Culture

La fracture sérielle de la télé française

Pierre Langlais, mis à jour le 03.10.2010 à 21 h 28

Les ambitions des chaînes françaises en matière de séries marquent une divergence criante d’ambitions entre TF1 et M6 d’un côté, Canal+ et Arte de l’autre côté. Une fracture sérielle de plus en plus nette, dont France Télévisions tient peut-être l’avenir en main.

Old broken TV / schmilblick via Flickr CC License by

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Comme chaque année, les chaînes françaises ont annoncé, en ce mois de septembre, leurs projets pour la saison nouvelle. Elles ont soigné leurs discours, mis en avant des noms, des titres, des histoires, des envies révélatrices d’un état d’esprit propre à chacune d’entre elles. On attendait particulièrement les séries des grandes chaînes, les «hertziennes», comme on dit encore, malgré l’arrivée de la TNT et d’Internet. Depuis le temps qu’on se plaint de la qualité des œuvres hexagonales, du manque de liberté des scénaristes, des prises de risque trop faibles des diffuseurs, et d’un paquet de dysfonctionnements visiblement insolubles, on voulait voir si un changement était possible –si les moins novatrices allaient se jeter dans le bain, si les plus discrètes allaient montrer le bout de leur nez, si les plus entreprenantes allaient savoir nous surprendre. Résultat: les écarts d’ambition entre les chaînes continuent, lentement, de se renforcer. Désormais, c’est chose sûre, la fracture est consommée entre une fiction «pour toute la famille» et une fiction plus osée, qui se cherche encore mais veut faire bouger les lignes.

Prise de risque zéro

Chez TF1, la fiction ne connaît pas la crise. En tout cas, pas celle qui tracasse la critique. Joséphine ange gardien, Julie Lescaut, Sœur Thérèse.com et autres affreux Camping Paradis sont au sommet des audiences. Pourquoi changer? Pourquoi innover? Pourquoi risquer de déplaire à un public massif, qui visiblement se fout de savoir ce qu’on en pense? «Nous, on travaille pour le public, martèle Nathalie Laurent, la patronne de la fiction hexagonale de la chaîne. Je préfère que la presse accable nos séries et que le public nous regarde, pas l’inverse

Puisque le public demande du made in TF1, on lui en servira en quantité cette année. TF1 ne chôme pas. Outre les «classiques» de la chaîne, Les Toqués, Profilage, La loi selon Bartoli, Victor Sauvage, Affaires étrangères, Clem ou encore Interpol seront de sortie. Et avec eux leurs castings: Mimi Mathy, Ingrid Chauvin, Laurent Ournac, Jean-Luc Reichman, Corinne Touzet, Bruno Madinier… «Notre ADN, c’est réunir, fédérer, divertir et faire du bien aux gens», explique Nathalie Laurent. La «femme de 50 ans responsable des achats» («ménagère», ça fait condescendant) est comblée. Et l’ambition, le risque dans tout ça? «C’est déjà tellement difficile de faire de bonnes audiences en ce moment, on ne va pas augmenter le taux de complication et risquer de se planter!», conclut Nathalie Laurent.

M6, apparemment du même avis, veut visiblement piquer le public de sa concurrente. Exit Les Bleus, exit la belle époque de Kaamelott. Bonjour Valérie Damidot dans Victoire Bonnot, Claire Keim, Delphine Chaneac ou Pascal Légitimus dans des téléfilms qui s’annoncent sans saveurs –échantillon de titres: Dans la peau d’une grande, Ma femme, ma fille 2 bébés, Demain je me marie… Aussi sympathiques soient l’ancien Inconnu ou Bruno Salomone, aussi de la partie, on se fait du souci. Ne restent sur M6 que deux séries, Victoire Bonnot et Scènes de ménages. Autant dire, le quasi néant.

Un bon gestionnaire donnerait raison à TF1 et M6. Si l’audimat aime, pourquoi chercher ailleurs? Les deux chaînes vont donc continuer à faire de belles audiences et à engranger des euros qui serviront à produire d’autres séries insipides. Tant qu’il faudra «fédérer», faire plaisir à toute la famille, éviter à tout prix de «segmenter» (de diviser les publics en fonction de leur âge, de leurs sexes, de leurs goûts, etc.), tout ira bien pour ces grandes chaînes.

De ce côté-là de la fracture sérielle, le soleil brille sur de jolies maisons témoin avec pelouses synthétiques, de jolies rues vides, ennuyantes, où tout le monde est satisfait de camper sur ses positions. Et de l’autre côté?

