Monde

Hillary Clinton, des lendemains qui déchantent

Hanna Rosin, mis à jour le 03.10.2010 à 21 h 27

Un livre nous fait revivre ces moments historiques où une femme, quels que soient ses défauts, s'est retrouvée «à deux doigts» de pouvoir être candidate à la présidence.

Hillary Clinton  3 juin 2008 à New York. REUTERS/Brendan McDermid

Hillary Clinton pendant les primaires démocrates, le 3 juin 2008 à New York. REUTERS/Brendan McDermid

Lire un bon livre de campagne, c'est un peu comme retrouver dans son placard une boîte remplie d'anciennes lettres d'amour: vous vous rappelez de ce qui vous attirait à l'époque ou, au moins, vous vous souvenez de ce à quoi vous passiez votre temps. Avant de lire le sémillant compte-rendu que Rebecca Traister a fait de la campagne de 2008, j'avais presque oublié ce moment de tendre trivialité où Michelle Obama avait qualifié son mari de «ronflant et puant», et comment elle l'appelait parfois «frère», formule qu'elle utilisait aussi avec d'autres hommes noirs. Par contre, je ne me souvenais vraiment pas des NILF, du PUMA, du casse-noisette Hillary Clinton et de toutes les autres merveilles qui ont fait de cette campagne une période si faste pour les féministes et les anti-féministes.

La génération «je ne suis pas féministe, mais»

Le livre de Traister nous fait magistralement revivre un moment historique où une femme, quels que soient ses défauts, s'est retrouvée «à deux doigts» de pouvoir être candidate à la présidence. Dans ce sens, Traister diffère de certains livres écrits par des femmes, telle Anne Kornblut qui, dans son récent Notes From the Cracked Ceiling [Notes depuis un plafond fendu] voyait dans la campagne de 2008 une «rude déception» pour les femmes et une preuve de l'échec du féminisme.  A l'inverse, pour Traister, 2008 est l'année d'une «exaltante renaissance du mouvement de libération des femmes». Et même ces luttes traumatisantes entre anciennes et nouvelles féministes au sujet d'Hillary (un sujet repris dans un article de une du Harper's Magazine et écrit par Susan Faludi), Traister les voit comme «les choses les plus revigorantes qui soient arrivées au débat féministe depuis des dizaines et des dizaines d'années».

Traister est bien placée pour mener une telle plaidoirie. Dans ses écrits précédents touchant à d'importantes questions féminines, la plupart du temps sur Salon, elle a toujours réussi à se déjouer des affres de sa position. Car Traister ne fait pas partie de la tradition féministe (Erica Jong, Gloria Steinem) qu'elle décrit comme «méchamment datée» et souffrant d'un «trop-plein de fanatisme». Mais elle se sent aussi trop vieille, au milieu de sa trentaine, pour rejoindre ce qu'elle nomme la «cohue numérique» redéfinissant actuellement le féminisme (Jessica Valenti de Feministing, par exemple). Elle appartiendrait plutôt à cette génération des «je ne suis pas féministe, mais», sans  avoir toléré longtemps son rejet désinvolte du mouvement. Traister peut se montrer brillante, caustique, faire preuve du même humour grinçant et du même cynisme que n'importe quelle blogueuse, mais elle prouvera, toujours, qu'au fond d'elle-même, elle y croit. Ainsi, le titre de son nouveau livre, Big Girls Don't Cry [Les grandes filles ne pleurent pas] est-il à moitié ironique tant oui, évidemment, elle en a pleuré des chaudes larmes –«ravalé des sanglots», pour être précise– lors de l'échec aux primaires d'Hillary Clinton en 2008. Le paysage affectif de Traister n'est en rien libéré du féminisme –le concept peut la rendre folle et elle peut s'énerver sur ses différentes branches, mais il sera toujours le point d'ancrage ou les bouées de sauvetage de son raisonnement.

Les grandes lignes du récit de Traister sont connues. Hillary a étonné les féministes en se forgeant une seconde vie de candidate accomplie, puis les a encore surprises en se virilisant et en les laissant constamment tomber. Mais tout n'était pas de sa faute. Le «glacial» Mark Penn, conseiller de Clinton, fait son entrée dans le livre de Traister sous les traits du Iago de l'affaire, celui qui a poussé la candidate à éviter scrupuleusement de rappeler aux électeurs ce qu'elle était –une femme candidate, forte et pionnière, et même une femme tout court. Traister fait ainsi remonter à la surface l'odieux mémo de Penn, dans lequel il dit à Hillary Clinton que les électeurs pensent au président comme à un «père» de la nation, et non pas comme à une «première maman». Traister en veut à Penn et à Clinton de n'avoir pas réussi à se servir de l'étendard féministe, tout en sachant très bien qu'un tel étendard ne l'aurait pas non plus menée à la victoire et que la candidature de Clinton a forcé les femmes à se poser la question: «Que devons-nous abandonner si nous voulons pénétrer les arcanes du pouvoir?»

