Life

Le mythe du génie solitaire a vécu

Joshua Wolf Shenk, mis à jour le 08.10.2010 à 13 h 18

Cet article est le premier d’une série sur les couples de créateurs. La deuxième partie analysera la relation entre Lennon et McCartney.

L'expérience Gravity Probe B de la Nasa, avec une photo d'Albert Einstein.

L'expérience Gravity Probe B de la Nasa, avec une photo d'Albert Einstein.

Quel est le secret du génie de la création à deux? Comment deux personnes—par ailleurs parfaitement capables et talentueuses individuellement—peuvent-elles exploser d’innovation, de trouvailles et d’intelligence lorsqu’elles travaillent ensemble? Ces questions peuvent paraître évidentes. Tant de choses originales, utiles et belles sont nées de collaborations qu’il est naturel d’essayer d’en comprendre les ressorts. Pourtant, analyser des réalisations à travers le prisme de la relation de leurs auteurs est une idée neuve, radicale même. Pendant des siècles, la science et la culture se sont concentrées sur l’individu. Nous parlons d’expression individuelle, de réalisation personnelle. La culture populaire glorifie le héros. Les écoles font des tests d’intelligence et d’apprentissage au moyen d’examens individuels. Les biographies modèlent notre vision de l’histoire.

On peut faire remonter cette foi omniprésente en l’individualisme à une idée articulée avec force par René Descartes, pour qui chaque individu habite son propre royaume subjectif, et dont la vie mentale possède une intégrité indépendante antérieure à son interaction avec les autres. Si Descartes a ses détracteurs, son idée est devenue un concept central du Siècle des lumières, à l’instar de l’affirmation de Thomas Hobbes que l’état naturel de l’homme est «solitaire» (et puis «pauvre, méchant, brutal et bref»).

Poursuivant cette idée, les premiers psychologues modernes ont concentré leurs travaux sur l’individu. Emil Kraepelin, fondateur de la psychiatrie biologique, cherchait des explications physiologiques aux maladies. Malgré l’intérêt de Sigmund Freud pour les relations vécues lors des premières années de vie, il traitait ses patients en les faisant parler dans le silence et voyait la cure comme une réconciliation des conflits internes.

L'individualisme est partout

Au-delà de la maladie, les principes fondamentaux d’une vie saine ont pris racine dans l’idée de la personne réduite à sa plus simple unité. Jean Piaget, créateur de la théorie moderne du développement—système de réflexion sur le mode de fonctionnement et de développement de l’esprit de l’enfant—mettait quant à lui l’accent sur la relation aux objets, et non aux personnes. Même l’outil relationnel le plus basique—notre façon de parler—était formaté par l’individualisme, selon la notion développée par Noam Chomsky de la langue comme expression de capacités internes innées.

Cette priorité donnée à l’individu s’accorde très bien avec l’idéologie occidentale—avec l’idée de l’homme rude d’Ayn Randian, qui façonne son destin dans les plaines inhospitalières (une étude de 1991 de la Library of Congress classe La révolte d’Atlas à la deuxième place dernière la Bible dans les livres qui ont le plus changé la vie des lecteurs américains). La position occidentale triomphante pendant la Guerre froide établissait la liberté et le choix individuels comme l’unité de base de la société—par opposition à l’emphase marxiste placée sur la réalisation collective.

L’ultime triomphe de l’idée d’individualisme est qu’elle n’est pas vraiment considérée comme une idée du tout. Elle s’est insinuée dans notre nappe phréatique mentale. Les descriptions élémentaires de l’état d’interrelation—complicité, codépendance—annoncent d’emblée des dysfonctionnements. L’Oxford American Dictionary définit l’individualisme comme, d’abord, «l’habitude ou le principe d’être indépendant et autonome» et, ensuite, comme «une théorie sociale favorisant la liberté d’action pour les individus par opposition au contrôle collectif ou d’État». Ce contraste disproportionné entre «liberté» et «contrôle d’État» est parlant. Même notre principale référence sémantique, le dictionnaire, penche en faveur de l’individu.

