Economie

Le salarié, voilà l’ennemi

Gérard Horny, mis à jour le 14.01.2011 à 14 h 10

Le basculement de l’économie mondiale vers les pays émergents, à la main d’œuvre bon marché, a provoqué une réduction massive des emplois dans les pays industrialisés. Une évolution irréversible même si les salaires augmentent en Asie.

Des salariés de PT Astra International, à Djakarta. REUTERS/Beawiharta

Des salariés de PT Astra International, à Djakarta. REUTERS/Beawiharta

Il fut un temps où les chefs d’entreprise se flattaient d’employer des salariés par centaines ou par milliers et de contribuer ainsi à la vie d’une ville ou d’une région. Cette attitude se rencontre encore chez certains dirigeants de PME en province. Mais, d’une façon générale, en France comme dans les autres pays industrialisés, le seul chiffre qui compte vraiment aujourd’hui, c’est le résultat net. Du coup, le salarié est vu autrement. Traditionnellement, on le considérait sous deux angles: sa valeur ajoutée pour l’entreprise et son coût. Du point de vue comptable, les deux valeurs sont identiques, mais l’une peut être affectée d’un signe «plus», l’autre d’un signe «moins». C’est ce deuxième aspect qui est surtout pris en compte aujourd’hui: le salarié peut accessoirement apporter quelque chose à l’entreprise, mais il est d’abord vu comme un coût. Et ce que l’on demande à un dirigeant d’entreprise, c’est d’abord de réduire les coûts.

Les économistes sourient

Pour les économistes, c’est le signe d’un grand progrès: la vigueur de la concurrence impose aux entreprises une plus grande rigueur de gestion, elle les conduit à ne faire aucun gaspillage en capital, financier ou humain, et à rechercher en permanence les conditions d’une compétitivité sans cesse renforcée. Dans un monde pratiquement sans frontières, cette attitude a toutefois une conséquence: le chef d’entreprise avisé a la possibilité –ses actionnaires estiment même qu’il a le devoir– d’implanter ses sites de production là où la main d’œuvre coûte le moins cher à qualité sensiblement égale.

Cette rationalité économique a évidemment des conséquences sociales néfastes dans les pays anciennement industrialisés. C’est elle qui a directement conduit à la crise financière que nous venons de vivre. Les entreprises américaines ont massivement délocalisé leurs activités vers l’Asie. Mais, tandis que leurs résultats financiers s’envolaient, la pression exercée par la concurrence asiatique (y compris celle des produits fabriqués en Asie pour des firmes américaines) a fortement pesé sur les salaires versés aux Etats-Unis, avec des gains de pouvoir d’achat quasiment nuls en dix ans. Or la consommation explique traditionnellement à elle seule plus des deux tiers de la croissance américaine.

Comment maintenir la croissance avec des revenus réels stagnants? Les dirigeants américains ont cru trouver la réponse dans un nouveau développement du crédit. Ainsi se sont développés les crédits dits «subprimes», offerts à des gens qui n’avaient pas en fait la capacité de rembourser. C’était jouable si les prix de l’immobilier n’arrêtaient pas de monter: à défaut de pouvoir payer leurs mensualités, les ménages endettés n’auraient qu’à vendre leur maison, ils en tireraient de quoi rembourser leur dette, et avec une plus-value! Mais ce n’est pas ainsi que l’histoire s’est terminée: quand la Réserve fédérale a relevé ses taux directeurs, l’immobilier a chuté, avec les conséquences que l’on connaît.

... les chômeurs, moins

Aujourd’hui, la conjoncture américaine suscite bien des interrogations: non seulement la croissance a plutôt tendance à ralentir, mais la reprise s’est effectuée sans beaucoup de créations d’emplois. Outre-Atlantique, on commence même à parler d’un mal que l’on croyait réservé à la vieille Europe: celui du chômage de longue durée. Même si l’on doit relativiser les inquiétudes –après chaque récession américaine, on parle de reprise sans emploi–, la question est posée. Et, en Europe aussi, les chiffres du chômage restent élevés, même si l’évolution enregistrée en France et surtout en Allemagne est plutôt plus favorable qu’on ne l’espérait.

Les mouvements de grève observés dans beaucoup de pays d’Asie et la nouvelle priorité accordée par la Chine à la croissance de la demande intérieure suscitent quelques espoirs en Europe. Si les salaires augmentent en Chine et si le yuan est progressivement réévalué, cela peut abaisser le niveau de la compétitivité chinoise et réduire la pression sur les salaires et l’emploi dans les pays occidentaux. Il a déjà été dit que ces espoirs étaient vains. Mais les économistes sont en train de découvrir, avec du retard, que la démographie chinoise est en train de basculer. La partie la plus jeune de la population active (15-24 ans) est chaque année moins nombreuse depuis 2008 et, à partir de 2015, c’est l’ensemble de la population active chinoise qui va commencer à reculer (on peut se reporter à ce sujet aux travaux de Michel Aglietta pour le CEPII). Le mythe du réservoir inépuisable de main-d’œuvre est en train de s’écrouler.

Pourtant cela ne change rien au constat: même avec un doublement du salaire minimum en Chine d’ici à 2015, comme cela est envisagé, et une revalorisation progressive du yuan, les écarts de salaires avec les pays industrialisés sont trop importants pour être comblés en quelques années. Un coût plus élevé de la main d’œuvre chinoise risque fort d’entraîner une hausse du prix des produits importés dans nos pays –et une baisse du pouvoir d’achat– sans pour autant y créer d’emplois.

Les effets secondaires nés du basculement du monde et de la montée en puissance de pays émergents ne sont pas près de se dissiper. Le nouveau modèle économique des anciens pays industrialisés reste à mettre au point, quelque part entre celui des Etats-Unis, fondé sur la consommation, et celui de l’Allemagne, qui repose plus que jamais sur l’exportation. Pour l’emploi salarié, la partie n’est pas gagnée.

Gérard Horny

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