Monde

En Russie, la bataille pour le pouvoir fait rage

Daniel Vernet, mis à jour le 29.09.2010 à 15 h 08

La première victime est le maire de Moscou, Iouri Loujkov, qui vient d’être débarqué par le président Dmitri Medvedev.

L'ancien maire de Moscou Iouri Loujkov Denis Sinyakov / Reuters

L'ancien maire de Moscou Iouri Loujkov Denis Sinyakov / Reuters

La bataille pour l’élection présidentielle de 2012 a commencé en Russie. La première victime est le maire de Moscou, Iouri Loujkov, qui vient d’être débarqué par le président Dmitri Medvedev. La veille encore, le tout puissant Loujkov, en place depuis 1992, assurait qu’il n’était pas question qu’il quitte son poste. Il n’était pas dans ses intentions de démissionner. Certains observateurs pensaient qu’il était en train de négocier un lot de consolation sous forme d’un poste de prestige en compensation de sa démission ou l’assurance qu’il ne serait pas poursuivi. D’autres doutaient même que le président soit en mesure de renvoyer un des fondateurs du parti dominant, Russie unie, et un des plus sûrs soutiens du premier ministre Vladimir Poutine.

Pourtant depuis quelques semaines, la télévision d’Etat s’était déchainée contre le premier édile de la capitale, dénonçant devant le grand public les «négligences» de Iouri Loujkov pendant les incendies de cet été et la corruption de son épouse, Elena Batourina, une des femmes les plus riches de Russie, avec une fortune évaluée à 2,9 milliards de dollars (plus de deux milliards d’euros). Elena Batourina s’est créé un empire immobilier alors que toutes les autorisations de construction sont du ressort de la mairie de Moscou. C’était un secret de Polichinelle mais jusqu’alors les opposants au maire qui se permettaient de mettre en cause les activités du couple, étaient systématiquement pourchassés. La télévision ne peut pas s’être lancée dans cette campagne sans l’assentiment et même les encouragements des plus hautes autorités du Kremlin. Une émission programmée pour la défense de Iouri Loujkov et de sa femme sur une chaîne de télévision contrôlée par la municipalité a même été brusquement déprogrammé. Il était donc clair que le maire de Moscou était tombé en disgrâce.

Auprès de qui? C’est toute la question. Auprès de Dmitri Medvedev certainement. Depuis que les gouverneurs des régions et les maires des grandes villes sont nommés par le président et non plus élus par la population, Dmitri Medvedev a usé de cette prérogative présidentielle pour placer quelques uns des ses hommes dans les régions, à la place des vieux apparatchiks corrompus. Après le gouverneur de Kaliningrad, d’autres têtes devraient tombées. A-t-il eu, dans le cas de Iouri Loujkov, l’approbation de Vladimir Poutine ou a-t-il sciemment risqué l’affrontement avec celui qui l’a fait roi? La question est pour l’instant sans réponse mais le maire de Moscou était une figure importante de Russie unie, le parti créé par et pour Vladimir Poutine. A la tête de la puissante bureaucratie moscovite, Loujkov était un pourvoyeur de suffrages pour le parti officiel tant aux élections présidentielles que législatives. Il a également fait preuve d’un zèle à toute épreuve pour interdire et réprimer toutes les manifestations publiques d’opposants à Vladimir Poutine.

Dans un régime qui est redevenu presque aussi opaque qu’au vieux temps de l’Union soviétique, les kremlinologues sont condamnés à interpréter les signes. La semaine dernière, à l’occasion de ses 74 ans, Iouri Loujkov a reçu un télégramme de félicitations du premier ministre Poutine. Il attend toujours celui de Dmitri Medvedev…

Il y a quelques jours, le président avait déjà marqué sa différence avec Vladimir Poutine. Non pas dans des discours, comme il l’a fait souvent depuis son élection en 2008, mais en s’opposant à une décision prise par le premier ministre. Il a demandé de revoir le projet de l’autoroute Moscou-Saint Petersbourg dont le tracé devait détruire une partie de la forêt de Khimki, considérée comme «le poumon de Moscou». Il a fait d’une pierre deux coups. Il s’est attiré les bonnes grâces des écologistes qui manifestaient régulièrement contre ce projet et a marqué sa différence avec son mentor.

Est-ce à dire que l’affrontement entre les deux têtes de l’exécutif est déjà programmé pour 2012? L’affirmer serait aller vite en besogne. Dans le rapport actuel des forces, Dmitri Medvedev n’aurait aucune chance de l’emporter contre Vladimir Poutine au cours d’un scrutin joué d’avance. Dans le système politique russe, l’élection présidentielle, plus encore que toutes les autres, est destinée à confirmer le choix des clans au pouvoir, pas à départager les candidats.

L’objectif du président apparait pour l’instant plus limité. Alors que Vladimir Poutine distille les petites phrases laissant entendre qu’il se verrait bien de nouveau en président en 2012, Dmitri Medvedev rappelle qu’il est là, qu’il n’a pas renoncé à se représenter et il essaie de s’assurer des soutiens pour créer les conditions de sa réélection.

Aussi le plus important pour l’avenir dans la bataille de Moscou qui se joue en ce moment, c’est moins l’éviction acquise de Iouri Loujkov que le profil de son successeur. Si le président réussti à placer un de ses proches – on parle du gouverneur de la région de Kirov, le libéral Nicolas Belykh, ancien chef d’une formation démocrate --, il marquera un point important. Si c’est un représentant des «siloviki», les hommes à épaulettes de l’armée ou de la police qui constituent la colonne vertébrale du régime Poutine, il aura perdu une bataille et peut-être la guerre.

Daniel Vernet:

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Photo: L'ancien maire de Moscou Iouri Loujkov Denis Sinyakov / Reuters

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