L'importance des relations humaines

Or, un nouveau mouvement de recherches commence à montrer comment développement et accomplissement peuvent être le produit de relations humaines. Cette nouvelle science commence avec la petite enfance. Pendant des siècles, on a considéré le bébé comme une ardoise vierge, uniquement bon à remplir son estomac, vider ses intestins et sa vessie, et pleurer et dormir le reste du temps. Pour ce qui concernait les aspects significatifs de leur environnement, les petits enfants étaient vus comme des receveurs passifs (et largement insensibles, d’ailleurs: pendant la plus grande partie du XXe siècle, les médecins ont opéré des bébés sans anesthésie, convaincus qu’ils ne ressentaient pas la douleur).

Mais un domaine de recherches en plein essor montre que, dès les premiers jours de la vie, les relations façonnent notre expérience, notre personnalité, même notre physiologie. Cette recherche, qui s’est épanouie au cours des dix dernières années, prend racine dans les années 1970. L’une de ses sources, explique la psychologue et philosophe Alison Gopnik, est tout bêtement l’avènement de la caméra vidéo. Cet outil a permis aux chercheurs de capturer et d’analyser facilement les échanges entre les bébés et ceux qui prennent soin d’eux. Dans des vidéos de bébés de 4 mois avec leurs mères, par exemple, on les voit imitant et amplifiant les expressions faciales l’un de l’autre. Le sourire d’un bébé provoque celui de sa mère, qui suscite chez le nourrisson une expression de joie totale—bouche arrondie, yeux grands ouverts. La mère est à son tour touchée, et la réaction en chaîne se poursuit et lie les deux protagonistes.

Le bon sens suffit pour comprendre que les bébés et les mères ont une influence mutuelle. Mais lorsque l’on regarde l’enregistrement image par image—ce qu’ont fait la chercheuse Beatrice Beebe et son équipe dans cette expérience—on voit à quelle incroyable vitesse se déroule cet échange, jusqu’à des fractions de seconde. Le bébé n’attend pas le stimulus venant de sa mère pour réagir de la même façon. En réalité, comme le dit la psychologue Susan Vaughan: «Les deux parties traitent un flux de stimuli constant et répondent alors que la stimulation est encore en cours». Une autre étude, portant sur des bébés de 2 jours, a donné des résultats similaires.

Emotions personnifiées

Les émotions, soutient Susan Vaughan, sont «personnifiées» dès le début. Cette dynamique s’avère jouer un rôle décisif dans le développement de circuits nerveux qui modèlent non seulement les interactions, mais aussi l’autonomie. En d’autres termes, notre façon de nous connaître nous-mêmes est inextricablement liée à la manière dont nous appréhendons les autres—à un tel point que, de près, il est difficile de définir une distinction concrète entre l’autre et soi (ce qui pose la question de savoir ce qu’est réellement le «soi»).

La sensation des «neurones miroirs» contribue à brouiller encore un peu plus cette distinction. Il y a une dizaine d’années, une équipe de chercheurs italiens a montré que certains neurones de macaques réagissant lors d’une action—quand le singe cueille une cacahuète, par exemple—réagissent aussi lorsque l’animal voit un congénère effectuer la même action. Il est sans doute exagéré d’affirmer—comme beaucoup l’ont fait—que ce phénomène peut tout expliquer, de l’empathie à l’altruisme en passant par l’évolution de la culture humaine. Mais le fait est que notre cerveau enregistre les expériences sociales et individuelles en parallèle.

Les neurones miroirs ne sont qu’une des pierres de la vaste fondation des «neurosciences sociales» qui ne cessent de prendre de l’ampleur. John Cacioppo, de l’Université de Chicago, inventeur du terme avec son collègue Gary Berntsen, a contribué à initier les recherches montrant comment les connexions sociales façonnent tout, de la dépression et de l’angoisse à l’hypertension, l’obésité et aux maladies cardiaques.

En s’inspirant de la psychologie évolutionniste, d’expériences cognitives et de scanners du cerveau, Cacioppo et ses collègues montrent de façon convaincante que ce que nous considérons comme le «moi» est, par essence, social. «Cela ressemble fort à un oxymore» admet Cacioppo. «Mais ce n’en est pas un. En fait, l’idée que le centre de notre univers psychologique, et même de notre expérience physiologique, c’est le «moi», nous dénature fondamentalement en tant qu’espèce».

