France

On refait le match

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 07.04.2009 à 12 h 43

Au-delà de leurs différences, Nicolas Sarkozy et Dominique Strauss-Kahn sont dans le même bateau, et nous avec.

Nicolas Sarkozy et Dominique Strauss-Kahn sur le perron de l'Elysée  Philippe Wojazer / Reuters

Nicolas Sarkozy et Dominique Strauss-Kahn sur le perron de l'Elysée Philippe Wojazer / Reuters

Le match à distance que se sont livrés Nicolas Sarkozy et Dominique Strauss-Kahn est venu à point nommé, pour nous redonner quelques «repères», comme l'a souhaité le chef de l'Etat. Match inégal puisque le premier avait choisi un meeting fermé, à Saint-Quentin, en Picardie, devant un parterre de militants UMP;  le second bénéficiant de la plus large audience que procure une émission de télévision. Le premier avait donc pris le risque de n'être qu'imparfaitement traduit, le second était dans la posture idéale de celui dont on attend l'expertise.

Partie inégale à mes yeux tout autant sur le fond. Nicolas Sarkozy en effet, pouvoir oblige et devant donc se justifier, s'est rappelé qu'il avait fait campagne contre la social-démocratie, qu'il a de nouveau dénoncé; et s'est employé à renouer avec son discours victorieux de 2007, tout entier tourné vers la réhabilitation, ou plutôt l'acclimatation en France d'un modèle de réussite individuelle puisé non dans le bonapartisme, mais dans les vertus du capitalisme d'outre-Atlantique. Il donnait d'ailleurs l'impression de se parler à lui-même, exercice de remise en cohérence personnelle, pour mieux réassurer sa démarche. D'où l'effet «compil» d'un discours il est vrai destiné avant tout, à réarmer les militants.

DSK au contraire n'avait guère d'effort conceptuel à faire pour se réassurer lui-même, et surtout pour rassurer: oui, la crise remet en circulation l'idéologie social-démocrate; à peine la droite avait-elle cru possible de proclamer sa victoire idéologique qu'elle se trouvait prise à contre-pied par des circonstances qui obligent à revenir vers le collectif, qui conduisent, selon DSK , à «retrouver des valeurs de solidarité, des valeurs socialistes!» Un boulevard, vous dis-je!

Inégalité enfin tirée de l'image dominante: en 2007, la France immobilisée par le chiraquisme avait choisi l'énergie, incarnée par Nicolas Sarkozy; en 2009, la crise conduit à rechercher la compétence. Hélas pour lui, il n'y a pas d'élection présidentielle en vue; car, sur ce chapitre, DSK bénéficie de l'aura d'une fonction qu'il doit à ... Nicolas Sarkozy. Sans effort démesuré, l'ancien ministre des Finances incarne une référence qui rassure en elle-même.

Mais au-delà de leurs différences, Nicolas et Dominique sont dans le même bateau, et nous avec. Ils sont en effet également menacés par une vague de fond à deux composantes, qui saisit ou ressaisit une partie de l'opinion: le souverainisme et le robespierrisme. La première se traduit par le retour progressif du protectionnisme, qui s'insinue dans les plans de relance, et dont la France n'a pas le monopole; sans que l'on puisse évoquer une poussée comparable à celle de l'entre-deux guerres, elle est déja suffisante, aux dires de Pascal Lamy, directeur général de l'OMC, pour ralentir la future relance puisque le commerce mondial ne sera pas relancé aussi vite et aussi fort que cela eut été nécessaire.

La seconde tendance — pure perception personnelle, qui n'est assise sur aucune étude d'opinion — me semble plus franco-française, même si la colère contre le monde patronal est désormais très largement répandue, notamment aux Etats-Unis: elle consiste à stigmatiser une catégorie de la population, à dénoncer, à demander des têtes. Ce qui n'est bon pour personne, pas même pour celles et ceux qui sont légitimement le plus en colère contre les inégalités les plus visibles. Avec une violence latente qui pour le coup peut rappeler le climat des années 1930.

Elle se manifeste dans la tonalité du consensus actuel sur les rémunérations des patrons, bonus, et autres stocks options, alors que nous sommes dans la plus grande confusion, car on mélange allègrement des situations fort peu comparables. Mais il nous faut des têtes au bout des piques! Bien sûr, je n'oublie pas qu'en 1981, le premier Premier ministre du premier gouvernement d'union de la gauche avait promis de «faire rendre gorge aux frères Willot», alors patrons d'une partie d'une industrie textile aujourd'hui disparue. Mais c'était Pierre Mauroy! Et Pierre Mauroy est par dessus tout un grand démocrate et ne s'est jamais rêvé en Fouquier-Tinville.

Un peu de clarté pourrait venir d'un raisonnement que l'on pourrait poser ainsi; à la condition que l'objectif soit bien de faire refroidir la marmite, et non de remettre de l'huile sur le feu. S'agissant des entreprises aidées par l'Etat, ou renflouées par lui, il ne devrait même pas y avoir de débat: l'Etat doit imposer des limites claires, interdire les abus manifestes, règlementer; ce qu'il est en train de faire, après moulte tergiversations.

S'agissant du reste, c'est-à-dire du point de savoir si, crise ou pas crise, certaines rémunérations sont trop élevées, il faut en revenir aux fondamentaux dans une société républicaine; à savoir l'exercice de la volonté générale, qui passe par l'impôt. Qui considère que les plus aisés doivent contribuer plus que les autres doit proposer de les taxer plus que les autres; ce que veut faire Barack Obama lorsqu'il fixe un seuil de 200.000 euros par ans: en dessous, statu-quo, ou baisse, au dessus, surtaxe.

En France, c'est une voie que Nicolas Sarkozy refuse: il allège l'impôt des petites classes moyennes et refuse de toucher au «bouclier fiscal». A la gauche de dire ce qu'elle ferait exactement, plutôt que de faire chorus avec ceux qui trouvent plus commode de stigmatiser les «patrons» en tant que tels. Bref, un débat de cette nature — après tout, pour sortir de la «Grande Dépression» , Roosevelt avait taxé le revenu des très riches à 90% - vaudrait mieux que le terrain glissant sur lequel tant de responsables se sont engagés.

En attendant, Dominique et Nicolas s'en vont nous représenter au G20. Il faut souhaiter que le match s'arrête alors et qu'ils consacrent pour un temps l'essentiel de leur énergie à trouver au moins en partie la solution à la crise. Ils y ont intérêt l'un comme l'autre. Nous aussi.

Jean-Marie Colombani


Jean-Marie Colombani
Jean-Marie Colombani (173 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte