«Le Jour et la Nuit», pire film de l'histoire... Vraiment?

Bernard-Henri Lévy et Arielle Dombasle sur le tournage du Jour et la Nuit.

Bernard-Henri Lévy et Arielle Dombasle sur le tournage du Jour et la Nuit.

Ce n'est pas si facile de décrocher le titre de plus grand navet. La concurrence est rude.

Le Jour et la nuit, le film de Bernard-Henri Lévy, ressort en édition DVD Collector. Rappelez-vous... Au moment de la sortie du film du philosophe devenu cinéaste novice, en 1997, la polémique avait été rude entre partisans et détracteurs de BHL.

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La critique française s’est empressée de classer Le Jour et la Nuit parmi les plus mauvais de l’histoire du cinéma, disputant ainsi la place à Ed Wood dont les déboires ont été mis en film par Tim Burton. Les Cahiers du cinéma ont ainsi parlé du «plus mauvais films français depuis des décennies» (n°511, mars 1997) et Didier Péron, de Libération, de «navet certifié». Pire film du monde? La concurrence est féroce. Beaucoup de créations affligeantes ont vu le jour depuis le début du septième art.

Les navets certifiés

Ce ne sont pas les «navets certifiés» qui manquent. On peut citer L’attaque des tomates tueuses, dont l’originalité scénaristique est incontestable, Piège mortel à Hawaï, truffé d’interprétations aussi naturelles que crédibles, ou Le justicier contre la reine des crocodiles, et ses incomparables (c’est le cas de le dire) effets spéciaux. Shark Attack 3: Megalodon mériterait, quant à lui, une mention spéciale étant donné qu’il réussit la prouesse de synthétiser en un seul film un titre lamentable (même si cela fait penser à Godzilla, un megalodon est un requin préhistorique), des effets visuels affligeants et ce que beaucoup considèrent comme la pire réplique de l’histoire du cinéma («Et si je te ramenais plutôt à la maison pour te bouffer la chatte»). Sans oublier la filmographie complète de l’acteur philippin Weng Weng dont la fraîcheur et l’insouciance lui permettent sans aucun doute d’aspirer aussi au trône.

Mais il n’est pas nécessaire de revenir en arrière ni d’aller chercher trop loin dans les méandres de la série B pour trouver d’autres exemples de films qui mériteraient amplement le titre de «pire film du monde». Du côté de la production française, on retrouve par exemple Humains, dont la grandiloquence est inversement proportionnelle au suspense, Safari qui enchaîne les blagues qui tombent à plat ou Cyprien qui nous rappelle pourquoi on aime The Big Bang Theory. Sans parler du moralisme anachronique et incongru de Rose et Noir. Du côté américain, la liste est longue: de Street Fighter à Terre Champ de Bataille en passant par Le monde (presque) perdu, il existe presque une culture du navet outre-Atlantique.

Les dérapages

S’agit-il de cinéastes mineurs sans ambition? Peut-être mais, comme l’expliquait récemment ici même Jean-Michel Frodon à propos de Claude Chabrol, «c’est un jeu où il arrive qu’on perde». Et même les plus grands ont perdu. Chabrol parlait «des merdes absolument saisissantes» qu’il pouvait faire, comme Folies bourgeoises. Le grand Michelangelo Antonioni n’y échappe pas non plus. Il suffit de jeter un coup d’œil à l’esthétique cheap de telenovela sud-américaine (ou de Les Feux de l’Amour) qui se dégage de Le Mystère d’Oberwald, sa première et obscure production pour la télévision. L’adulé Peter Jackson, de son côté, nous a offert The Lovely Bones, un film à mi-chemin entre la publicité pour office de tourisme et le clip pour une organisation mystico-religieuse.