Ce n’est pas un hasard si ce nouveau travail prend de l’importance au moment où le monde occidental cesse de s’identifier par opposition au collectivisme, et où Internet et les médias sociaux offrent une métaphore évidente des réseaux de connexion. «Nous sommes prêts pour une révolution copernicienne de la psychologie» estime Cacioppo. Si elle advient, l’ère du moi pourrait céder la place à quelque chose de bien plus intéressant.

Le mythe du génie solitaire

Si les relations nous façonnent si fondamentalement, comment, dans l’étude de la créativité, ont-elles pu rester plongées dans une telle obscurité? Pourquoi sommes-nous obnubilés par le génie solitaire, par les grands hommes (et, aujourd’hui plus qu’autrefois, les femmes remarquables)? Les psychologues évolutionnistes souligneront que nos ancêtres se concentraient sur le mâle dominant d’un groupe ou sur le chef de tribu. Mais il existe aussi des explications contemporaines.

Pour commencer, les numéros associant un homme et une femme ont souvent oublié un des deux partenaires en coulisses. L’éminent psychanalyste et théoricien social Erik Erikson a reconnu que la femme qui fut son épouse pendant 66 ans, Joan Erikson, avait travaillé avec lui de façon si intime qu’il était difficile de dire où s’arrêtait son travail à elle et où commençait le sien, à lui. Mais à lui le salaire et la reconnaissance en couverture du Young Man Luther. Il figure en bonne place au panthéon des spécialistes des sciences humaines, alors qu’elle n’a même pas d’entrée Wikipedia.

Les rapports entre les sexes ne sont pourtant qu’une des explications de l’escamotage de l’un des partenaires. La personnalité la plus calme et prudente d’un couple disparait naturellement au profit de la grande gueule qui se met en scène. Braque et Picasso fondèrent le cubisme ensemble, mais le lunatique espagnol apparut comme la vedette du mouvement, tandis que l’histoire repoussa le paisible Français sur le bas-côté.

Cette coutume du partenaire caché s’inscrit souvent dans les habitudes en vigueur dans le domaine: les comités de titularisation insistent pour juger des travaux individuels par exemple, alors même que la collaboration est au cœur de la culture universitaire. Les PDG sont devenus des sortes de synecdoques de leurs entreprises, même si leur efficacité dépend de leurs partenaires et de leurs équipes (Steve Jobs aurait-il pu réinventer Apple sans Jonathan Ive, son gourou du design?)

Le cas des éditeurs

Voici un exemple flagrant de la pratique du partenaire caché: les éditeurs qui ne mettent pas leur nom sur la couverture des livres. Leur réputation dépend largement de leurs auteurs—qui font parfois preuve d’une ingratitude notoire et s’accrochent à leur conception du génie solitaire. L’œuvre de Jack Kerouac Sur la route a moisi au milieu des manuscrits refusés de tout Manhattan jusqu’à ce que Malcolm Cowley, éditeur chez Viking à l’époque, n’entreprenne la laborieuse initiative (littéraire, politique, émotionnelle) de le mettre en forme pour le faire publier. Ce qui n’empêcha pas Kerouac et les beatniks de dépeindre par la suite Cowley sous les traits d’un scélérat qui aurait sali le célèbre tapuscrit ininterrompu, qu’ils revendiquaient inspiré par la benzédrine et la lumière sacrée.

Même quand un partenariat créatif est incontournable, les vedettes rechignent parfois à admettre son influence. Maxwell Perkins, le grand éditeur qui découvrit et mit en forme l’œuvre de F. Scott Fitzgerald et d’Ernest Hemingway, fit aussi des miracles avec Thomas Wolfe. Leur collaboration transforma les immenses manuscrits de Wolfe en romans épiques, L’ange exilé et Le temps et le fleuve.

Au départ, Wolfe fit l’éloge de son partenaire, et compara son rôle dans Le temps et le fleuve à «un homme qui essaie de s’accrocher à la nageoire d’une baleine en train de plonger». La ténacité de Maxwell, disait Wolfe, lui donna sa «libération finale». L’ironie est que justement, c’est cette reconnaissance si exubérante qui alimenta la magistrale accusation d’un critique du Saturday Review, pour qui «l’inachèvement» de l’auteur apparaît grâce à «la preuve la plus flagrante» que «une partie indispensable de l’artiste a existé non pas en M. Wolfe, mais en Maxwell Perkins».

