990, décrit les changements entre la génération des parents de Franzen et la sienne. Freedom ferme le bal.  La génération qui fut jeune et sans attache dans Les Corrections a grandi et a ses propres enfants qui sont grands. Les Berglund ne sont pas du tout comme les jeunes Lambert –ce sont des néo-traditionalistes, pour commencer- mais eux aussi ont construit leur vie sur la base d’une réfutation du mode de vie de leurs parents, et maintenant, de façon terrifiante, ils sont majeurs, et ils sont obligés d’en supporter les conséquences. 

Patty a soigneusement construit sa vie pour qu’elle soit aussi peu ressemblante que possible à celle de sa famille «arty» (bohème) de Westchester, vaguement impliquée dans la basse politique du Parti démocrate de l’Etat de New York. Ses parents ne se sont jamais intéressés à sa modeste carrière de championne de basket, mais ils ont fait des éloges excessifs des succès modérés de leurs autres enfants dans les arts. Ainsi, à la consternation de sa mère, Patty choisit l’Université du Minnesota et une bourse de basket plutôt qu’une école privée haut gamme. S’installer dans le Midwest, où l’on manque complètement du sens de l’ironie, donna à Patty l’occasion de s’échapper au «ton» familial établit par son père, un bel esprit sec de la Côte Est; tout ce qu’il fallait faire, c’était d’être aimable sans cesse, comme tout le monde. Walter, un avocat au tempérament similaire, fut également tout entier engagé dans son effort pour devenir une personne extrêmement sympa, une réfutation dialectique de son père, un alcoolique, propriétaire d’un motel au bord de la route et qui préférait ses fils à la fois plus fainéants et moins intelligents que Walter.

Il y a une version oedipienne de l’histoire, et de l’Amérique, derrière Les Corrections et Freedom. Des personnages pensent qu’ils peuvent rejeter le passé et créer une nouvelle réalité, comme si cette nouvelle réalité n’allait pas se montrer aussi restrictive que l’ancienne et comme si la prochaine génération n’allait pas, à son tour, faire la même chose. Ainsi de son mariage. «On gâche la belle fureur de Walter», se lamente Patty, au vu de l’incapacité de terminer une grosse scène de ménage avec du sexe torride. Leur vie de couple se défait quand leur fils Joey les rejette, quittant leur maison avant d’avoir terminé ses études au lycée pour s’installer avec la fille de la voisine, détestée par Patty, une femme de la classe ouvrière dont le compagnon «redneck» (plouc) exhibe ses goûts inacceptables de «redneck».

La conception particulière de la liberté en Amérique, semble suggérer Franzen, c’est le refus d’accepter des limites, de reconnaître et de porter le fardeau de ses legs. Tous les personnages du roman regrettent la liberté, la leur et celle des autres. Patty note que «toutes ses opportunités de choisir et toute sa liberté» ne lui donnent que du malheur et de l’apitoiement sur elle-même. Richard, le rocker punk qui fut le colocataire de Walter à la fac et qui devient l’amant de Patty, obtient sur le tard la liberté qui vient avec la célébrité et fait alors une tentative de suicide; plus tard, il devient célèbre sur YouTube pour une diatribe sur une génération qui associe la liberté avec l’iPod: «Il s’agit de choisir ce que NOUS avons envie d’écouter et d’ignorer tout le reste», dit-il à la caméra. «Moi moi moi, achète achète achète, c’est la fête, fête, fête. Mets-toi dans ta bulle, balance à ta musique, avec les yeux fermés.» Walter, dont le principe politique central est que nous avons besoin de limites, considère le discours sur la liberté comme ne valant pas plus que le sempiternel laïus républicain sur les «libertés personnelles.»

«On est venus à ce pays pour l’argent ou pour la liberté.  Si vous n’avez pas d’argent, vous vous accrochez à vos libertés d’autant plus férocement. Même si fumer vous tue, même si vous n’avez pas d’argent pour nourrir vos enfants, même si vos enfants se font assassiner dans la rue par des maniaques équipés d’armes d’assaut. Il se peut que vous soyez pauvre, mais la seule chose dont on ne peut vous priver, c’est la liberté de foutre votre vie en l’air comme bon vous semble.»  