Les Français n’échappent pas au dérapage cinématographique. Jacques Demy a réalisé, en 1978, Lady Oscar, une adaptation d’un manga japonais, dont l’extravagance et l’artificialité rappellent le générique de la version française. Le film, qui n’a jamais été distribué en France, apparaît largement caricatural et invraisemblable par son traitement visuel surchargé, son personnage d’une féminité flagrante (elle doit se faire passer pour un homme) et sa pauvre mise en scène. Même constat en ce qui concerne l’autoréférentiel, métaréflexif, germanopratin et ennuyeux Irma Vep, d’Olivier Assayas, ou l’esthétique surréaliste et grossièrement symbolique des ailes de poulet de François Ozon dans Ricky.     

L’autre caméra stylo

En 1948, Alexandre Astruc développait sa théorie de la caméra-stylo selon laquelle le cinéaste est l’auteur réel de son œuvre. Astruc explique dans ce texte que «l’auteur écrit avec sa caméra comme un écrivain écrit avec un stylo». C’est ce qu’ont dû retenir tous ces écrivains qui, un jour, ont décidé de poser leurs crayons pour tenter d’écrire avec la caméra. Car BHL n’est pas le seul.

Ces dernières années, par exemple, Eric-Emmanuel Schmitt a décidé d’adapter son univers onirique, poétique et candide au cinéma. Le résultat est une esthétique surchargée où l’excès sémiologique, l’esthétique fantaisiste et la candeur narrative sont loin d’être convaincants. Même constat d’échec pour Michel Houellebecq qui, en adaptant La possibilité d'une île au cinéma, transforme l’indéniable puissance poétique, sociale et stylistique de son écriture en pseudo produit publicitaire manquant cruellement d’intérêt. Ce n’est pas beaucoup mieux en ce qui concerne Bernard Werber. Les réflexions légères et les connaissances surprenantes que l’on découvre dans ses livres disparaissent au profit d’un humour simplet et d’une mise en scène quasi invisible dans son film Nos Amis les Terriens. Un curieux mélange de documentaire d’Arte et de reportage de Groland.

Dans un autre registre, on peut se montrer sceptique face à l’imaginaire foisonnant et la radicalité narrative d’Alain Robbe-Grillet, qui passe définitivement mieux dans La Jalousie que dans des œuvres démodées et énigmatiques comme La Belle Captive ou L’Eden et après. Il existe quand même quelques tentatives réussies comme celles de Jean Cocteau, Marcel Pagnol ou Sacha Guitry. Mais tout le monde n’est pas Beckett pour se permettre d’être l’un des meilleurs écrivains du siècle et faire Film, le petit chef d’œuvre avec Buster Keaton.

Les indécidables

L’époque contemporaine est marquée par cette figure herméneutique qu’est l’indécidabilité. Le théorème d’incomplétude de Gödel, le chat de Schrödinger, les Beatles et les Stones, le Lobster de Jeff Koons (chef-d’œuvre ou simple homard retourné?)…Pourquoi pas l’art du mauvais film? On retrouve ainsi une catégorie de créations que l’on pourrait inclure dans le genre «sur le fil du rasoir». A commencer par Southland Tales, de Richard Kelly, encensé récemment par ceux-là même qui l’avaient hué au Festival de Cannes en 2006. Comme quoi une nouvelle version DVD (ce fut la raison de cette volte-face massive) peut transformer un navet en chef d’œuvre (ou vice-versa). Une incertitude critique que l’on retrouve concernant The Fountain, du surprenant Darren Aronofsky, que l’on attendait après ses magnifiques Pi et Requiem for a Dream. Délire romantico-mystique excessif pour les uns et fable poétique assumant son genre pour les autres, la frontière entre le bide et le succès est mince. Et l’on pourrait continuer longtemps: l’hermétisme du dernier Godard, le délire SF d’un Vicenzo Natali dans Splice, la cérébralité de Charlie Kaufman dans Synechdoque, New York, l’absurdité d’un film aussi acclamé que Collateral… Dans un article de référence, Jean Douchet définit la critique comme «l’art d’aimer» et explique que celle-ci «capte, entretient et prolonge» la vitalité de l’œuvre. Reste parfois déjà à la trouver.  

Aurélien Le Genissel

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