Wolfe fut mortifié, mais il accepta le principe. L’idée qu’il ne pouvait «accomplir ces fonctions en tant qu’artiste pour moi-même» le mettait en rage. Comme le déclara Fitzgerald, la preuve d’un esprit supérieur est sa capacité à défendre deux idées opposées sans craquer. Apparemment, Thomas Wolfe n’arrivait pas à appréhender le paradoxe qu’il était à la fois un artiste complet et un partenaire dépendant d’un autre. Perkins, quant à lui, minimisait son rôle avec insistance. «Les éditeurs ne sont pas grand-chose», écrivit-il, «et ne peuvent pas l’être. Ils ne peuvent qu’aider à un auteur à se réaliser». Cette déclaration sous-estime largement son rôle, mais elle sonnerait bizarre même si elle était juste. Seulement aider un auteur à se réaliser? C’est comme dire que les jambes ne font que soutenir le torse.

L’autre raison expliquant la persistance du mythe du génie solitaire est que la collaboration est définie de façon étriquée, comme si les seules relations qui comptent étaient entre des pairs d’à peu près égale puissance. En réalité, ce sont souvent les virtuoses les plus indépendants qui ont le plus besoin de relations. Prenez le golf, par exemple. Le règlement du PGA Tour impose aux golfeurs professionnels de jouer sur les links sans coachs ni managers. Le rôle de psychologue, de stratège et de conseiller incombe donc au caddie. Tiger Woods, aujourd’hui célèbre pour ses histoires de chambre à coucher, a gardé le même caddie, Steve Williams, pendant presque 11 ans. Leurs liens sont tellement forts que Williams ne se contente pas de soutenir son patron, il le raille—et va jusqu’à l’induire délibérément en erreur. Lors du championnat 2000 de la PGA, sur le fairway du 71e trou, Woods avait besoin d’un birdie pour rattraper le joueur en tête. Williams calcula que le drapeau était à 95 yards (87 mètres)—mais il dit à Woods qu’il y en avait 90 (soit 82 mètres). «Tiger avait un problème avec les distances» expliqua Williams au magazine Golf. «Donc j’ajustais le métrage et je ne lui disais rien». Sa balle atterrit à 60 centimètre du trou et Woods remporta la compétition. Williams affirme qu’il a donné de fausses distances à Woods pendant presque cinq ans.

Quand on ne connaît pas très bien le golf, on ne prend jamais en compte la relation du joueur et du caddie. Ce qui est valable dans de nombreux domaines. Avec les chirurgiens, qui pense à l’indispensable infirmière? Peu de gens étrangers à l’industrie du cinéma prêtent attention au directeur de la photographie, mais les initiés savent bien que l’esthétique de Wes Anderson est en grande partie due à Robert Yeoman. L’architecte Frank Gehry s’appuie quant à lui énormément sur son assistant, Craig Webb.

Emily Dickinson

La seule ignorance ne peut cependant pas être entièrement responsable du mythe du créateur individuel. Parfois, celui-ci est si envahissant et si erroné qu’il est symptomatique d’un problème à l’origine de notre façon de penser. Voyez Emily Dickinson, qui dans l’inconscient populaire incarne le génie solitaire, composant des poèmes dans le calme de sa chambre, vêtue d’un blanc monacal, et ne faisant qu’occasionnellement descendre son panier par la fenêtre de sa chambre.

Dickinson entretenait en réalité des liens profonds avec un certain nombre de ses contemporains, qui ont joué un rôle crucial dans son œuvre. Certains, comme Thomas Wentworth Higginson, sont reconnus (davantage depuis le livre de Brenda Wineapple White Heat.)

Mais l’histoire populaire a perdu, et l’histoire de la littérature n’a découvert que très récemment le lien profond qui lia pendant des décennies Dickinson et sa belle-sœur Susan Huntington Dickinson. Comme le montrent Martha Nell Smith et Ellen Louise Hart dans Open Me Carefully, la poétesse était dévorée par un feu intérieur mais sa relation avec Susan—qu’elle appelait «l’Imagination» incarnée, et qui pour elle était une source de savoir digne de Shakespeare—l’aidait à entretenir la fournaise.