 Aussi brillant qu’il soit, Freedom a ses faiblesses. A un certain moment, dans la deuxième moitié du livre, il explose pour devenir, disons, du franzenisme. Des intrigues secondaires prolifèrent dans tous les sens. Le père sioniste et républicain d’un colocataire juif de Joey à la fac se prend d’intérêt pour ce dernier, qui finit par travailler pour un marchand d'armes qui achète des tanks rouillés de l’époque soviétique et les revend à l’armée américaine en Irak. Walter et Patty vendent leur maison et Walter accepte un poste à Washington pour une association de défense de l'environnement soutenue par un copain de Bush et Cheney et dont la mission est de sauver un seul type d’oiseau, la paruline azurée, de l’extinction. Sa quête pour créer une grande réserve pour l’oiseau en Virginie Occidentale l’amène à former une dangereuse alliance avec des mineurs de charbon qui décapitent les sommets de montagne. Et ainsi de suite. 

Ce qui sort Freedom des rangs des bons romans pour le consacrer comme grand roman n’a rien à faire avec l’intrigue ou l’acuité politique. C’est l’écriture de Franzen qui fait la différence et sa capacité à évoquer les personnages. Ce qui rend ce roman exceptionnel se trouve dans le chapitre de la première partie qui est «écrit» par Patty - «l’Autobiographie de Patty Berglund par Patty Berglund (composée sur la suggestion de son psychothérapeute.» C’est là que Patty, un des meilleurs personnages de Franzen (l’autre est Alfred dans Les Corrections), prend forme. Patty est très vive, hautement sarcastique, incroyablement drôle, une mère tigresse qui peut être insupportable, qui ne peut s’empêcher d’être égoïste et qui est toujours féroce. Une fois que nous entendons sa voix, nous nous rendons compte que Patty –sa fureur adolescente contre l’injustice de tout, son incrédulité que les gens puissent être comme ça, son incapacité à ne pas se moquer de tout, et puis, en même temps, sa conscience de soi, sa gentillesse et ses regrets croissants– est la force qui donne vie au roman.  Nous pouvons même dire qu’il prend vie à la mesure que sa voix devient audible.

A part Enid Lambert, un monstre puissant, dévorant et pitoyable, Franzen n’a jamais créé auparavant de personnage féminin véritablement crédible. Il n’avait jusqu’alors jamais laissé ses romans être si dominés par une seule voix. Le penchant de Franzen pour les aperçus superficiels a parfois étouffé la vie intérieure de ses personnages.  Mais il n’y a rien de superficiel dans la voix de Patty, et il l’incarne complètement. 

Soyons clairs: Patty n’est pas une sainte. Mais elle est remarquablement complexe.  Considérez, par exemple, la façon dont elle décrit son viol à 17 ans, un événement qui semble ne pas préoccuper ses parents, dont elle ne mesure la véritable horreur que le lendemain, en pleurant sous la douche, et que, même arrivée à la quarantaine, elle est toujours incapable de comprendre complètement: 

«C’était, sans exagération, l’heure la plus atroce de sa vie. Même aujourd’hui quand elle pense aux gens qui sont opprimés autour du monde et aux victimes de l’injustice, et comment ils devraient se sentir, son esprit retourne à cette heure-là.  Des choses qui ne lui sont jamais venues à l’esprit avant, comme l’injustice ressentie en étant obligée de partager sa chambre sous prétexte que l’ancienne chambre de la nounou au sous-sol était pleine jusqu’au plafond d’un vieil attirail de campagne, de même que l’injustice d’une mère tellement captivée par les spectacles dramatiques de sa deuxième fille qu’elle n’allait jamais aux matchs de Patty, lui reviennent à l’esprit maintenant.»

