Culture

Une femme peut-elle être un «Grand romancier américain»?

Meghan O'Rourke, mis à jour le 21.08.2012 à 18 h 25

Si vous doutez de l’existence de préjugés inconscients, vous vivez dans un monde masculin.

Toni Morisson en février 2008 à New York / Angela Radulescu via Flickr CC License By

Toni Morisson en février 2008 à New York / Angela Radulescu via Flickr CC License By

Le débat littéraire de l’automne, c’est la tempête que tout le monde appelle, curieusement, «Franzenfreude». L’orage, résumé ici par Ruth Franklin dans TNR (The New Republic), concerne le débat sur la place de la fiction commerciale et questionne le fait de savoir si l’oeuvre de Jonathan Franzen mérite vraiment sa réputation. Mais je m’intéresse moins aux arguments sur les mérites relatifs du dernier roman de Franzen, Freedom [parution en France le 18 août]j’en ai lu la moitié et je le trouve élégant et captivant– qu’à la question plus fondamentale soulevée par le débat: pourquoi les femmes sont si rarement citées comme étant de grands romanciers. 

Proposons cet exercice intellectuel, peut-être spécieux: si ce livre avait été écrit par une femme (disons, Jennifer Franzen), serait-il qualifié de «chef d’œuvre de la fiction américaine » dès la première ligne de sa critique en première page du New York Times Book Review; son auteur figurerait-il, peut-être avec des cheveux plus longs et du maquillage, sur la couverture de Time comme «A GREAT AMERICAN NOVELIST » (UN GRAND ROMANCIER AMERICAIN); le Guardian l’aurait-il l’appelé «The Book of the Century» («Le Livre du siècle»)?  

Sans vouloir minimaliser les talents de Franzen, je pense qu’on peut dire qu’il n’aurait pas reçu ce triple éloge, en grande partie parce que nous sommes réticents à l’idée de reconnaître l’autorité des femmes aussi facilement que celle des hommes, et parce que nos modèles de grandeur littéraire restent surtout masculins (et blancs).  Bien sûr, il y a toujours des exceptions notables: Marilynne Robinson et Toni Morrison, dont Beloved est au sommet du classement du New York Times des meilleurs livres des 25 ans dernières années. Alors y a-t-il vraiment un problème?

Préjugés inconscients

Il y en a un, je pense, et c’est moins un problème sans nom qu’un problème que nous ne pouvons définir: un problème de préjugé inconscient basé sur le sexe avec des conséquences sur la façon dont on réfléchit sur les œuvres et sur l’autorité. C’est loin d’être une coïncidence que, suite à la disparition d’une génération de romanciers portés aux nues (Bellow, Mailer, Updike), les nouveaux élus soient exclusivement des hommes blancs. (Le jour où Zadie Smith –dont l’oeuvre occupe un espace littéraire similaire à celle de Franzen, à la fois engagée dans la vie domestique et dans la vie sociale– se trouvera sur la couverture du New York Times et du Time, peut-être les femmes écrivaines pourront commencer à regarder le monde différemment.)

Des myriades d’études ont montré que les femmes comme les hommes sont enclins à doter de plus d’autorité un candidat masculin qu’un candidat féminin même s’ils ont les mêmes qualifications. Dans beaucoup de circonstances, nous présumons tout simplement que les hommes sont plus doués: avant l’instauration des auditions à l’aveugle, moins de 5% des musiciens dans les grandes symphonies américaines furent des femmes. Mais après qu’on ait commencé à faire des auditions à l’aveugle, le pourcentage de musiciennes a été multiplié par dix. Y a-t-il des raisons de croire que nos jugements sur la valeur littéraire (qui sont presque toujours faits en pleine connaissance du sexe de l’auteur) ne sont pas influencés par cette sorte de préjugé inconscient? 

Le préjugé inconscient n’affecte pas uniquement la réception de l’oeuvre; il influence l’ambition et la détermination féminines, de manière viscérale et difficile à saisir. Des études ont montré, par exemple, que face aux marques de découragement subtiles (des expressions faciales, etc), des candidats performent moins bien. Il est très, très difficile d’écrire un livre. Cela prend beaucoup de temps et nécessite beaucoup de solitude. D’après mon expérience, les femmes sont moins habiles quand il s’agit de revendiquer leur besoin de temps et de solitude. (Je me demande combien de femmes écrivaines, comme moi, ont parfois désiré être un homme pour que tout le monde –la famille, les amis, les compagnons– comprenne un peu mieux pourquoi je dois disparaître dans une chambre et fermer la porte pour des semaines sans fin.) 

Si le monde autour de vous démontre constamment un léger scepticisme, une petite résistance vis-à-vis de votre talent, il est facile de commencer à internaliser la notion et oser moins de choses, ou tout simplement de renoncer au métier. Je me demande si c’est cela qui fait que les femmes écrivent des livres moins ambitieux. J’aimerais bien que la question soit close, mais je n’arrête pas de me la poser.

Genre et critique

Le genre influence aussi notre manière d’évaluer les romans eux-mêmes. Ce qui peut sembler digne d’intérêt ou porteur de valeur quand c’est écrit par un homme semble souvent perçu comme étroit quand c’est écrit par une femme, ce qui m’amène à me demander, dans la mesure où une partie importante de Freedom concerne un triangle amoureux et l’insatisfaction en couple, si les critiques ne se seraient pas plus concentrés sur les aspects «domestiques» du roman, en minimalisant sa portée sociale si une femme l’avait écrit. Se poser de telles questions n'a rien d'extremiste. Franzen lui-même a souligné sur la Radio Publique qu’il se demandait la même chose. 