Ce changement dans la façon d’appréhender la créativité est en bon chemin. Les stéréotypes des traits de génie—et cet incessant besoin de les situer dans le cerveau d’individus hauts en couleur—cèdent lentement le terrain au profit de cheminements complexes, sinueux et intrinsèquement sociaux vers l’innovation. Les pionniers notables de cette réflexion sont les psychologues Keith Sawyer et Vera John-Steiner, ainsi que les populaires Steven Johnson, auteur du livre à paraître Where Good Ideas Come From et David Shenk, mon frère (en toute franchise, cela ne doit rien à l’amour fraternel), avec The Genius in All of Us.

Dissidents

Même d’un point de vue historique, ce n’est pas comme si la notion de héros individuel avait manqué de dissidents. Plusieurs de ses détracteurs, de Herbert Spencer à Howard Zinn, ont contesté la théorie du «grand homme» de l’histoire, lui préférant les cultures (dans le cas de Zinn, la culture des gens ordinaires). Une récusation plus extrême du point de vue centré sur l’individu vient de la philosophie des processus, une école inspirée par Alfred North Whitehead, qui met l’accent sur l’échange et l’interdépendance—pas seulement entre les gens, mais entre les espaces; et pas seulement d’un moment à l’autre mais à travers le temps.

La philosophie du processus donne le vertige, de la meilleure façon et de la plus problématique qui soit. Beaucoup de gens sont d’avis, pour peu qu’ils y réfléchissent, que la vérité est un phénomène dynamique et non statique; que nous nous créons les uns les autres; que nos individualités convergent dans le présent en relation avec le passé et l’avenir. Il est difficile de nier que la créativité humaine dérive de la culture. Voyez simplement les transcendantalistes, ou le groupe Bloomsbury—ou encore les célèbres cultures si particulières d’Apple ou de Google—ou bien l’intense effervescence chez les scientifiques qui fissionnent l’atome.

Mais si les mythes s’incrustent à ce point dans l’inconscient collectif, il y a une raison. Il est en effet facile et gratifiant de réduire un grand groupe complexe à un seul personnage—d’attribuer tout le mérite de l’ampoule électrique à Edison, ou de la psychanalyse au seul Freud.

L’esprit humain a besoin d’histoires, de personnages et d’actes concrets, tandis que l’idée d’interdépendance se dissout facilement dans l’abstraction. Si l’on voulait par exemple retracer les influences d’Einstein, et que l’on traçait des cercles concentriques autour de lui, englobant d’abord ses pairs les plus immédiats (notamment Michele Besso, avec qui Einstein définit la théorie de la relativité lors de leurs discussions), ensuite le cercle de scientifiques de son époque, puis l’influence de la génération précédente, où nous arrêterions-nous, aux Grecs de l’Antiquité? Et pourtant, même en reconnaissant la profondeur et l’ampleur des connexions d’Einstein, il est quasiment impossible de résister à la tentation de le qualifier de génie. Donnez à un public une distribution de nombreux acteurs, et leurs yeux, tout naturellement, chercheront la vedette.

1 + 1 = l’infini

Pour nous attaquer au mythe du génie solitaire, il nous faut non seulement nous inspirer des meilleurs exemples scientifiques et historiques, mais également nous concentrer sur l’unité sociale fondamentale: le couple. Comme l’écrit Tony Kushner dans ses notes de Angels in America, «la plus petite unité indivisible est constituée de deux personnes, pas d’une seule; une seule, c’est de la fiction». Buckminster Fuller en arrive à la même conclusion quand il écrit que «l’unité est plurielle et, au minimum, est deux».

Dans le domaine de l’amour, la plupart d’entre nous acceptons l’idée de la suprématie du couple. Et une grande partie de la nouvelle science des relations se concentre sur l’intimité amoureuse et personnelle. Mais l’amour, par essence, est privé et impénétrable. Les couples qui se chamaillent sans cesse survivent souvent à leurs voisins sereins, et cette bizarrerie se cumule à un autre problème: quelle est notre unité de mesure d’une «bonne» relation? Est-ce la passion explosive? La durée? Le nombre d’enfants qui font de grandes écoles?