Les phrases empruntées aux devoirs scolaires de l’enfant aisée telles que «les victimes de l’injustice, et comment ils devraient se sentir» sont une touche de maître; de même que son ressentiment dérisoire au sujet de sa chambre. Sa mesquinerie enfantine et celle de sa famille sont exactement ce que Patty a essayé de laisser derrière elle, et sa jovialité fausse signale son incapacité constante à trouver les mots pour exprimer sa fureur. 

Si la sensibilité de Patty domine le roman, comment interpréter le premier chapitre?  La voix est très familière, mais elle est trop critique envers Patty pour être la sienne, aussi autocritique soit-elle. Cela m’a pris beaucoup de temps –j’ai beaucoup souligné et pris de notes– pour la reconnaître. Ce mélange de sarcasme et de railleries, à la fois fascinant et de mauvais goût, c’est la voix de l’Internet, des blogueurs, des YouTubers. C’est la voix de la sphère publique. Franzen a toujours aspiré à écrire des romans de son époque, et ce roman est imprégné du ton du discours politique contemporain, dont l’unité de base est la diatribe qui devient virale. 

La diatribe fait partie de l’intrigue. Un des sommets du roman survient quand la diatribe de Richard est envoyée par mail à travers le pays; un autre lorsque Walter en fait une qui est aussi diffusée sur le Web. Devant les caméras de télévision et un public de journalistes et de sponsors de sa réserve d’oiseaux, mais aussi de gens déplacés du sommet de la montagne transformée en réserve et indemnisés par des jobs dans une usine de gilets pare-balles pour les soldats en Irak, Walter dévie complètement de son texte: 

«Je voudrais vous féliciter de travailler pour une des sociétés les plus corrompues et sauvages du monde! Vous m’entendez?  LBI s’en fout de vos fils et vos filles versant leur sang en Irak du moment que ses bénéfices croissent de 1.000%  … et PENDANT CE TEMPS … ON AUGMENTE LA POPULATION PLANÈTAIRE DE 13 MILLIONS D’ÊTRES HUMAINS CHAQUE MOIS! TREIZE MILLIONS DE PERSONNES DE PLUS A S’ENTRETUER DANS UNE COMPÉTITION POUR DES RESSOURCES LIMITÉES!  ET À EFFACER TOUT AUTRE ÊTRE VIVANT SUR SON CHEMIN!»

Cet emportement est tellement intense qu’il casse le mur de la fiction, comme si Walter avançait à l’avant-scène pour s’adresser directement à son public. Il devient impossible de ne pas se demander à ce stade: cette opinion, est-elle celle de Walter ou celle de Franzen?  Mais ce n’est peut-être pas la bonne question. Il est assez évident que Franzen soutient ces opinions, même si l’intrigue donne à Walter beaucoup de bonnes raisons pour péter les plombs. (Son fils vient de confesser avoir commis des actes atroces lors de son emploi à LBI; il vient d’apprendre que sa femme le trompe et l’a mise à la porte; il avait vraiment besoin d’exploser.)  Je pense que les questions que Franzen pose dans ce roman, et auxquelles il s’abstient sagement de répondre, sont les suivantes: «Walter a-t-il raison?  Si oui, qu’est-ce qu’il devrait faire?  Et comment faut-il que nous vivions, nous

Les diatribes de Walter et de Richard seront coupées et publiées hors de leur contexte sur le Web pour circuler jusqu’à ce qu’elles se fondent dans la cacophonie généralisée, le déversement anonyme de remarques furieuses et cyniques qui défigurent le premier chapitre. Walter et Richard seront laissés sur le bord de la route et devront porter le fardeau des gens qui ont osé exprimer leur colère, avec la tâche de déterminer comment supporter leur rage et leur désespoir. Une autre des réussites du roman de Franzen est qu’il laisse Walter et Richard –et Patty et Joey– faire tout cela avec une tendresse et une compassion qui, comme il les décrit mieux que personne, deviennent de plus en plus rares.

Judith Shulevitz

Traduit par Holly Pouquet

NDLE: Freedom est paru aux Etats-Unis et est publié en anglais. Il devrait paraître en France en août 2011 aux Editions de l'Olivier.

Judith Shulevitz
Judith Shulevitz (3 articles)
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