Essayer, quitte à échouer

De l’autre côté, les bulldozers sont entrés en action. Le joli jardin minutieusement arrangé par Canal+ depuis cinq ans (chez qui l’auteur de ces lignes travaille par ailleurs, NDLE) fait des envieux chez Arte. La chaîne franco-allemande s’est mise au boulot. «Notre mission, c’est la création, nous expliquait au début de l’année François Sauvagnargues, le patron de sa fiction maison. Sans ce virage, nous risquons de rester sur le bord de la route [] La ligne éditoriale d’Arte, ce n’est pas la mollesse, le consensus et le politiquement correct» –autrement dit, ce qui se fait de l’autre côté de la fracture. De belles déclarations, qui prendront du temps à être suivies d’effets. Arte est une petite machine, elle creuse lentement. Après les sympathiques Invincibles, on attend Xanadu, un drame familial dans le milieu du X, puis Ministère, sur le quotidien de moines. Et peut-être même Oasis, une histoire de vampires à Dubaï. Intriguant. Ambitieux. Risqué. Certainement pas fait pour attirer un large public.

L’audimat, ce n’est pas non plus le premier souci de Canal+, qui veut combler avant tout ses abonnés. «Notre modèle économique nous permet de prendre des risques», admet Fabrice de la Patellière, directeur de la fiction de la chaîne, pas peu fier des «exigences d’écriture et de production au-dessus du tout-venant de la télévision française» de Canal+. Malgré les bons résultats obtenus par Braquo, Pigalle la nuit ou Engrenages, la chaîne poursuit son travail d’ouverture. Maison Close marque dès le 4 octobre son arrivée sur le terrain de la fiction en costumes, avant les très ambitieux Borgia (par Tom Fontana, créateur de Oz) et Versailles (par deux scénaristes de Mad Men et… d’Alerte à Malibu), coproductions internationales en cours de préparation. Elle se tournera aussi vers la comédie d’une demi-heure, un genre maltraité chez nous, avec notamment Platane, une idée d’Eric Judor, la moitié d’Eric et Ramzi. Quelques projets, parmi d’autres, qui confortent le rôle de motrice de Canal+. Et si les autres suivaient? «Ça serait intéressant de créer une émulation, qu’il y ait d’avantage de propositions de séries originales sur les autres chaînes, analyse Fabrice de la Patellière. Ça permettrait à toute la fiction française d’avancer plus vite

Réconcilier audimat et qualité

D’un côté de la fracture, TF1 et M6, coincées par leur dépendance aux audiences, qui jouent la carte du consensuel et du rentable. De l’autre, Canal+ et Arte, qui peuvent prendre des risques, mais ne s’adressent qu’à un public restreint. Pour que les séries françaises survivent, pour qu’elles avancent, pour que le côté aride de la fracture se décide à enfin proposer quelque chose d’intéressant, il faudrait quelqu’un pour prouver qu’ambition et audimat sont conciliables, pour attirer le grand public vers une fiction de qualité. Ce «quelqu’un» sera France Télévisions, ou ne sera pas. C’est entre les mains du service public que repose le futur de la fracture sérielle. S’il fait les bons choix et conquit l’audimat, alors le fossé aura une chance de se combler. S’il échoue, la France cathodique sera durablement coupée en deux.

Quasiment désertées par les séries américaines, France 2 et France 3 ont de la place et des soirées sans pubs pour nous surprendre. Loulou la Brocante, ça va un temps. Les fictions en costumes aussi. Dernière née du genre, l’insipide Maison des Rocheville, diffusée en ce moment, symbolise ce qui peut arriver de pire à France Télévisions: rester engoncé dans ses codes d’antan et ses séries poussiéreuses. S’il faut des projets pour combler le public âgé du groupe, qu’ils soient originaux. Nicolas le Floch a très bien su le faire. L’Epervier, adapté d’une BD sur un corsaire du XVIIIe siècle, ou encore 1788 et demi, comédie à la veille de la Révolution française, pourraient aller dans le même sens. C’est la réussite critique et surtout populaire de deux séries très attendues qui devrait faire la différence: Les Beaux Mecs et Signature. Toutes deux imaginées par des auteurs et producteurs qui ont fait les beaux jours de Canal+ (respectivement sur Engrenages et Pigalle la nuit), elles ambitionnent de réconcilier le grand public avec une narration atypique et des personnages complexes. Il faudra attendre 2011 pour voir le résultat. Et espérer qu’un jour toute la fiction française marche dans le sens de l’innovation et de la qualité.

Pierre Langlais

Tous les projets annoncés dans cet article, et plus encore, sont détaillés ici, dans le blog Têtes de séries, dans un post qui résume les projets en cours des différentes chaînes.

Photo: Old broken TV / schmilblick via Flickr CC License by

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