Avec la créativité, en revanche, nous commençons par un texte public susceptible d’être soumis à des tests raisonnables (bien qu’imparfaits). Que l’on aime les Beatles ou non, il est convenu par la plupart d’entre nous que leur œuvre est originale, utile et belle.

Cette série d’articles se fixe donc la tâche de comprendre le fonctionnement des relations créatrices. Je commence avec quelques hypothèses.

Tout d’abord, la théorie ne suffira pas à répondre à cette question. Certes, la science offre un contexte et des idées, mais il nous faut regarder de vraies vies pour voir quelles leçons elles ont à offrir, et quelles lignes directrices elles indiquent.

Ensuite, les collaborations existent dans plusieurs domaines, et sous de nombreuses formes. Je chercherai des exemples en sciences, en art, dans le monde des affaires et de la philosophie: Watson et Crick ont leur place ici aux côtés de Gilbert et Sullivan et d’Engels et Marx. Les partenaires de l’ombre doivent être étudiés, au même titre que le présentateur de la télévision et son acolyte, le mentor et son protégé, le maître et la muse. Définissons la collaboration au sens large comme une mutualité qui met en forme un corpus de travail.

Enfin, ce projet ne naîtra pas d’un seul cerveau. Naturellement, et comme pour tout ce que j’écris, je dépends de mes collègues. Mais pour un aussi vaste sujet, je dois inviter de nouveaux partenaires—chacun d’entre vous. Si je ne me trompe pas, vos questions, observations, idées et critiques ne se contenteront pas de compléter mon travail—elles changeront sa nature de façon fondamentale.

Voici quelques questions pour vous:

Quelles sont les relations les plus incontournables à vos yeux? Quels sont les liens qui laissent entrevoir comme une décharge électrique entre deux personnes? À quel moment 1 + 1 égale l’infini? Vos exemples peuvent être historiques ou contemporains, hautement culturels ou sans prétentions intellectuelles, célèbres ou obscurs. Ne soyez pas chiches en détails sur vos candidats. À quoi estimez-vous qu’ils doivent leur succès? Que savez-vous de leur dynamique?

D’autre part, pouvez-vous citer une forme de relations qui échappe à l’attention du public? L’auteur de livres de recettes Amanda Hesser m’a appris, par exemple, que chaque chef vedette avait dans son sillage un partenaire dont il ne pouvait se passer (elle m’a cité l’exemple de Mario Batali et Joe Bastianich). Le compositeur Richard Gehr évoque le rôle de l’arrangeur dans la composition des morceaux de jazz (il m’a parlé de Gil Evans et Miles Davis). Le surfer et intellectuel juif Tony Michaels m’a expliqué le rôle du «façonneur de planche», qui observe et déduit intuitivement les besoins particuliers de tel ou tel surfeur, ce qui lui permet de fabriquer sur mesure la planche qui lui correspondra le mieux. Al Merrick, m’affirme Tony, est une légende de la profession.

Comme vous le voyez, j’ai eu ce genre de conversations suffisamment souvent pour découvrir l’immensité de mon ignorance. Quelles relations sont les plus importantes dans votre domaine ou dans un domaine que vous connaissez bien?

Les suggestions et les idées que vous m’enverrez formeront la fondation de ce projet. Commençons par regarder deux couples sublimes de différents points de vue. En premier, une nouvelle version de la relation Lennon/McCartney—prenant en compte l’espace entre eux, leur dynamique et leur mutualité.

Puis, la semaine d’après, je suivrai un autre couple, Robbi Behr et Matthew Swanson du blog Idiots' Books, et m’en servirai de cobayes pour les soumettre à une batterie de tests, d’expériences et d’exercices bizarres pour toucher le noyau du lien qui les unit.

Laissez-moi des commentaires, et ne raccrochez pas.

Joshua Wolf Shenk

Traduit par Peggy Sastre

Photo: L'expérience Gravity Probe B de la Nasa, avec une photo d'Albert Einstein.

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