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Nous ne pouvons pas «réparer» la planète

Brad Allenby, mis à jour le 04.10.2010 à 16 h 41

Il n'existe pas de solution simple au changement climatique. C'est le symptôme d'un monde modelé par l'homme

Blue Marble (Planet Earth)

Blue Marble (Planet Earth)

Cet article provient de Future Tense, une collaboration entre l'Université d’État d'Arizona, la New America Foundation, et Slate. com

Il est temps de recadrer le débat sur la géoingénierie. Pour ses défenseurs, nous n'avons pas d'autre choix que de réfléchir à des procédés tels que saler le ciel avec des particules de sulfate, ou poivrer l'océan avec des algues. Les négociateurs ont échoué à Copenhague, disent-ils, et la bourse du carbone semble moribonde au Congrès, tandis que le réchauffement climatique, lui, ne se dément pas. Les détracteurs d'une telle riposte, rapide et technologique, craignent quant à eux que l'usage à grande échelle de la géo-ingénierie ne fasse qu'aggraver les choses et que le simple fait d'en mentionner la possibilité dissolve toute volonté de changer nos habitudes et de réduire notre consommation d'énergies fossiles. De tels arguments sont simples, du côté du pour comme de celui du contre, et faciles à comprendre. Mais le problème est justement là: aucun de ces arguments ne correspond à la complexité des systèmes naturels, technologiques et sociaux qui sont en jeu.

Traditionnellement, la géoingénierie repose sur le présupposé suivant: le changement climatique est un problème qui peut se résoudre par des remèdes idoines, que ce soit le Protocole de Kyoto ou l'usage de technologies de géoingénierie, et toutes ces solutions existent indépendamment de leurs contextes. En d'autres termes, il s'agit d'un cas classique de réductionnisme: isolez le problème, analysez-le et résolvez-le. Mais cette approche serait pertinente si ses deux fondamentaux étaient valides: tout d'abord, que le changement climatique soit un problème qui puisse se résoudre par une intervention simple et directe (qu'elle soit légale ou technologique); ensuite, que le changement climatique puisse être isolé de tout le reste.

Le reflet de notre vie

Aucune de ces deux hypothèses ne peut résister à une analyse sérieuse. Le changement climatique n'est pas un problème à résoudre; c'est un état résultant d'un vaste réseau de systèmes construits, sociaux et naturels reflétant les aspirations de 7 milliards d'individus à une vie meilleure. Ils veulent de la nourriture, y compris plus de viande qu'ils ne peuvent se le permettre; ils veulent de l'eau potable, ce qui demande de l'énergie pour la produire; ils veulent des biens matériels qui les aideront, ainsi que leurs enfants, à vivre des vies pleines et valant la peine d'être vécues. Regardez la Terre de l’espace, la nuit, et vous verrez notre énergie et ses rayonnements briller dans le noir; regardez-la le jour, et vous y verrez des villes, des régions agricoles, des cieux remplis d'avions et des routes remplies de voitures. Vous verrez, pour le dire autrement, un monde dans lequel l'activité humaine affecte tout. Le changement climatique est le symptôme d'une réalité plus complexe et fondamentale: l'évolution d'une planète anthropogénique.

Nous ne pouvons tout simplement pas déconnecter le climat des autres systèmes terrestres comme l'économie globale, ou de valeurs culturelles antagonistes, comme l'importance de l'égalité des chances, de la liberté de voyager, et de la juste distribution des richesses. Changez les schémas globaux de l'accès à l'énergie solaire, et vous ne «réparerez» pas tant le changement climatique que vous ne modifierez encore une fois l'atmosphère, d'une façon différente. Toute tentative importante pour combattre le réchauffement climatique aura forcément des conséquences et des répercussions sur de nombreux secteurs imbriqués: l'éthanol de maïs, par exemple, devait réduire les émissions de carbone; non seulement, sur ce point, cela a été un échec, mais la surabondance de productions subventionnées a déséquilibré le marché alimentaire et a affamé un grand nombre de populations pauvres aux quatre coins de la planète. Refuser, de manière assez immature, de voir de telles répercussions ne va pas les faire disparaître pour autant.

Plus que toutes les autres ripostes au changement climatique, la géoingénierie croit totalement au mythe selon lequel nous aurions à gérer un problème résoluble et indépendant. Ce qui, en substance, revient à justifier l'usage de technologies assez puissantes pour affecter les cycles climatiques fondamentaux d'une planète tout entière, puisqu'une qu'une température moyenne serait tout ce qui compte. Des ballons stratosphériques peuvent en effet rejeter un peu de lumière solaire dans l'espace, mais ils pourraient aussi perturber les moussons asiatiques, et causer d'importantes famines. On pourrait tenter de concevoir des nuages réflecteurs en injectant des particules de soufre dans l'atmosphère, mais on pourrait aussi au final provoquer des pluies acides partout dans le monde. La question n'est pas de dire que ces technologies de géoingénierie (et d'autres) ne sont pas sûres: un tel risque pourrait en effet mériter un jour d'être pris. Il s'agit de dire que tant que nous ne les verrons pas comme des interventions multi-dimensionnelles agissant sur le monde de façons très diverses, et à des échelles très diverses, nous ignorons purement et simplement la réalité (que ce soit consciemment ou non). Toute technologie, à partir d'une certaine envergure, aura des impacts profonds et imprévisibles sur des systèmes économiques, culturels et politiques, il suffit de voir ce qui s'est passé avec les voies ferrées, les voitures, l'Internet, Google...

Technologies viables

Le problème fondamental est ici psychologique, et non technique: il s'agit de refuser délibérément la complexité, et de se réfugier dans les fantasmes et les caprices. La géoingénierie ne doit pas être rejetée en bloc, elle doit au contraire être redéfinie afin d'être prise plus au sérieux. Tout d'abord, nous ne devrions pas limiter le débat à des concepts ou des technologies d'après lesquelles l'ajustement du climat est un objectif premier ou «intentionnel». Des programmes de recherche plus terre à terre, ou politiques, qui pourraient améliorer le climat comme par un effet secondaire, devraient être pris en considération au côté de l'Option Pinatubo et des arbres artificiels. Par exemple, cultiver de la viande de bœuf dans des usines pourrait avoir d'importants bénéfices sur le climat, vu que chaque vache vivante émet 50 kg de méthane par an. (Certaines estimations montrent que la disparition de l'élevage pourrait réduire les émissions de gaz à effet de serre de plus de 15%). La production de viande artificielle pourrait aussi diminuer l'érosion des sols et leur charge en azote, et libérer des terres agricoles pour d'autres usages, comme la culture de biocarburants. Et ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres. Il existe de nombreux moyens d'élargir et de rationaliser la définition de la géo-ingénierie.

La géoingénierie ne devrait pas être vue comme un ensemble de propositions extravagantes dignes d'un savant fou, mais comme une somme de technologies viables qui pourraient, ou pas, se comprendre selon leurs propres termes comme une panacée au changement climatique. Au lieu de simplement planifier le déploiement de l'une ou de l'autre, nous devrions mettre au point un ensemble d'approches multiples, ayant chacune ses coûts et ses bénéfices, et pouvant se combiner selon les besoins du monde complexe, imprévisible et confus qui est le nôtre. Nous avons fait de la Terre une planète anthropogénique; nous devons aujourd'hui en prendre la responsabilité.

Brad Allenby

Traduit par Peggy Sastre

Photo: Blue Marble (Planet Earth), woodleywonderworks via Flickr CC License by

Brad Allenby
Brad Allenby (4 articles)
Professeur de génie civil, environnemental et durable
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