Le séisme provoqué par Palin

Et comme avec les lettres d'amour, les détails des campagnes passées ont beau être passionnants, ils sont parfois du genre de ceux qu'on aurait finalement préféré ne pas voir remonter à la surface, soit parce qu'ils sont trop douloureux, soit parce qu'ils ne riment plus à rien. Cela ne m'intéresse pas de me souvenir du tandem «John et Elizabeth Edwards». Pareil pour Monica Lewinsky. Et j'aurais pu me passer de tout ce chapitre disséquant la réaction de la blogosphère à une tribune de Gloria Steinem. D'un autre côté, les meilleures anecdotes sur un sexisme gratuit –les réflexions débilissimes de Tucker Carlson sur la voix «castratrice» d'Hillary, ou les T-Shirts «J'aurais préféré qu'Hillary se marie avec O.J.Simpson»– appartiennent à la catégorie des «A ne pas Oublier». Et le chapitre de Traister sur la façon dont des hommes progressistes et supporters d'Obama traitèrent Hillary avec acidité et  mépris reste valide, car une telle ambiance de vestiaire est toujours d'actualité à la Maison Blanche

Mais le passage le plus pertinent du livre est celui qui décrit le séisme provoqué par l'arrivée de Sarah Palin. En ce moment, le réflexe typique de la blogosphère féminine est de désirer la mort de Palin –un vœu modéré, évidemment, par tout le bien qu'elle fait aux pages vues. Il est donc rafraîchissant pour Traister de se rappeler d'un temps où Palin était vue comme «séduisante et séditieuse», où une féministe la défendait parce que les médias l'avaient rabaissée à son état de «sexe, scandale et maternité». Traister nous rappelle même un portrait dans Esquire où le mariage de Palin semblait presque aussi idyllique que celui d'Obama –et où on voyait Sarah, dans la cuisine, apprenant à Levi à faire un gâteau, où Todd allait la remplacer dans une manifestation professionnelle, et comment ces deux-là échangeaient si facilement leurs rôles dans une ambiance à la mode, moderne et égalitaire. Traister se souvient aussi de ce moment où Palin encensait Hillary Clinton et Geraldine Ferraro, et elle cite Elaine Lafferty, ancienne rédactrice en chef de Ms. disant que Palin avait juré jusqu'aux larmes qu'elle était féministe et qu'elle glorifiait Gloria Steinem (Lafferty a travaillé pour le ticket McCain/Palin, mais quand même.) Palin, écrit Traister «m'a complètement chamboulée» et a mis à l'épreuve mes «croyances personnelles sur ma façon de réagir face à une femme de pouvoir».

Maman Grizzly

En fin de compte, évidemment, Traister recentre ses réflexes. Elle conclut que Palin représente la «bâtardisation de tout ce que défend le féminisme» et une plaie pour notre cause. Traister en vient même à rêver que Palin kidnappe ses chats et déjeune avec ses amies tandis qu'elle frappe à la vitre du restaurant. Ce mélange de haine et d'angoisse est en trop. Traister abandonne son meilleur atout bien avant d'avoir terminé sa remise en question et d'avoir compris ce que signifie Palin pour le mouvement féministe.   

Le débat féministe le plus intéressant, en ce moment, consiste à voir ce que le mouvement a perdu en préférant les questions d'autonomie personnelle à des concepts plus collectifs, comme l'a souligné Naomi Wolf dans un récent article de More, Le bonheur, à quel prix?. Dans les années 1990, la culture trash et porno, ce qu'Ariel Levy avait analysé dans les Nouvelles Salopes était la rançon du narcissisme. Aujourd'hui, le prix à payer a plus à voir avec des questions politiques bien plus sérieuses. La nouvelle troupe des femmes politiciennes, suivant l'exemple de Sarah Palin, se définissent comme féministes tout en ignorant le programme progressiste auquel le mouvement tient si profondément –tout comme son histoire, d'ailleurs. Et une telle chose est possible parce que ce programme –les droits reproductifs, la justice économique, la lutte contre les violences faites aux femmes– n'est plus aujourd'hui au cœur de ce qui définit le mouvement, et ne l'est plus depuis un bon bout de temps. Dans cette nouvelle version du féminisme à la Maman Grizzly [surnom que s'est donné Sarah Palin pour représenter son féminisme conservateur, NdT], le fait que les candidates soient des femmes et permettent à leur voix de dérailler suffit, qu'importe ce que ces voix ont à dire. Comme le montre Traister, il suffit de faire rêver à une femme des choses angoissantes sur ses chats. Et ce livre n'est que le début du long processus qui nous aidera à nous y retrouver.

Hanna Rosin 

Traduit par Peggy Sastre

Hanna Rosin
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