Vous êtes peut-être en train de vous dire que tout cela n’est que pure spéculation. Je suis d’accord. Tout ce qu’on peut faire dans ce cas, c’est de spéculer. Mais un exemple me vient en tête, une critique dans le New York Times de Schooling, un premier roman ambitieux et accompli de Heather McGowan, qui emploie le monologue intérieur et d’autres techniques littéraires expérimentales pour raconter l’histoire d’une fille précoce qui a une relation intense avec un enseignant à son pensionnat.

Le critique –un homme– conclût que de telles techniques complexes étaient justifiables dans Ulysse, quand Joyce écrivait sur Léopold et Molly Bloom et le monde d’après-guerre, mais pas dans Schooling parce que, «par comparaison, la petite histoire privée de Catrine Evans et M. Gilbert à l’Ecole Monstead School n’a pas de portée au-delà d’elle-même. Où est l’expérience dans cette fiction expérimentale?» Selon moi, le dédain du critique vis-à-vis de certains aspects clés de l’expérience féminine –la façon dont le désir masculin influence l’ambition féminine et l’estime de soi; la façon dont l’autorité procède toujours de l’attention masculine– trahit un préjugé sur le manque d’importance accordé à l’expérience des femmes. Ce qui est ironique, c’est que son dédain ne fait que souligner l’importance des questions explorées par Schooling.

Un des problèmes quand on commence à se plaindre au sujet des questions de genre et de reconnaissance, c’est que ça ressemble à du dépit: il n’y a pas de moyen rationnel et empirique de mener le débat. C’est comme demander: comment serait le monde si les chiens miaulaient? Les considérerait-on différemment? Fait-on des éloges aux romanciers pour leurs passions de jeunesse pour les bandes dessinés et la Guerre des étoiles, me demanda récemment une connaissance, pendant que les romancières cachent leurs idylles enfantines avec Anne... la maison aux pignons verts et les poneys?

C’est difficile à dire. La question n’est pas uniquement celle du nombre de critiques de livres pour les femmes et les hommes. Il s’agit de la façon dont on critique ces livres; le langage qu’on emploie, les prix qui sont donnés, les bourses reçues. Tout homme qui doute qu’il existe toujours un décalage entre hommes et femmes –même s’il est largement inconscient– vit dans un monde fait pour les hommes.

Ecrivaine dans un monde d'écrivains

Mais puisque c’est bien le cas, les écrivaines Cate Marvin et Erin Belieu ont fondé récemment une organisation, VIDA, pour soutenir les écrivaines et documenter les questions de genre dans les critiques et les critères d'évaluation qui font des oeuvres des références. Parce que les femmes vivent aussi dans ce monde fait pour les hommes: quand une collègue et moi étions en train de trouver une liste de candidats à interviewer pour Open Book, une série d’entretiens de Slate V avec des écrivains, notre première liste était presque entièrement masculine. (Chose intéressante, aucun homme ne nous a dit catégoriquement non, alors que plusieurs femmes, si, dont une au moins parce qu’elle trouvait trop stressant de passer sous l’œil de la caméra.)

Plutôt que de se plaindre de tout cela, il serait peut-être plus utile de se bouger et de faire, comme C. E. Morgan, une contributrice à la série «Twenty Under Forty» parue dans le New Yorker, l'a récemment dit. Et mettre toute mon énergie dans le travail plutôt que dans la plainte est depuis longtemps ma méthode préférée pour gérer le sexisme au travail. 

Mais, en vieillissant, je trouve de plus en plus difficile d’ignorer les résistances sociales qu’affrontent les écrivaines. C’est ici que les anecdotes entrent dans l’histoire, et discuter avec des écrivaines, même celles qui ne se plaignent jamais du sexisme dans leurs écrits, c’est, inévitablement, échanger des histoires d’anciens combattants –des histoires que les hommes n’entendent pas souvent, parce qu’on a tendance à les garder pour nous, sachant qu’elles nous donnent l’air plus faible et qu’on risque d’apparaître comme des pleurnicheuses.

Il y a une certaine écrivaine provocatrice à qui on a demandé si elle était anorexique parce qu’elle est naturellement mince, et à qui les journalistes n’ont pas arrêté de demander le nombre d’hommes avec qui elle a couché. Il y a aussi la fois où j’ai rencontré un ancien professeur à une séance de lecture, juste après qu’il m’avait invitée à postuler pour un poste prestigieux. Embarrassé de ne pas m’avoir reconnue, il m’a dit que dans ma «robe» je ressemblais à une «poule». Il y a l’écrivaine qui a envoyé une proposition de livre sur John Lennon et a appris que les éditeurs doutaient que les lecteurs puissent avoir confiance dans la capacité d’une femme à écrire avec autorité sur un musicien. 

En privé, ces histoires sont des sources de sourires, mais elles sont tout de même décourageantes. Elles font partie de ces désillusions qu’apporte la vie adulte et qui vous usent car elles rendent difficiles l’épanouissement dans la liberté créatrice et vous empêchent de ressentir la pure joie de l’engagement. Ces histoires de femmes, on les rencontre partout –et alors, me direz vous? Ce n’est pas la fin du monde. Elles ne font pas figure de tragédies, dans le grand ordre de l’univers. Mais elles rendent plus difficiles de vous concentrer sur ce grand ordre, malgré votre niveau de détermination. 

Meghan O'Rourke

Traduit par Holly Pouquet

Photo: Toni Morisson en février 2008 à New York / Angela Radulescu via Flickr CC License By

Meghan O'Rourke
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